Le cri

Cet été, la rédaction d’Alpine Mag vous propose des éditos-photo. Portés sur l’image, ces petits textes livrent quelques ressentis, émotions, rencontres et autres coulisses de prises de vues en montagne. Dans la suite de cette série, Jocelyn Chavy est allé photographier de près le glacier le plus vu des Alpes, celui des Bossons à Chamonix, et une étrange apparition.

Printemps 2025. Je regarde le glacier des Bossons et je ne le reconnais pas. En cette mi-juin je remonte le petit sentier qui part d’un parking en travaux, à l’entrée du tunnel du Mont-Blanc. Un sentier qui a vu passer les recordmen du Toit de l’Europe il y a quelques semaines.

La canicule est là, je transpire à grosses gouttes en arrivant à 1700 mètres d’altitude, au niveau du plateau des Pyramides. Tel est le nom de ce vaste replat du glacier des Bossons, avant la rupture de pente qui précipitait la langue massive du glacier vers la vallée, jusque vers 1400 mètres d’altitude, il y a deux décennies.

De gros séracs ourlaient le verrou rocheux et faisaient la joie des photographes montés au fameux chalet des Pyramides, rive gauche du glacier. Les séracs ont fondu, et en dix ans à peine, le glacier a minci au point qu’il va bientôt ne plus rester de glace sous le verrou. Je regarde les Bossons qui semblent se couper en deux, quelque part au-dessus de feu les Pyramides.

©JC

Depuis le sentier des recordmen, il faut suivre une sente qui se faufile jusqu’à la rive droite du glacier. La fonte a créé un lac glaciaire qui a été vidangé en 2023. Hérissé de hauts séracs jusque dans les années 2000, le verrou rocheux autrefois raboté par le glacier est maintenant un promontoire sec, sur lequel les scientifiques ont fixé une caméra.

Je marche sur le sable de l’ancien lac en jetant un oeil inquiet aux séracs de la partie supérieure du glacier. À la fin de l’été caniculaire de 2023, une tâche noire est apparue au milieu du glacier. Cette étrange tâche est devenue un trou béant qui laisse entrevoir le socle rocheux sous le glacier. Regarder la montagne, ici, c’est être atteint de prosopagnosie : ne pas en reconnaître les visages familiers.

sous les séracs je prie pour que rien ne bouge, alors que tout bouge à une vitesse folle

Je marche dans le chaos post-glaciaire, sous la menace des séracs, sachant combien il est imprudent d’être ici. Les tranches de séracs au bord du trou sont des lames de trente ou quarante mètres de haut. Je suis comme le touriste du glacier Perito Morino devant ces séracs. Mais la différence, c’est que je n’attend pas que les séracs tombent pour faire une photo. Je prie pour que rien ne bouge, alors que tout bouge à une vitesse folle.

Je me dépêche de jeter un oeil à un petit lac, surmonté d’une délicate arche, dans lequel se jette une chute d’eau. Il fait chaud, l’eau est presque émeraude. Un cliché vrillé : du glacier des pierres glissent sans prévenir, tout va disparaître. Je me déplace dans un paradis dystopique, au sens grec du terme : un « mauvais lieu », coincé entre les dernières cartouches du glacier et le ressaut de granite qui en marque bientôt le terminus.

Je marche, mal à l’aise, comme si je faisais du dark tourism en Syrie ou à Tchernobyl

La tâche noire ne fait que s’agrandir depuis 2023. Elle est devenue une gueule énorme qui partage le glacier en deux, et qui annonce la séparation du plateau des Pyramides avec son alimentation en glace en mont.

Je marche, mal à l’aise, mais pas seulement parce que les séracs menacent, mais plutôt comme si je faisais du dark tourism en Syrie ou à Tchernobyl. Après l’urbex, le glacex, nouvelle tendance marketing pour visite de glacier mourant (et pas autre chose, hein), des glaciers victimes du réchauffement climatique et de ses contempteurs (Musk, la Clusaz, et ceux qui disent « il pleut beaucoup ce mois-ci »).

À ne pas rater : l’enterrement grandiose de la Mer de Glace sous les cailloux,  50 millions d’euros pour « redonner son lustre » au Montenvers, et rendre bankable la disparition du glacier.

Dans une symétrie étrange, le glacier des Bossons ouvre sa grande gueule noire à quelques encablures du goulot de béton du tunnel qui déverse trois cent mille camions chaque année. Avant de disparaître, le glacier ouvre la bouche pour lancer un cri. Nous voyons, mais nous n’entendons pas.