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Péril en la demeure

Plein d’humanité et de savoir, Haroun Tazieff a passé sa vie au bord de bouches de feu et de soufre, étudiant les volcans en éruption, parfois au péril de sa vie, pour mieux comprendre leur mécanisme apparemment imprévisible. Il en a tiré des enseignements sur la prévention des risques, dit majeurs.

Dimanche 3 juillet, à près de 3300 mètres, la rupture d’un pan de glacier, sur la Marmolada (3343 m), dans les Dolomites, a balayé la voie normale de ce sommet très fréquenté, six personnes payant de leur vie leur humble projet d’ascension. Un bilan provisoire, puisqu’une dizaine serait disparues. Des tonnes de blocs glace se sont précipités avec fracas, passant à quelques centaines de mètres du refuge plus bas, mais aussi des quantités énormes de liquide.

À cause des températures anormalement élevées, la présence de quantités d’eau sous le glacier (ou dans des couches intermédiaires), et l’augmentation de la pression dans des crevasses remplies d’eau seraient à l’origine de cet événement dramatique (1), dont l’hiver « extrêmement aride » qu’ont connu les Dolomites (2) est l’une des causes. La première d’entre elle étant le réchauffement climatique.

Source vidéo : Twitter

Contrairement à ce que des médias nationaux ont écrit, ce n’est pas une rupture de sérac. C’est un glacier qui se fracture, et qui, littéralement, se coupe en deux. Oui, maintenant, il y a un sérac, une bouche béante de glace, et tout lieu de croire que le reste du glacier va s’écrouler un jour ou l’autre (le secteur est désormais interdit).

En comparant avec les photos de la Marmolada avant la catastrophe, le plus frappant est d’avoir l’impression de ne pas voir de risque objectif. Vous savez, ces risques de chutes de pierres, de sérac ou de neige (lourde en été, souvent poudreuse en hiver). En tant qu’alpiniste, je fais un détour pour ne pas passer à l’aplomb d’un sérac, par exemple. Même si à la descente cela m’arrive, comme sur le Weissmies, dont la voie normale farcie de séracs instables a été déconseillée un temps par les autorités locales.

Mais comment imaginer contourner un glacier débonnaire, d’aspect inoffensif ?

Marmolada, 3343 m. Photo de 2016. La zone du glacier qui s’est effondrée, et le tracé de la voie normale. ©CC-by-SA

Marmolada, le 3 juillet. Le glacier effondré. ©Secours italien

« La définition que je donne du risque majeur, c’est la menace sur l’homme et son environnement direct, sur ses installations, la menace dont la gravité est telle que la société se trouve absolument dépassée par l’immensité du désastre », a dit Haroun Tazieff (3), qui en connaissait un rayon sur les volcans capables de rayer une ville ou une île, de la carte.

Il nous faut donc regarder des glaciers d’apparence anodine, des glaciers cachant éventuellement des poches sous-glaciaires, comme une menace. Non plus comme un risque objectif, mais un potentiel risque majeur, quand, au début de cet été 2022, la canicule déjà frappé. Les jolis lacs apparus sur le glacier du Géant, à plus de 3500 mètres d’altitude, ont la beauté d’une amanite phalloïde. En Oisans, les montagnes de début juillet ont la tête d’une fin août.

En droit, il y a péril en la demeure quand il y a urgence. Quand il y a danger à ne pas agir. La demeure n’est pas la montagne (ou la maison qui brûle du roi fainéant, Chirac), mais le fait de demeurer statique, de ne rien faire. Donnons-nous les moyens d’en savoir plus sur les glaciers et l’évolution des hautes montagnes. Soutenons les scientifiques. Tant que nous pouvons.

Notes

(1) selon l’association italienne Société Météorologique Alpine Adriatique,

(2) selon le professeur Massimo Frezzotti, du département des sciences de l’université Rome 3, cité par Sud-Ouest, l’effondrement de la Marmolada « est la conséquence des conditions météorologiques actuelles, c’est-à-dire un épisode de chaleur précoce qui coïncide avec la problématique du réchauffement climatique », a-t-il expliqué, ajoutant qu’« on voit qu’il y a une grande quantité d’eau parce que la fonte s’est accélérée dans les Alpes. Nous avons connu un hiver extrêmement aride, avec un déficit de précipitations de 40 à 50 %. Les conditions actuelles du glacier correspondent à la mi-août, pas à début juillet ».

(3) Secrétaire d’État sous François Mitterand, Haroun Tazieff a milité pour la prévention des risques majeurs et mis en place les plans d’exposition aux risques naturels prévisibles : Plan de Prévention des Risques Naturels prévisibles (PPRN), qui a son équivalent technologique (PPRT) suite à la catastrophe AZF en 2001.

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