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Instants de grâce Du K2 au G2

Le K2 ? « Plus jamais ». Enfin, ne plus jamais passer sous le Bottleneck, cet immeuble en équilibre à huit mille deux cent mètres, un sérac monumental sous lequel Adrian Ballinger a passé « six heures » au total, un passage obligé à la montée et à la descente du deuxième sommet de la planète pour tous ses prétendants. Le K2 est sans doute l’un des plus beaux et des plus durs trophées. Mike Horn s’y est encore cassé les dents cet été. Trop pressé de partir, ou ravi de s’éloigner de la gueule – penchée – du loup ? Il faut beaucoup tenir à une ascension pour rester la tête sur le billot pendant six heures – disons 4 heures de montée à l’aplomb du sérac, deux heures dessous à la descente ? Trop pour Adrian Ballinger : guide vétéran de l’Everest qu’il a gravi à de nombreuses reprises avec oxygène et riches clients, auteur d’une ascension sans oxygène du Toit du Monde et donc du K2 maintenant, l’homme est capable de se motiver pour passer ses vacances à 8000 mètres sans oxygène au Pakistan après une saison de guide sur les flancs tibétains de l’Everest et quelques petites semaines de repos. Mais plus jamais de K2. Trop dangereux ? Sans blague. Ce fut en tous cas d’après lui un instant de grâce, une journée unique. Celle que la météo a offert aux alpinistes patients, à ceux qui n’avaient pas fui le camp de base du géant après une série de diagnostics sans appel : le Bottleneck et ses pentes supérieures, propices aux avalanches, ne passeront pas, et cette année sera sans K2. Et pourtant. Un alpiniste pressé, avec oxygène mais pas comme les autres a changé la donne.

Messner a donné sa bénédiction à Nirmal Purja dans sa course aux 14 x 8000 – avec oxygène. Bien que lui-même ait inventé l’himalayisme bio. Sans ox.

Népalais passé par les forces spéciales britanniques des Gurkhas, Nirmal Purja a débarqué au Pakistan dans le but de rafler tous les 8000 du Karakoram. Ce qu’il a fait, ouvrant la voie au K2 et atteignant le premier le sommet – avec oxygène et compagnons. Ballinger et d’autres l’ont remercié pour la trace, d’autres bien au chaud raillaient les sans ox’, parvenus au faîte du K2 avec l’aide de « Nims » Purja, bien parti pour réaliser son défi de réaliser les quatorze 8000 en sept mois, avec la bénédiction de Reinhold Messner lui-même. Un Messner au flair politique, lui qui autrefois n’aurait certainement pas accordé d’attention à quelqu’un certes capable d’enchaîner les 8000 comme d’autres les Dômes de Miage, mais avec oxygène, quand lui-même a inventé ce style au-dessus des autres et de l’argent, l’himalayisme bio.

Ox ou pas ox, blanc ou sherpa – comment appelle t-on un sherpa qui ne fait pas le sherpa mais qui a quand même des sherpas ? Nirmal Purja. Il y en aura d’autres, prédit Météo-Messner. D’autres instants de grâce, il y en a eu cet été au Pakistan. Le fils de Reinhold, Simon Messner, a réussi un beau 6000 en solo fin juin, avant une superbe réussite sur un sommet nommé Black Tooth (6718m) avec Martin Sieberer, près de la Tour de Mustagh. Être le fils d’une légende ne prédispose donc pas forcément à devenir un idiot. Deux autres italiens, Francesco Cassardo et Cala Cimenti ont réussi la première du Gasherbrum VII, 6955m. À la descente en skis, Cassardo se rate et dégringole la face en neige dure sur 500 mètres. Il a de la chance, beaucoup. Il a plusieurs os brisés et un Denis Urubko dans les parages. Devinez la suite : avec l’américain Don Bowie, Urubko revêt son habituel survêt’ de sauveteur et fait évacuer le blessé avant de s’offrir le Gasherbrum II (8034m) en solo. Certes parti du camp I peuplé, Denis Urubko se paye le luxe d’ouvrir une nouvelle voie, atteint le sommet à la nuit. Instant de grâce. Encore. Un moment pour lequel chaque alpiniste sait pourquoi il a accompli ce qu’il a accompli. La grâce serait donc une faveur accordée par la montagne, Dieu ou le Bottleneck, comme vous voulez, dont il ne faudrait pas tant abuser. Les himalayistes sont comme vous et moi : ils préfèrent penser que leur seul talent y est pour quelque chose. Quoique, comme le dit Adrian B., « passer six heures sous un sérac n’est pas très malin. »