Norvège : première à ski par hasard dans les Alpes de Lyngen

Kahuna Expedition

Un voyage de cinq mois en Norvège et au Svalbard pour mêler ski de randonnée et voile. Voici le projet que quatre étudiants ingénieurs français ont réalisé au printemps 2022. Yvan Lazard, le skippeur de l’expédition Kahuna, raconte.

Ils ont cumulé 6475 milles sur la Manche, la mer du Nord, la mer de Norvège, la mer de Barents et la mer d’Irlande. Pour cette folle expédition mêlant ski de randonnée et voile, Yvan Lazard, Baptistin Coutance, Robin Villard et Quentin Lustig – quatre étudiants à l’école d’ingénieur CentraleSupélec – ont mis à l’eau Kahuna, un JPK 45 FC, le 5 mars 2022. Ce périple vers le Nord avait pour objectif de « rider faces et couloirs repérés à la jumelle depuis le voilier« , raconte Yvan, le skippeur de l’équipage. Le tout au départ de Lorient et avec deux moteurs électriques (OceanVolt SailDrive 15 kW) !

Retour avec Yvan sur leur expédition, une fois arrivés à Tromsø après une traversée de la Manche et de la mer du Nord vers Bodø. Les skis de randonnée peuvent enfin être sortis de la cale du voilier pour deux mois entre les îles Lofoten, Tromsø et les Alpes de Lyngen. 

Premiers virages dans la face nord du Store Lenangstinden, c’est raide ! © Team Kahuna

tenter de cocher une case sur laquelle nous avions buté
quelques semaines auparavant : celle du Store Lenangstinden
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Après cinq semaines à parcourir les Alpes de Lyngen et les îles alentour à bord de notre voilier Kahuna, nous profitons d’une dernière semaine de bonnes conditions avant de continuer notre expédition vers le Svalbard. Nous voici donc à Tromsø, ville à l’extrême Nord de la Norvège continentale, où nous profitons du port pour faire un point de mi-expédition avec nos sponsors, nos réseaux sociaux et notre famille. La temporalité d’une expédition comme la nôtre, qui dure cinq mois, est très différente de ce qui se fait habituellement en Himalaya ou dans les Andes. Dans notre cas, on ne définit les objectifs qu’une fois arrivés sur place, contrairement à une expédition courte (moins d’un mois) qui visera une région ou un sommet très spécifique.

En somme, les efforts relèvent plutôt de la course de fond que du sprint pour un sommet. Après un mois de mai anormalement marqué par des averses de neige quasi-permanentes et un froid polaire sur le Nord de la Norvège, les conditions semblent revenir à l’anticyclone ce mercredi 18 mai. Nous bénéficions ainsi d’une pause dans notre programme de navigation long de cinq mois pour tenter de cocher une case sur laquelle nous avions buté quelques semaines auparavant : celle du Store Lenangstinden. A 1624 mètres, c’est le point culminant de la péninsule Nord des Alpes de Lyngen. Ce massif est mondialement connu pour le ski de randonnée avec vue sur mer. Chaque année, des milliers de skieurs affluent du monde entier – souvent de France – pour arpenter ce joyau du Nord.

Dans le cas de l’expédition Kahuna, on ne peut pas dire que l’on rentre dans le commun des skieurs du coin : partis de Lorient trois mois auparavant sur un voilier de quatorze mètres, nous avons rejoint la Norvège par la mer avec nos skis dans la cale. L’objectif est de rider faces et couloirs repérés à la jumelle depuis le voilier.

Kahuna dans la tempête. © Team Kahuna

Arrivée au sommet du Store Lenangstinden sous le soleil de minuit. © Team Kahuna

On a profité de l’année de césure proposée dans notre cursus pour monter ce projet. Deux d’entre nous étaient novices du ski de randonnée avant le projet, trois novices de la voile, et pourtant, nous avons bien appris, autant au cours de notre préparation dans les Alpes que pendant notre traversée de la mer du Nord. Maintenant, nous enchaînons les couloirs à ski dans ce paysage époustouflant.

Ce qui nous a menés au Store Lenangstinden, c’est une photo du couloir SW prise depuis un sommet voisin trois semaines avant. A priori, le couloir ne représente pas de difficulté particulière : environ 400m à 40-45°, entre 10 et 20 mètres de large, une faible exposition, et une rimaye bien bouchée. A la base, c’est également pour faire un clin d’œil à Thibault Rey et Loïc Lesenne que l’on a jeté notre dévolu sur ce sommet : c’était l’objectif de leur projet de 2019 baptisé Nuorrek et leurs conseils étaient d’une grande aide dans notre préparation de l’expédition. Aussi, on attend cette journée de beau temps depuis tellement longtemps que l’envie de faire une ligne majeure nous démange. Enfin, le mois de juin est réputé chaud et ensoleillé en Norvège, et la neige fond vite proche de la mer. Il faut donc monter au plus haut.

Mouais, on distingue une ligne, mais c’est raidos !

Nous décidons donc d’appareiller depuis Tromsø pour une navigation de onze heures après avoir décemment célébré la fête nationale norvégienne. On connaît bien la route vers cette petite baie nommée Strupen, au Nord de Koppangen, et l’équipage est rodé. Les quarts s’enchaînent et on tente de se reposer malgré la gite du bateau. On sait qu’à l’arrivée, on chaussera directement les skis. En effet, le soleil est permanent depuis quelques jours et le regel nocturne n’a plus lieu. Il faut donc partir tôt.

On met le pied à terre à 23h. On remonte alors le long glacier de Strupbreen sous le soleil rasant de minuit, et le couloir se dévoile au dernier moment. Quand la pente se raidit on chausse nos Crampow : ces plaques en carbone destinées à la remontée de couloir, à mi-chemin entre des crampons et des raquettes. Ils nous permettent d’économiser une énergie précieuse dans une neige profonde comme celle-ci. Pendant la remontée, on laisse de l’espace entre nous : le couloir est davantage plaqué que ce que l’on imaginait et cela n’augure rien de bon pour la descente. On souhaite quand même faire le sommet pour cocher la croix mais on sait déjà que le ski se fera avec beaucoup de précautions.

On porte deux brins de 30m de RAD LINE dans le sac, ça permet au moins de sécuriser les premiers mètres de la descente et d’envoyer le premier skieur « purger la pente ». Si jamais cela ne suffisait pas, il nous reste toujours la possibilité de suivre l’arête Est pour redescendre. Arrivés au sommet vers cinq heures trente du matin, on se retrouve face à un soleil qui n’est plus tout à fait bas sur l’horizon. On prend le temps d’échanger sur la descente et de tourner des plans pour le film : on n’est pas pressé, le couloir ne verra le soleil que dans quelques heures. 

On cherche tout de même une voie de descente alternative. Pour cela, on utilise une technique du XXIème siècle : on envoie notre drone prendre des photos des faces. Avec un peu de chance on trouvera une option plus plaisante. Bingo ! En regardant l’imposante Face Nord, Robin, qui pilote l’engin, s’exclame « ça ski a 3000 ! » Il nous transfère la photo de la face prise par le drone, « Mouais, on distingue une ligne, mais c’est raidos ! »

On est gonflés à bloc, on a envie de pousser mais pas de se mettre en danger, alors on va tâter doucement la neige dans la face. Elle est bien légère mais ça semble tenir. On a appris à se méfier des conditions nivologiques norvégiennes : le climat marin amène une neige très ventée, qui tombe à gros flocons et qui forme des corniches et des avalanches là où on ne les attend pas. C’est plus raide que le couloir de montée mais le manteau a aussi l’air plus stable. Le soleil de minuit nous attire et on décide de « droper au Nord. »

On a une idée assez vague de l’itinéraire de retour, mais ce n’est pas un problème. Pendant notre préparation en Haute-Tarentaise au mois de janvier, on avait l’habitude d’enchainer des itinéraires glaciaires de plus de 2000m de D+, et on est équipé de quincaillerie jusqu’aux dents s’il fallait tirer un rappel.

Le voilier Kahuna lors de son retour à Lorient le 23 juillet 2022. © Team Kahuna

C’est long, technique, et on ne peut connaître les conditions
qu’à mi-ascension.

L’extase de la vue dégagée sur les Alpes de Lyngen. © Team Kahuna

Le drone, utile pour repérer et pour suivre les skieurs. © Team Kahuna

La face nous donne déjà du fil à retordre, le sluff est rapide, plus rapide que nous, et il emporte toute la neige sur son passage. On communique via VHF pour trouver notre chemin dans ce dédale et nous coordonner avec le drone. Arrivés sur le glacier, on en profite en contemplant la ligne : aucun d’entre nous n’a jamais skié aussi raide, ce n’était pas du grand ski mais c’était beau et technique. Des virages qui valent cher !

Le chemin est encore long et il nous faut choisir : glacier de gauche ou de droite ? On prendra la droite car les séracs ont l’air de passer. C’était la bonne option, car même si on a dû tirer 30m de rappel sur de la glace bleue pour s’extirper du front glaciaire, c’était pire à gauche, et nettement plus exposé aux chutes de pierres. Arrivés en bas de cet itinéraire de 1200m, il nous reste alors une longue bambée pour rejoindre notre voilier Kahuna et remettre le cap sur Tromsø. Une interrogation nous trotte alors dans la tête sur le chemin du retour : « qui a déjà bien pu avoir l’idée de se mettre dans un itinéraire comme celui-là ? » Ce n’était pas extrême mais c’est loin de tout : peu visible des sommets environnants, la reconnaissance est compliquée, et si vous désirez remonter dans la pente, bon courage ! C’est long, technique, et on ne peut connaître les conditions qu’à mi-ascension.

1200m de pur ski, avec un rappel sous les séracs pour quitter le glacier. © Team Kahuna

Difficile de trouver son chemin sur la partie supérieure. © Team Kahuna

Il semblerait qu’on ait donc bien affaire à une « première descente connue »

Cela commence à nous mettre la puce à l’oreille. Alors on fait nos recherches : le couloir SW est en effet la voie normale, mais pas de trace de la face N sur Internet. Ce n’est pas étonnant : l’essor du ski dans les Lyngen date des années 90-2000, avant les drones, les Crampows, et les RAD LINES.

On contacte donc les légendes du coin : le bien connu Nikolai Schirmer mais également Jacob Wester et Krister F. Kopala. Tous ont déjà envisagé cette face, mais aucun n’a jamais entendu parler d’une descente ici. Il semblerait qu’on ait donc bien affaire à une « première descente connue », jusqu’à preuve du contraire.

Après avoir partagé notre descente sur Instagram et Facebook, on découvre de nombreux messages de félicitations. Finn K. Hovem, skieur professionnel et référence dans les Lyngen, a même reposté notre communication, et semble confirmer : « Bravo les gars ! J’avais cette ligne en tête depuis longtemps mais je n’aurai jamais pensé que quelqu’un aurait l’idée de se lancer dedans. Il me tarde de tenter la seconde descente ! » C’est un grand honneur pour des étudiants comme nous d’être validés par des stars du ski sur des itinéraires de ce type.

Des premières, on en a sûrement fait d’autres parmi les quarante couloirs que l’on a ridés entre Bodø, les îles Lofoten, Tromsø et le Svalbard. Malgré tout, ce n’est pas la même réalisation quand le sommet s’appelle « pointe 783 » que quand c’est le point culminant d’un massif parcouru par des milliers de skieurs chaque année.

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