Himalaya : belle première au Chamlang

7 jours d'ascension pour Marek Holeček et Zdeněk Hák

Sept jours : c’est le temps qu’il a fallu aux deux alpinistes tchèques Marek Holeček et Zdeněk Hak pour venir à bout de la face nord-ouest du Chamlang, un élégant sommet de 7321 mètres au Népal. Voici l’histoire d’une ascension magnifique, une histoire de cordée qui réussit un beau sommet par une voie inédite en style alpin.

Il n’y a pas que la quête des 8000 en Himalaya. Il y a surtout des centaines de sommets vierges, et d’innombrables faces qui le sont tout autant sur des sommets fantastiques comme le Chamlang. Situé dans l’est népalais, face au Makalu, le Chamlang a attiré la crème des alpinistes, de Doug Scott au regretté Jean Afanassieff. Et sa face nord-ouest était encore vierge. Élégante paroi fuselée de glace et de mixte, elle fait oublier sa hauteur redoutable, deux mille mètres de dénivelé. Disons, une face nord des Courtes empilée sur une face nord des Droites typée Tournier, mixte donc. Les Tchèques Marek et Zdenek ne sont pas n’importe qui.  En 2018, ils remportaient le Piolet d’Or pour leur dernière ouverture, une ligne logique dans l’imposante face Ouest du Gasherbrum I. C’était d’ailleurs la première ascension intégrale de la face, qui vient compléter la première voie directe au sommet, ouverte en 1983 par Jerzy Kukuczka et Voytek Kurtyka. C’était aussi la quatrième tentative pour Holeček sur cette voie, avec trois échecs marquants où il a vu disparaitre un compagnon de cordée et perdu plusieurs phalanges aux orteils. Conclusion, Marek n’était pas au Chamlang pour faire de la figuration ! 

Une belle face de deux mille mètres

En Himalaya, la météo est sans doute la clé pour l’ascension de l’Everest. Mais c’est sans aucun doute une question de survie pour deux alpinistes qui s’engagent à 7000 mètres d’altitude, sans porteur ni corde fixe. Marek raconte : « La période d’acclimatation s’est très bien passée, accompagnée de quelques bonnes bières. Nous étions absolument seuls au milieu de la nature. Dans un lieu magnifique, sans personne, entourés par les crêtes enneigées des montagnes sauvages. Nous avons patienté quelques jours face au Chamlang. Nous avons passé beaucoup de temps à observer le massif, afin de graver profondément son image dans notre mémoire. La météorologue Alča Zárybnická nous envoyait tous les jours ses meilleures prévisions par satellite. En fait, la météo était bonne. Mais pour réussir notre ascension, nous avions besoin d’au moins trois jours de beau temps consécutifs, sans pluie ni vent fort. »

Des conditions délicates

Marek poursuit son récit : « les choses sérieuses ont ensuite commencé. Dans notre sac à dos, nous avions la tente de bivouac, une corde de 80 mètres de long et 7 mm de diamètre, 6 vis à glace, 5 pitons, 5 coinceurs mécaniques, de la nourriture pour cinq jours, trois cartouches de gaz et une bonne dose de chance. Le matin du 17 mai, le froid était glacial. Les premiers mètres promettaient un combat de chaque instant : escalade mixte pénible sur une roche instable, avec de la neige poudreuse qui faisait penser à du sucre. « 

Au bout de plusieurs heures, nous avons trouvé un surplomb rocheux pour nous abriter des projections de pierres et de neige. Avec cette avalanche, la montagne se montrait sous son plus mauvais jour. Nous n’avions plus qu’à espérer ne plus en rencontrer. Le deuxième jour, un gigantesque sérac se dressait devant nous, duquel se détachaient sans cesse des morceaux de glace. Nous devions franchir ce passage aussi rapidement que possible, afin de minimiser le risque d’être touchés par ces débris. Après avoir relevé ce défi, nous avons trouvé au-dessus du sérac une petite place pour installer notre bivouac.

Dans la face NO du Chamlang © Márek Holeček / Zdeněk Hák

« Le troisième jour est arrivé et, avec lui, la plus longue section d’escalade, à l’issue de laquelle nous nous retrouverions à un point où il était impossible de faire demi-tour. Chutes de neige. Vents violents. Une paroi abrupte et sans merci. Nous avons malgré tout décidé de continuer. Par endroits, d’agréables névés nous attendaient et d’autres fois, la glace était à nouveau dure comme du béton. Les possibilités d’assurage étaient rares et l’ascension prenait des airs du rocher de Sisyphe. La fatigue et la neige nous poussaient dans nos derniers retranchements. Nous n’avons pas trouvé de place pour installer notre bivouac. Nous avons finalement dû nous serrer sur une minuscule bordure protégée par un coin de rocher, qui offrait à peine assez de place pour que nous puissions nous installer l’un à côté de l’autre. Nous n’avions donc pas d’autre choix que de nous y relayer. Chacun de nous a dormi un peu, de manière à garder des forces. Remarquez que je ne dis pas « se reposer » ou « recharger nos batteries ». Cette nuit-là, il s’agissait avant tout de ne pas perdre d’énergie inutilement. »

Sur l’arête sommitale du Chamlang © Márek Holeček / Zdeněk Hák

Le quatrième matin, une pente de névé de 70 °, parfois plus, nous attendait. On aurait dit que la montagne ne cessait de grandir devant nous, au lieu de devenir plus petite. Elle devait bien avoir une fin, quelque part. Et en effet, nous avons franchi le dernier passage dans l’après-midi et nous nous sommes tout à coup retrouvés sur une arête vive offrant une vue extraordinaire sur l’autre côté. Il y avait beaucoup de vent et la température était largement inférieure à zéro. Selon le GPS, le sommet se trouvait à 200 mètres à peine de l’arête, à environ 100 mètres au-dessus de nous. Alors que le soir tombait, la tempête s’intensifiait. Les nuages s’accumulaient au-dessus du sommet. Tout à coup, ils étaient partout et obscurcissaient tout. Heureusement, ce lieu peu agréable offrait un espace satisfaisant pour y installer une tente. Le sommet n’allait pas se sauver.

Marek poursuit : Le lendemain, nous avons suivi l’arête le long d’une série de sommets, jusqu’au côté sud. Nous avons atteint le sommet principal à 10 heures. Nous n’y sommes restés que quelques minutes, le temps de prendre quelques photos. Quelques sourires gelés et forcés, quelques mots, immédiatement emportés par le vent glacial. Prendre les photos me faisait perdre toute sensation dans les mains. Hook ne semblait pas avoir envie de rester là-haut plus longtemps. Splendeur et misère de l’alpiniste que le succès sans acclamations. La véritable joie nous attend seulement en bas, où l’on risque de ne pas arriver du tout.

Au sommet s’étendait une arête de plusieurs kilomètres, quasi interminable, sans aucune possibilité d’assurage. Alors qu’un épais brouillard se levait, nous avons décidé d’installer un autre bivouac. Une décision facile à prendre, quand on n’y voit plus rien et qu’un seul mauvais pas peut nous entraîner mille mètres plus bas.La neige avait transformé Hook (Zdenek) en père Noël et le soir, après avoir savouré un dîner de deux barres de chocolat, nous n’avions plus rien à manger. Progressivement, nous atteignions nos limites physiques et psychiques.

Le lendemain nous attendait un glacier sauvage dont les crevasses formaient des cascades. Nous avons mis plusieurs heures à le franchir. De nouveau, un épais brouillard nous a forcés à nous arrêter. Nous avons dû installer notre sixième bivouac sous une immense faille du glacier. On avait l’impression de dormir dans la gueule d’un requin. Je garde de cette nuit-là un souvenir fiévreux. Le froid s’infiltrait insidieusement des pieds jusque dans tout le corps. Le septième jour, notre calvaire a pris fin. Le matin, nous avons alterné entre descente en rappel et marche à travers la moraine. Et enfin, victoire ! Au bout de 160 longues heures ». Une ascension qui restera sans doute comme l’une des plus belles de 2019. La vue du sommet valait le coup : face au Makalu, le Kanchenjunga à l’est, le Lhotse à l’ouest, dépassé par l’Everest. 

Márek Holeček est soutenu par Mammut, plus d’infos par ici.

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