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Millet Trilogy 19

La houle glacière, vous en avez déjà entendu parlé ? On aurait tendance à l’oublier mais un glacier, quasi immobile pour l’homme, s’écoule toujours comme un fleuve, un immense océan. Celui d’Hispar dans le Karakoram s’est rappelé qu’il pouvait bouger et vite ! Crue, houle et vagues version glacées : dédale enchanté ou invraisemblable casse-tête ? Pierre Neyret et Laurent Boiveau sont allés s’en rendre compte par eux-même. Un récit labyrinthique.

 

L

a chaîne du Karakoram est devenue une curiosité scientifique : alors que les glaciers s’amenuisent presque partout dans le monde, ceux du Karakoram sont en crue. L’analyse d’images satellitaires et de modèles altimétriques numériques révèle des détails impressionnants sur ce phénomène. Les chercheurs s’intéressent particulièrement au glacier d’Hispar car il est l’un des plus grands glaciers en crue du massif. Son tronc principal mesure 50 km pour environ 500 km2 (quatre fois le glacier d’Aletsh, le plus grand des Alpes). Ses affluents contribuent environ à la moitié de la largeur totale de la langue principale et nombre d’entre eux sont en forte augmentation. Pour exemple, le glacier affluent Kunyang s’est répandu sur les 3/4 de la largeur d’Hispar entre 2006 à 2009. La crue du flux central d’Hispar a débuté à l’automne 2014, conjointement avec celle de deux de ses plus gros affluents, le Yutmaru et le Khani Basa, qui descendent de la barrière géante de l’Hispar Muztagh (7 900 m). Sa vitesse d’écoulement a atteint 90 m par jour durant tout le mois de juin 2015, alors que sa vitesse normale est de 27 cm par jour (100 m par an). Les moraines médianes ont été déformées par les surtensions générées par ces écoulements rapides, et une houle de glace s’est installée sur les 2/3 de la surface du glacier. L’étude, publiée en 2017, assure que la «vague» s’est arrêtée en juin 2016 . Mais elle ne dit pas en combien de temps la houle va se calmer.¹

¹ Résultats compilés d’une étude universitaire publiée sur le site Remote Sensing : Remote Sens. 2017, 9, 888; doi:10.3390/rs9090888 www.mdpi.com/journal/remotesensing

Approcher les glaciers : le début d’un long voyage. ©Pierre Neyret / Laurent Boiveau

Quand les pulkas deviennent trop encombrantes à tirer, il faut les porter. ©Pierre Neyret / Laurent Boiveau

Marée glacée

Sur le terrain, j’ai constaté de nombreuses et rapides évolutions en 15 années d’intervalle. Lors d’un premier parcours en 2003, le glacier présentait déjà de la houle, certes un peu moins marquée qu’en 2018 mais suffisamment importante pour me faire jurer que jamais plus je n’emmènerai de clients dans cette galère, aussi magnifique soit-elle. Sauf qu’en 2010, contraint par les cendres d’un volcan islandais qui était venu stagné durant une semaine dans l’espace aérien européen, je n’ai eu d’autre choix que de changer mes plans et de mettre le cap sur Hispar pour la deuxième fois. Et là, dès le premier jour de trek, nous avons butté sur le glacier de Kunyang, en crue énorme, qui nous barrait la route. En temps normal, il faut 40 minutes pour le traverser (1,1 km seulement). Les gens d’Hispar y mènent leur bétail qu’ils mettent en pâture sur l’autre rive. Mais cette année là, nous avons louvoyé pendant 5 heures au milieu d’un enchevêtrement de lames de glaces, hautes de 10 à 20 mètres, avant d’atteindre la moraine d’en face. En 3 ans, le glacier s’était avancé de 3,7 km sur Hispar et les villageois faisaient un très long détour pour passer devant son front. Ceci étant, la houle sur Hispar s’était calmée, rendant la progression tellement facile et agréable que j’en ai conclu que j’avais dû faire des mauvais choix d’itinéraire pour en baver autant en 2003.

Fort de ces belles conditions, je décide d’y retourner une nouvelle fois en 2013, pour y fêter mon 10e raid à skis dans le Karakoram. Cette fois-ci, le glacier de Kunyang est totalement dégonflé et on peut de nouveau passer avec des animaux de bât. Mais surprise : sur Hispar, au niveau de la confluence avec le Yutmaru glacier, un front de houle s’est levé, de grosses vagues et des creux profonds, rendant le cheminement cauchemardesque, de surcroît dans le mauvais temps. J’ai pensé un instant mettre un terme à ces expéditions à skis tellement il fallait se battre pour avancer de quelques centaines de mètres. Nul doute que la mémoire efface plus vite les galères que les merveilles puisque je n’ai rien arrêté du tout, sauf de prévoir des périples à pulkas sur ce glacier singulier.

Chacun trouve son emplacement pour le bivouac sur le glacier. ©Pierre Neyret / Laurent Boiveau

Labyrinthe en mouvement

Jusqu’à ce printemps 2018 lors duquel le plan B pour gagner Snow Lake, sans passer par la case Shimshal, nous a conduit inévitablement sur… Hispar. Pour la quatrième fois. La routine me direz vous. Certes, avec le guide Jahangeer Shah, qui a chaussé ses premiers skis ici, nous commençons à bien connaître les lieux. D’ailleurs tout a très bien commencé : le glacier de Kunyang était aussi calme que la météo était belle. Le long corridor de glace, inondé de soleil, qui file plein est dans le cœur du massif du Karakoram, lançait toujours son appel irrésistible vers le grand large. C’est seulement après avoir chaussé les skis, vers 4000 m, et avoir parcouru quelques centaines de mètres seulement, que l’on s’est rendu compte qu’il y avait un problème.

La progression était beaucoup trop compliquée pour être honnête. Je ne reconnaissais plus rien du tout. Aucun des cheminements que j’avais en souvenir n’existait encore. Les vagues étaient partout, avec parfois le répit d’une plaine tranquille qui nous donnait l’espoir d’un mieux, mais qui trop vite recommençait à onduler doucement, avant de se déformer de toute part. On se retrouvait alors à se faufiler entre les lames de fond et des fossés remplis d’eau, à tenter à droite et à revenir gauche, à se dire qu’il ne sert à rien de s’énerver et qu’avec un peu d’obstination, on l’aura à l’usure ! Nous sommes entrés dans le grand labyrinthe un dimanche et nous n’en sommes sortis que le samedi suivant, au col d’Hispar. Les gens d’ici savaient bien qu’Hispar s’était déchaîné depuis quelques années. À Askole, au Baltistan, on considère même que le col est fermé. Mais les villageois nous ont laissé partir, sans rien dire. Il fallait bien que quelqu’un aille voir un jour. De nous tous, seul Jahangeer était au courant, mais il a choisi ne rien dire, ne pas nous mettre la pression et nous laisser tenter
notre chance. « Oh my dear Pierre, at least we had no plan C ! ». Ah ah ah.

Nous sommes entrés dans le labyrinthe un dimanche
et nous n’en sommes sortis que le samedi suivant

Circonvolutions et détours obligés pour les forçats de la pulka. © Pierre Neyret / Laurent Boiveau

Snow Lake, ou quand tout ne se passe pas comme prévu : Laurent Boiveau raconte

Au départ étaient les idées de Pierre Neyret. Après le Baltoro, puis le difficile passage des cols de la Muztagh Tower, lui était revenu en mémoire cet itinéraire au départ du village de Shimshal pour rejoindre, par le glacier du Braldu, le fameux Snow Lake. Ne cherchez pas un lac, la réalité est toute autre. Il s’agit d’un immense glacier de 116 km² à la confluence des glaciers du Biafo et du Sim Gang. Ce lieu unique semble être le plus long système glaciaire en dehors des pôles.

Rendez-vous était donc pris avec les habitants de ce fameux village, hameau perdu aux confins du Pakistan qui a fait rêver tant de voyageurs lors de la floraison de ses abricotiers. Ismaéliens dans l’âme, ils évoluent entre tradition et modernité. Un équilibre précaire qui leur permet d’entrevoir un avenir plus radieux que celui d’agriculteur-cultivateur-porteur. Des porteurs, nous en cherchions une petite cinquantaine qui voudraient bien marcher 10 jours jusqu’au bout de leur territoire, à la frontière de la Chine, là où paissent leurs yaks. Mais seulement une petite dizaine était disponible pour nous accompagner… Cet échec cuisant nous a obligé à changer nos plans. Malgré d’hypothétiques solutions, il faut se rendre à l’évidence : un itinéraire de repli devient nécessaire. Direction la vallée d’Hispar pour rejoindre notre Snow Lake, oui, le nôtre, par un autre cheminement… Snow Lake s’insinuait dans nos esprits comme une surface vierge qui n’attendait plus que nous. Mais nous devons le reconnaître, peu lui importe que nous soyons là ou pas. Le temps sur ces glaciers n’a rien d’une temporalité humaine. Nous ne sommes que des lilliputiens dans un univers de glace et de roche. Comme l’a dit Pierre, ce second itinéraire n’est pas un itinéraire par défaut, il est à lui seul un voyage complexe. Il avait raison, bien raison…

Dédale bosselé et grands espaces. ©Pierre Neyret / Laurent Boiveau

Les porteurs de cette vallée nous laissent seuls face au col qui doit se trouver tout au fond du glacier d’Hispar. Rien de très compliqué. Il suffit de se transformer en forçat de la pulka. De la traîner gentiment du matin au soir sur un glacier en pente douce, d’en éviter les pièges pour rejoindre le col éponyme. Un vrai tracé touristique pour amoureux des grands espaces. Mais les glaciers ont leur propre vie en Himalaya. À évoluer à une vitesse de tortue centenaire, il leur arrivent de faire des crises. Ils renoncent à tout pour se projeter au plus vite vers le bas de la vallée. Ils s‘insurgent de leur vie de molle reptation et se jettent à corps perdu dans une surge glaciaire. Tel un lièvre pris de frénésie, ils progressent avec vélocité dans un sursaut bref et rapide.

Vous imaginez que le résultat de ce phénomène glaciaire est assez rare. Tout n’est plus que chaos. Et cela, nous le découvrons jour après jour. Non, ce n’est vraiment pas un itinéraire par défaut. Il faut mettre en commun nos réflexions pour trouver la progression la plus évidente qui nous sortira de ce faux pas. Le rendez-vous avec nos porteurs, ceux du village d’Askole, est de l’autre côté de ce col salvateur… Essai, échec, nouvel essai, cul-de-sac, crevasses infranchissables, zigzags pour une progression latérale, le col ne semble pas se rapprocher malgré tous nos efforts. Et puis, un passage est trouvé. Nous pouvons enfin rejoindre la dernière marche qui nous sépare de ce fameux col. Elle nous aurait paru complexe, si nous n’avions pas vécu cette première partie. Elle est vite avalée pour enfin atteindre notre porte de salut.

Comme des petites créatures perdues dans un océan glacé. ©Pierre Neyret / Laurent Boiveau

Oubliée la ligne droite, tout est zigzag. ©Pierre Neyret / Laurent Boiveau

©Pierre Neyret / Laurent Boiveau

Accalmie tempêtueuse

Pour nous remercier de notre acharnement, la météo nous couvre de son bien le plus précieux : de la neige en flocons serrés. Nous maudissons ces satanés cirrus annonciateurs. Nous voici bloqués trois jours sur place avec 1 m 30 de neige fraîche, ça occupe… Il faut déblayer les tentes, creuser de petits corridors pour rendre visite à nos voisins et s’occuper : dormir, manger, lire, remanger, redormir… À chacun de remettre toutes ces activités dans l’ordre qui lui convient le mieux. Un vrai exercice de patience. Puis le ciel redevient bleu, de ce bleu si spécifique à la haute altitude. Tout le monde se rue sur ses skis, nous grimpons au plus vite, c’est à dire assez lentement. Il faut avouer que l’on est moins vaillant à 5 200 m…Nous tentons de rejoindre un promontoire où notre regard pourra embrasser ce fameux Snow Lake. Il est finalement atteint, tous ces efforts et ces déconvenues sont oubliés, balayés, dès que nous sommes face à ce décor inattendu. Notre imagination n’est pas à la hauteur de la beauté sans artifices des paysages himalayens.

©Pierre Neyret / Laurent Boiveau

Le glacier en contre-bas ne permet pas de donner une échelle cohérente
à nos esprits habitués à tout mesurer

Le regard court d’un bout à l’autre de cette étendue marmoréenne. Le K2 à 90km de distance nous fait un petit clin d’œil, mais nous l’abandonnons pour nous concentrer sur le Braldu Brakk, le Latok, l’Ogre (Baintha Brakk) et les tours de Solu qui ceinturent le Snow Lake dans un immense arc de cercle, ne laissant comme échappatoire que le glacier de Biafo. Ces montagnes n’ont rien d’humain dans leur dimension, mais elles sont si proches qu’elles focalisent notre horizon. Le temps n’a pas encore donné naissance à de sympathiques boulders, la brutalité de la roche environnante confine Snow Lake dans un écrin immaculé. Le glacier en contre-bas ne permet pas de donner une échelle cohérente à nos esprits habitués à tout mesurer. Il faut s’extraire de ce lieu magique pour rejoindre notre camp en faisant un maximum de virages dans cette neige fraîche. Il y a toujours un télémarkeur pour faire le malin, mais il a vraiment raison, le plaisir avant tout.

Tout plier, rejoindre Snow Lake, se laisser glisser sur le glacier de Biafo pour espérer retrouver notre équipe de porteurs. Être tout simplement heureux de reprendre contact avec des humains avant de rejoindre Askole, premier îlot de vie après notre équipée sur la glace. Des souvenirs plein la tête, des rêves de glaciers et d’itinéraires plein les yeux, chacun tentera de transmettre le plaisir qu’il a pu ressentir, ou gardera tout pour lui, tant il est difficile de retranscrire l’intensité de ce type de voyage.

 

Les énormes faces paraissent proches parce qu’elles barrent l’horizon. ©Pierre Neyret / Laurent Boiveau