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Les Hallucinés, le voyage des himalayistes au bout du rouleau

La haute altitude est sans doute une drogue pour ceux qui s’y hissent régulièrement. Une drogue au sens allégorique, mais aux effets réellement hallucinatoires. Thomas Vennin s’est penché sur les récits des himalayistes et a pointé leurs expériences au-delà du réel. Lapin rose ou troisième homme tantôt bienveillant, tantôt menaçant, on peut dire que l’inventaire des hallucinations vécues à 8000 mètres va du sublime au cauchemardesque. Les Hallucinés, c’est un voyage « au bout du rouleau, un endroit prodigieux où la réalité se mélange à l’imaginaire », pour ceux qui ont eu la chance d’en revenir.

Par Thomas Vennin, éditions Guérin Paulsen, 153 pages, 18 euros.

Hallucinations à 8000 mètres ? Les exemples ne manquent pas. « Je me suis surpris à voir un transformateur sur un nuage qui était à notre camp avancé » témoigne Jean Troillet à l’Everest, dont le coup de génie est d’avoir pensé à fixer sur dictaphone ses hallucinations dues à l’altitude. Il n’est pas le seul, loin de là, à avoir vu des hommes déguisés ou des alpinistes flottant derrière son épaule. En matière d’hallucination, le troisième homme est un grand classique, mis au goût du jour par Reinhold Messner lui-même. Au Nanga Parbat, lors de sa traversée qui coûta la vie à son frère Günther, Messner se voit « souvent vu de l’extérieur. Comme si mon esprit était séparé de mon corps ». Et soudain, « un troisième alpiniste est près de moi. Un être descend avec nous. Je le sens un peu à droite de moi (…) Je suis sûr qu’il y a là quelqu’un ». Son pote le troisième homme reviendra l’accompagner lors de son solo de l’Everest en 1980.

Mais il n’y a pas que le troisième homme. Déjà au début puis au milieu du XXème siècle, les premiers himalayistes font de drôles d’expériences, alors que les effets néfastes de l’altitude sur le corps humain sont mal connus. Le solitaire Herman Buhl entend clairement des voix lors de son épopée au Nanga Parbat dont il réalise seul la première ascension en 1953.

Au Makalu, une trentaine d’années plus tard, le mexicain Carlos Carsolio, qui deviendra le quatrième homme à cocher les quatorze 8000, délire en pleine nuit. Il sort à moitié nu de sa tente, veut se jeter dans le vide, il faudra toute l’énergie de la cordée Loretan-Troillet pour le maîtriser. Carsolio vivra ses expériences en très haute altitude comme un flirt avec le surnaturel, le mysticisme s’invitant au passage.

des hallucinations variées,
du lapin à l’expérience de mort imminente

La haute altitude, « art de la souffrance » selon le polonais Zawada, génère des hallucinations variées, du lapin à l’expérience de mort imminente (ou near death expérience) à la mode dans les années 70, vécues différemment par des alpinistes comme Jean Troillet, Stephen Venables, Doug Scott, ou, plus proche de nous, Adam Bielecki. Les Hallucinés enquêtent sur cette dérive du psychisme cabossé, modifié par la haute altitude, ses privations d’oxygène mais aussi la solitude, le froid, ou la déshydratation extrêmes que vivent les himalayistes.

Thomas Vennin a le mérite de s’être attaqué à ce sujet récurrent dans les récits des alpinistes, bien que ceux-ci soient parfois réticents à évoquer leurs délires à 8000 mètres. Même avec l’aide de la science, et des témoins qu’il a pu interroger, l’auteur se garde bien de tirer des conclusions quant à l’universalité des hallucinations. Comme l’a confié Carsolio à Thomas Vennin, « l’important n’est pas ce qu’il a vu, mais ce qu’il a vécu ».

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