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Millet Trilogy 19

J’ai lu Reclus. Entendez ici le géographe, anarchiste, voyageur, explorateur et écrivain. Elisée, contrairement à ce que son nom indique ne vivait pas reclus, si ce n’est peut-être dans ses propres pensées, celles d’un précurseur. Bien au contraire. Son palais à Elisée, c’était la nature, et ce qui à ses yeux illustrait le mieux ce mot – qui avaient encore du sens au XIXème siècle – la montagne. Arpenteur Reclus ? A n’en pas douter ! Et certainement de la catégorie des infatigables passionnés. Dans les extraits qui suivent, tirés se son essai intitulé Du sentiment de la nature dans les sociétés modernesparu en 1866, le géographe nous livre une vision oh combien moderne et visionnaire du rapport de l’homme « moderne » à la montagne. Morceaux choisis…

« La foule des artistes, des savants et de ceux qui, sans prétendre à l’art ni à la science, veulent simplement se restaurer dans la libre nature, se dirige surtout vers les régions de montagnes. Chaque année, dès que la saison permet aux voyageurs de visiter les hautes vallées et de s’aventurer sur les pics, des milliers et des milliers d’habitants des plaines accourent vers les parties des Pyrénées et des Alpes les plus célèbres par leur beauté ; la plupart viennent, il est vrai, pour obéir à la mode, par désœuvrement ou par vanité, mais les initiateurs du mouvement sont ceux qu’attire l’amour des montagnes elles-mêmes, et pour qui l’escalade des rochers est une véritable volupté… ».

Que de bons mots ! Cela ne préfigurait-il pas déjà les grandes migrations qui rythment aujourd’hui et depuis quelques décennies les grandes transhumances touristiques ? Qui, hiver comme été poussent les habitants des plaines à remonter les vallées en quête de grand air et d’activités, mus par des motivations qui oscillent encore d’un extrême à l’autre ; il faut bien l’avouer.

c’est par instinct physique,
et souvent sans mélange de réflexion,
qu’ils se sentent portés vers les monts
pour en gravir les escarpements

Et Reclus de poursuivre…

« La vue des hautes cimes exerce sur un grand nombre d’hommes une sorte de fascination ; c’est par instinct physique, et souvent sans mélange de réflexion, qu’ils se sentent portés vers les monts pour en gravir les escarpements. Par la majesté de leur forme et la hardiesse de leur profil dessiné en plein ciel, par la ceinture de nuées qui s’enroule à leurs flancs, par les variations incessantes de l’ombre et de la lumière qui se produisent dans les ravins et sur les contreforts, les montagnes deviennent pour ainsi dire des êtres doués de vie, et c’est afin de surprendre le secret de leur existence qu’on cherche à les conquérir… ».

Le grand Lionel avait-il lu Reclus ? À parcourir ces quelques lignes, on est en droit de penser que de tout temps, « l’inutile » n’est pas l’unique finalité qui anime l’homme dans sa (con)quête des sommets. Par ailleurs, les envolées quasi lyriques dont use Reclus, nous invitent à reconsidérer pleinement la valeur du mot contemplation dans notre approche de la montagne. De la contemplation à la compréhension, il n’y a souvent qu’un pas. Reclus l’avait franchi, sans l’ombre d’un doute.

 

Elisée Reclus. ©DR

Et que dire de sa description de la montagne vue depuis la plaine ? A priori rien. Si ce n’est peut-être que les pentes incultes ont eu tendance à perdre du terrain au cours du siècle qui nous sépare de ses écrits (le XXème).

« En outre on se sent attiré vers elles -les montagnes- par le contraste qu’offre la beauté virginale de leurs pentes incultes avec la monotonie des plaines cultivées et souvent enlaidies par le travail de l’homme… ».

Et si tant est qu’il en soit besoin, voici de quoi nous redonner l’entrain de retourner crapahuter là-haut dès demain, le pas sûr, le cœur léger, le muscle chaud et surtout, les sens en éveil.

« Il faut que l’étude directe de la nature et la contemplation de ses phénomènes deviennent pour tout homme complet un des éléments primordiaux de l’éducation ; il faut aussi développer dans chaque individu l’adresse et la force musculaire, afin qu’il escalade les cimes avec joie, regarde sans crainte les abîmes, et garde dans tout son être physique cet équilibre naturel des forces sans lequel on n’aperçoit jamais les plus beaux sites qu’à travers un voile de tristesse et de mélancolie. »

Et Reclus de conclure son texte précisément par ces mots, qui certes raviront les montagnards, mais qui surtout nous invitent à faire bon usage des Alpes.

« Sans aucun doute, la vue des grands horizons contribue pour une forte part aux qualités des populations des montagnes, et ce n’est point par une vaine formule de langage que l’on a désigné les Alpes comme le boulevard de la liberté. »

Elisons Reclus le géographe et lisez Reclus l’arpenteur ! Que la montagne est belle vue du XIXème siècle…