Le Groupe militaire de haute montagne (GMHM) représente l’élite de l’alpinisme militaire. Habitués des situations extrêmes, aux quatre coins du monde, ils ont exploré, en janvier, une zone montagneuse méconnue de l’Antarctique : les Pirrit Hills. Pourtant, ils l’avouent eux-mêmes : l’expérience fut plutôt agréable, entre grimpe au soleil et voies faciles. Mais que fait le GMHM ? Réponse.

Une voiture se promène désormais dans l’espace.  Dans quelques mois son conducteur en plastique et nylon passera à quelques encablures de Mars avant de se diriger vers les confins de notre système solaire.  Si on en est là, on pourrait conclure que tout a été fait et visité sur terre. Pourtant quelques endroits ont échappé à la frénésie exportatrice et de petites parcelles de montagnes restes à visiter pour des alpinistes curieux. Encore faut-il les trouver…

Et pourtant on se retrouve on ne sait trop par quel étrange arrangement de circonstances dans une tente par -20, avec en poche quelques photos d’un lointain récif qui émerge d’un océan uniformément blanc. Cet îlot rocheux, ce sont les Pirrit Hills. Ce Nunatak découvert en 1958 par une mission de reconnaissance de Richard Byrd, nommé en hommage au glaciologue John Pirrit, a reçu moins de visites que la lune. Les seuls alpinistes qui s’y s’ont aventurés avaient l’argument scientifique pour prétexter l’ascension des plus hauts sommets et y cueillir quelques cailloux, via des voies normales. Nous leur devons l’espoir de trouver un rocher de qualité. Pour le reste, les informations dont nous disposons sont bien maigres. A quelques heures d’en être au pied, nous ignorons jusqu’à la hauteur et l’altitude de ce que nous allons trouver.

Ce Nunatak découvert en 1958 a reçu moins de visites que la lune.

Vue sur le mont Tidd (2244 m). ©GMHM

Le mont Turcotte (1950 m). ©GMHM

Le mont Tidd (2244 m). ©GMHM

Le mont Goodwin (2181 m). ©GMHM

Déjà le premier pilier est sous notre aile et la ligne du séjour nous apparaît comme une évidence.

Décor de rêve

Enfin le feu vert est donné au décollage du Twin Otter. Pour parer à l’imprévu, nous avons vu large et le pilote apprécie très moyennement la tonne de matériel, de nourriture et de grimpeurs que nous entassons dans son appareil. Il doit nous soupçonner de vouloir cacher quelques pitons et saucissons dans nos poches. Malgré ça, l’avion décolle et dix minutes plus tard nous distinguons déjà notre objectif, pourtant distant de 150 kilomètres encore. De quoi relativiser le mal nommé « Hills » donné par les découvreurs, soit « collines » en français. A mesure que nous approchons, nos sourires s’élargissent, sur nos visages scotchés aux hublots. Déjà le premier pilier est sous notre aile et la ligne du séjour nous apparaît comme une évidence. Nous nous offrons le luxe d’un tour du propriétaire avant un atterrissage en douceur sur une patinoire turquoise. L’endroit propice à poser des avions ne l’est absolument pas pour installer un camp de base et, juste avant une amputation de nos oreilles congelées, nous cédons aux arguments du chef pour installer nos tentes un peu plus loin. Cinq jours après avoir quitté Chamonix sous un mètre de neige, nous sommes enfin dans l’arène des Pirrit Hills sous un soleil radieux, au cœur de l’été austral. La plupart des gens résument l’Antarctique au froid et aux manchots. Outre le fait que l’océan est bien trop loin pour nos volatiles, les températures et le vent frôlent ici les records terrestres. Un peu plus loin à l’est, un satellite a relevé au cœur de l’hiver 2010 un petit -93,2°C. Si nous étions exposés à cette température, nous n’aurions même pas le loisir de crier car nos cordes vocales gèleraient en quelques secondes. Réjouissant n’est ce pas ? Pourtant dans nos tentes, nous avons une agréable sensation de chaleur et l’extérieur est à peine plus frais, autant dire que le créneau parfait est là et qu’on ne va pas le passer à siroter du thé chaud.

Les tafoni du bout dumonde

Vous connaissez le granite fauve ? Ici on pourrait parler de granite reptile, tant les coups de butoir quotidiens des puissants vents polaires ont façonné des formes qui feraient fantasmer le plus créatif des fabricants de prises en résine. Rappelez vous cette évidente dorsale vue la veille depuis notre bimoteur sur le mont Turcotte : son compte est vite réglé. Les trois auteurs accrochent en même temps la première ascension de ce petit Cervin austral. De son côté, le duo de glaciéristes remonte les zébrures givrées de la face nord du Tidd (2 244 m), point culminant des Pirrit. Le rythme est pris et chaque matin on se convainc que l’on se reposera au retour et que rester au camp serait une hérésie. Les jours s’enchaînent au rythme des ouvertures. Parfois un vent un peu trop fort ou quelques bancs de nuages nous incitent à d’autres activités, principalement vouées à la remise en état du camp mis à mal par la soufflerie naturelle dans laquelle il se trouve. Quelle bonne idée de se poser sous le vent des montagnes ! Le calme n’est que théorique. C’est plutôt la furie des turbulence qui grattent la glace jusqu’au bleu.  Nous en profitons aussi pour perfectionner notre technique de kite et préparer notre retour. Le vent dicte nos destinations et la position du soleil, l’heure du départ. Si on gère bien ces deux paramètres, on passe un agréable moment de grimpe qui serait qualifié de « printanier » en France. Si on se loupe on se retrouve plutôt dans une ambiance qui ferait passer la Sibérie pour une destination tropicale.

Des puissants vents polaires ont façonné des formes qui feraient fantasmer
le plus créatif des fabricants de prises en résine

Dans le pilier du Tidd. ©GMHM

Dans l’escalade facile des incroyables tafoni du mont Turcotte. ©GMHM

5a, 4c, 5b+,
jolie pente à 60°…
C’est quoi ces difficultés ?!

5a, 4c, 5b+, jolie pente à 60°… c’est quoi ces difficultés ?! C’est indigne du haut niveau ! Ils ont craqué le GMHM ! On entend déjà les commentaires… A l’heure du M16 et du 9c, de l’entraînement et de la nutrition, annoncer de modestes cotations d’alpinisme classique n’est pas trop tendance. Pourtant grimper ces lignes incroyables et aller de bonnes surprises en ravissement dans ces enchevêtrements de lignes en glace parfaite, nous a apporté une satisfaction difficilement exprimable. Passer d’une alvéole à une autre dans le Turcotte nous a comblé. Prendre le temps, sans être pressés par la nuit ou la dernière benne, être à l’unisson de ses compagnons, traîner au sommet sous un soleil parfait et perdre ses pensées dans une beauté sauvage (et quand même un peu hostile !) : voila le cocktail d’une expé sereine, heureuse et réussie… et tant pis pour l’extrême difficulté ! Finalement c’est avec la totalité de nos orteils et encore plein d’énergie qu’arrive le jour du départ.

Nous débarquons hagards dans la cantine d’Union Glacier,
aussi perdus que des chamois au centre-ville de Delhi

Kite, première étoile

La géodynamique aurait pu se contenter de placer ici un rocher d’exception, harmonieusement  disposé et déjà nous aurions été ravis. Mais dans un souci de perfectionnisme géographique, ce petit bout de caillou se trouve dans l’axe parfait des vents dominants qui coulent vers l’océan via Union Glacier, notre point de chute sur le continent blanc où nous attend le vol du retour dans trois jours.
Si le snow kite avait un équivalent ESF, nous nous placerions à un niveau entre flocon et première étoile. Autant avouer que nous n’en menons pas large lorsqu’il faut déballer nos kites dans des rafales à 25 nœuds (en kite on parle en nœuds, désolé), sur un sol aussi régulier qu’une route népalaise (ou pire, des Houches) et la distance de Chamonix à Lyon devant les spatules. Contre toute attente, évitant de justesse une mise en orbite et deux pneumothorax, nous réussissons à placer 4 voyageurs et 6 pulkas sur la bonne trajectoire, dans cette version brutale de mobilité douce. Tant que nous glissons tout va bien, les kilomètres sont avalés au rythme d’une vieille mobylette. Mais comme l’a dit Kassovitz, « l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». A l’approche des Hellsworth, le vent s’emballe, nous faisant hésiter entre une fuite en avant horrifiée en survolant des crevasses sans fond, et un largage de voile qui assurera à son auteur quelques heures de patient démêlage dans un vent glacial. La sagesse devant aimer les chiffres ronds, nous remballons définitivement nos chiffons à l’approche des 100km/h de vent, cette limite étant également suffisante pour nous pousser grâce à la seule surface de nos doudounes. Union Glacier est désormais à 10 km. Seul un phénomène magnétique entre les sastrugis (sorte de vagues de glace entravant la progression) et nos pulkas nous ralentit tout en achevant notre patience. Nos jurons restent pour nous car communiquer est peine perdue dans les rafales. Après une poignée d’heures de ce régime, nous débarquons hagards dans la cantine d’Union Glacier, aussi perdus que des chamois au centre ville de Delhi. Ici tout le monde a réalisé un exploit personnel : les uns ont rallié le Pôle Sud après 50 jours de marche, d’autres ont gravi le Vinson pour un orphelinat au Bengladesh ou d’autres encore ont bravés le froid pour venir de leur tente au self. Autant dire que notre prestation n’impressionne personne et que la plus belle reconnaissance vient de la cantinière qui nous a gardé une assiette au chaud. Mais si on avait voulu la gloire, on ferait du freeride chez Red Bull… Alors on sabre quand même le champagne.

Je crois que c’est Paul Emile Victor qui a dit : « La première fois que je suis venu en Antarctique, j’ai eu honte de ne pas m’être essuyé les pieds ». Effectivement, nous ne nous ventons pas des litres de carburant qu’il a fallu brûler pour nous acheminer dans ces montagnes du bout du monde. Le comité scientifique qui à la charge « d’administrer » le continent blanc édicte des règles que nous nous efforçons de suivre au pied de la lettre : ramener ses déchets y compris organiques et autres « shit bag », ne laisser aucune trace, pas même un cairn. Même un crachat resterait visible pour 1000 ans ! La question de la présence humaine pose question, et à fortiori dans un but sportif ou récréatif. Nous n’avons évidement pas de réponse si ce n’est que nous avons conscience du privilège incroyable d’avoir pu venir en ces lieux et de la nécessité absolue de les garder intacts.

L’équipe du GMHM présente en Antarctique était composée de :

  • Cba Jean-Yves IGONENC – Chef d’expédition
  • Cne Didier JOURDAIN – Adjoint technique
  • Adc Arnaud BAYOL
  • Adj Sébastien MOATTI (auteur de ce récit)
  • Cch Antoine BLETTON
  • Mr Dimitri MUNOZ