Prisonniers du Tibet rouge : une expédition qui finit mal en 1955

Gurla Mandatha, Tibet ©Jocelyn Chavy

Même aujourd’hui, soixante-dix ans plus tard, cette région isolée du Népal ne reçoit pas ou très peu de visiteurs. En 1955, l’extrême ouest du pays est une terra quasi incognita, fréquentée uniquement par les pélerins qui suivent la Karnali et franchissent de hauts cols pour gagner le Tibet, le lac Manasrovar pour faire le tour du Kailash, l’axe du monde.

Parrainés par le Mountaineering Club des Galles du Nord, Sydney Wignall met sur pied une expédition pour ce recoin d’Himalaya, remplis de sommets alors vierges : le Saipal et l’Api Himal, des 70000 côté népalais, le Gurla Mandatha (7728 m), au Tibet, et un troisième sommet, le Nalakangar, qui, on le sait depuis, est le point culminant du massif du même nom, et s’avère être …le Gurla Mandatha.

À l’époque les cartes sont très imprécises, et la frontière n’a été ni identifiée ni bornée, ni par les Népalais, ni par les Chinois, nouveaux maîtres du Tibet qui n’en disent pas encore le nom – ce sera acté avec le soulèvement puis la persécution des Tibétains, et la fuite du Dalaï Lama, quatre ans plus tard, en 1959.

Prisonniers au Tibet Rouge, Sydney Wignall, Editions du Mont-Blanc, 2025

L’expédition galloise se double d’un projet de relevés topographiques justement, avec l’implication de deux topographes dans l’équipe, dont John Harrop, qui sera le compagnon d’infortune de Sydney Wignall. Les deux Britanniques, aidés d’un Népalais – qui répond au nom de Damodar, qui n’est pas un prénom mais le nom d’une région au nord des Annapurnas – se séparent du reste de l’équipe galloise pour aller explorer une vallée perdue quelque part sur la ligne frontière. Capturés par les Chinois, ils vont rester deux longs mois prisonniers au Tibet.

Niant farouchement être des espions à la solde de l’Occident, Harrop et Wignall sont régulièrement soumis à des interrogatoires ubuesques de militaires chinois, qui leur demandent de signer une confession reconnaissant leur culpabilité.

Devant la perspective peu réjouissante de rester en prison, Wignall raconte comment il communique avec Harrop, dont il a été séparé : notamment en faisant passer des messages dans un tube de dentifrice vide, messages écrits sur un bout de papier toilette roulé dans le tube ! Il décrit avec beaucoup d’humour ses confrontations avec les Chinois et leur rhétorique qui confine à l’absurde.

Menacé, Wignall se retrouve quelques fois avec le canon d’une mitraillette pointé dans le dos, ou sur le front. Des séquences qui pourraient dégénérer, comme celles imaginées dans le roman du Chinois exilé Dai Sijie Les Caves du Potala.

Le meilleur est pour la fin, et ne nous le révèlerons pas ici. C’est Cédric Gras, l’auteur des Alpinistes de Mao, qui dans sa postface éclaire notre lanterne à propos de ces singuliers Gallois, pas si naïfs que cela. Point de sommet en tous cas mais des aventures aux confins du Tibet et du Népal, à déguster comme un bon roman.