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Suite à l’annonce par la FFME de la fin de son système de gestion des falaises, Manu Ibarra s’est inquiété des conséquences que cette décision va avoir sur la pratique de l’escalade. Dans son point de vue historique, il cite Gilles Rotillon comme ceux qui auraient contribué à cette évolution. Premier président du comité escalade de la FFME en 1987, Gilles Rotillon a souhaité apporter sa réponse qui éclaire d’un jour nouveau la création de la FFME, ses choix favorisant la pratique en salle et la compétition au détriment des falaises, et pose la question de sa représentativité.

Étant cité dès le début de l’article de Manu Ibarra comme celui qui a « introduit le ver dans le fruit » en voulant « rendre accessible à tous les pratiques de montagne » et pour ce faire en enlevant le risque physique et en créant des compétitions, je suis désigné à la fois comme l’apprenti sorcier qui aurait déclenché le cataclysme, et comme l’auteur d’une analyse qui s’est révélée juste.

Si je ne déforme pas son propos, il constate que la décision du déconventionnement prise par la FFME n’est en fait que le point final à une évolution qui est née de cette idée saugrenue de supprimer le risque physique, qui s’est poursuivie avec le classement des falaises d’une longueur en « terrain non spécifique », ce qui impliquait une norme de sécurité, (en fait de multiples normes), ce qui entraîne à terme deux conséquences : l’ouverture d’un terrain de pratique pour de nouveaux professionnels non brevetés par l’État et celui de la certification de la sécurité, expulsant ainsi les équipeurs bénévoles qui avaient été au point de départ du développement de l’escalade en falaise. Autrement dit, le sacrifice d’un bien collectif « sur l’autel d’un système sécuritaire adapté à la consommation de masse ».

la marchandisation grandissante de l’escalade avec les salles privées est une tendance lourde en phase avec l’évolution de la société

Je partage beaucoup de cette analyse quant au constat de la situation actuelle, qui me semble même encore plus préoccupante que ne le dit Manu Ibarra, parce que la marchandisation grandissante de l’escalade au travers principalement des salles privées partout dans le monde, est une tendance lourde en phase avec l’évolution de nombreux secteurs de la société, (comme les données personnalisées ou la biologie), et qui ne peut que contribuer à transformer encore plus le grimpeur en consommateur. En revanche le lien qu’il établit entre cette évolution et la sécurisation des falaises, puis l’action de la FFME me semble être une erreur de perspective. Si la sécurisation des falaises n’avait pas eu lieu, l’escalade « sportive » ne serait pas apparue et seuls les pratiquants habituels de l’alpinisme grimperaient sur un terrain de jeu où la chute serait quasiment interdite sous peine de graves dommages. Dans ces conditions, le débat actuel n’aurait pas lieu, ou plutôt se confondrait avec celui, classique, qui se déclenche à chaque accident grave en montagne.

La massification de la pratique est incompréhensible sans l’équipement qui en est la cause. Ce n’est pas un « ver » nocif qui est introduit dans un fruit sain, c’est l’apparition d’une nouvelle activité qui a d’autres critères de pratique que l’ascension en terrain d’aventure, (à commencer par la possibilité de tomber pour progresser). Et il est tout à fait exact que cet équipement a été le résultat de l’action de centaines d’équipeurs bénévoles qui ont ainsi créé ce bien commun qu’est la falaise d’escalade sportive en accès libre. Il est aussi exact que la FSGT a joué un rôle important dans cette évolution en étant à l’initiative de la première falaise équipée systématiquement pour cette pratique nouvelle à tous les niveaux, du 2 au 7. Mais elle a fait encore pire, puisqu’elle a aussi été à l’origine du développement des blocs de SAE avec les prototypes, (copiés ensuite par la société Escapade), construits pour la Fête de l’Humanité en 1981.

L’objectif était bien celui que nous avions annoncé avec Louis Louvel dans notre livre Alpinisme, laisse béton en 1985, d’ouvrir la pratique au plus grand nombre, et pas dans une logique marchande mais au contraire dans un souci d’autogestion des sites par les grimpeurs eux-mêmes, comme cela s’est produit dans un premier temps. Dans un article écrit en 1989 et publié dans la revue DIRE, Yves Renoux, prof d’EPS et militant de la FSGT, (qui a été au démarrage de l’escalade à l’école en construisant, hors de toute autorisation, le premier mur d’escalade dans un gymnase du lycée de Corbeil-Essonnes), notait que la communauté des grimpeurs-équipeurs avait créé un terrain de jeu pouvant accueillir 60 000 pratiquants, pour un coût estimé à 18 millions de francs (soit 2,7 millions d’euros, NDLR), sortis de leur propre poche. A comparer avec les coûts respectifs de 1500, 6000 et 10 800 millions de francs correspondants aux terrains de tennis, de foot et de golf qui permettraient d’accueillir simultanément le même nombre de pratiquants. Investissement ridicule et rendement social maximum, l’escalade n’avait pas à craindre d’être une charge financière insupportable.

l’objectif à la création de la FFE n’était pas de promouvoir l’aspect sécuritaire de l’escalade mais de faire reconnaître cette pratique nouvelle alors que l’équipement du terrain de jeu permettait la chute

Au départ donc, le fruit était sain et l’objectif était de continuer sur cette voie. C’est le combat que j’ai essayé de mener au sein de la FFME à sa naissance comme premier président de son comité sportif escalade. Et là le résumé qu’en donne Manu Ibarra est trop succinct pour rendre correctement compte de cette bataille institutionnelle qui a conduit à la création de la FFME. Ayant été au cœur de cette période dans les instances en question, il me semble utile d’en retracer les principales péripéties. A commencer par la création de la FFE dont l’objectif n’était pas de « promouvoir l’aspect sécuritaire de l’escalade », mais de faire reconnaître cette pratique nouvelle que devenait l’escalade quand l’équipement du terrain de jeu permettait la chute (1). Mais au sein de la FFE, il n’y avait pas une unité sans faille sur l’objectif.

En schématisant un peu, il y avait ceux qui voulaient d’abord organiser des compétitions, et ceux (dont j’étais), qui mettaient l’accent sur la pratique nouvelle susceptible d’ouverture à un public plus large que l’alpinisme traditionnel, la compétition n’en étant qu’une forme particulière. Mais nous étions tous d’accord sur le fait que la création de la FFE n’était que la conséquence du refus de la FFM (et aussi du CAF de l’époque) de s’intéresser à l’escalade sportive et qu’une fédération unique serait préférable, (ce qui avait d’ailleurs été tentée avant la création de la FFE). C’est donc ce qui s’est passé deux ans plus tard, en 1987, où nous ne sommes pas revenus dans le giron de la FFM pour y prendre le pouvoir, mais pour construire une fédération nouvelle. Ce qui ne coulait pas de source vu l’histoire passée et les conflits d’orientation.

Il y a d’abord eu une première discussion animée au sein de la FFE pour décider des places que nous aurions dans la future FFME. Je me suis bagarré pour être le président de son comité escalade, avec pour objectif, pour le dire d’un mot, de généraliser Hauteroche, comme « modèle » de falaise nouvelle permettant l’escalade en tête dès l’initiation sur le slogan que « l’escalade ne commence pas à 5+. Pour moi, comme président, la compétition n’était pas et n’a jamais été le moteur de l’activité, même si son organisation faisait aussi partie du cahier des charges.

Outre l’équipement des falaises j’ai aussi insisté pour que la FFME réfléchisse à la situation qu’instituait l’existence de falaises en accès libre, n’incitant pas les grimpeurs à se licencier. La « solution » trouvée fut de se concentrer sur la compétition et l’escalade en SAE, supprimant la difficulté causée par l’accès libre, mais orientant l’escalade vers la disparition progressive de l’intérêt fédéral pour les falaises, (visible dans le budget fédéral). Il est clair que j’ai perdu mon combat pour l’ouverture de voies faciles dans les falaises et l’adhésion en masse des pratiquants, mon orientation ayant été désavouée lors d’une AG où je ne fus pas réélu au Conseil d’Administration de la FFME.

Buoux. ©Ulysse Lefebvre.

Compétition et extension des espaces marchands

Après mon éviction, la FFME a construit sa progression sur l’escalade en salle et la compétition, avec l’objectif des JO comme point d’orgue. Est-ce que cette évolution est la conséquence du « ver » qu’aurait été la sécurisation des falaises ? Absolument pas, c’est la conséquence d’un choix politique d’être « une fédération comme les autres », (que de fois ai-je pu entendre cet espoir formulé par des élus du CA), qui ait sa place au sein du CNOSF, l’inscription olympique lui garantissant d’être parmi celles qui comptent vraiment. Une autre évolution était tout à fait possible et la FSGT en donne la preuve, en continuant sur une base bénévole à entretenir Hauteroche, (et depuis quelques années une nouvelle falaise à Saint-Hugon en Savoie), en bonne intelligence avec la commune, d’animer toujours sur une base bénévole des clubs de plusieurs centaines d’adhérents utilisant des murs, produisant des films comme La montagne dans nos villes ou éditant des livres comme Escalade pour tous, dont le titre résume le contenu.

nous, (FSGT), avons contribué à créer les outils qui permettaient le développement de l’escalade, mais ces outils ont été récupérés pour participer à l’extension des espaces marchands où le profit prend le pas sur l’émancipation.

Mais le FSGT n’a pas gagné pour autant. Et si ses effectifs ont progressé de 133% dans les dix dernières années, elle représente peu de chose en nombre absolu d’adhérents. Pourtant, comme le relève Manu Ibarra, l’analyse faite dans L’alpinisme ? Laisse béton ! s’est vue confirmée. Les pratiquants se comptent aujourd’hui par millions dans le monde, mais la plupart ne sont que des électrons libres, hors des structures associatives, et consommateurs de grimpe marchande. Pour le dire d’une manière brutale, nous, (FSGT), avons contribué à créer les outils qui permettaient le développement de la pratique, mais loin de servir à la conquête d’une autonomie personnelle et collective, ils ont été récupérés pour participer à l’extension jamais terminée des espaces marchands où le profit prend le pas sur l’émancipation.

Blavet. ©Ulysse Lefebvre

La question de la représentativité de la FFME est posée

Doit-on condamner les outils (falaises sécurisées et SAE) ? Évidemment non, pas plus qu’il ne faille condamner trop vite la FFME (2) qui n’est pas responsable de l’évolution marchande de l’escalade sinon de l’avoir accompagnée en suivant la ligne de plus grande pente donnée par le développement de la mondialisation et la nécessité de rentabiliser des capitaux toujours plus nombreux. Le fait même que cette évolution soit mondiale, montre bien que sa politique n’est pas la cause des évolutions que regrette à juste titre Manu Ibarra.

Annonçer le déconventionnement des falaises ne positionne pas la FFME pour qu’elle soit reconnue massivement comme représentative de tous ceux qui sont passionnés d’escalade

Il n’en reste pas moins que l’action de la FFME cherchant à acquérir un leadership sur le milieu des grimpeurs, que ce soit en développant les normes, les réglementations, les labels ou en privilégiant le haut-niveau pour des médailles qui ne motivent pas l’immense majorité des pratiquants et finalement en annonçant le déconventionnement des falaises ne la positionne pas pour qu’elle soit reconnue massivement comme représentative de tous ceux qui sont passionnés d’escalade. Et ce d’autant moins que la proposition de loi qui avait été approuvée au Sénat, (d’ailleurs sous l’impulsion de la FFME qui œuvrait là pour toute la communauté des grimpeurs), venait d’être inscrite en procédure accélérée à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale et aurait sans doute été adoptée en juin sans la crise sanitaire, selon les attachés de presse des deux députés porteurs du texte que la FSGT a contacté. Et le sera très certainement d’ici la fin de l’année. Il n’y avait donc pas d’urgence, sinon celle d’attendre quelque mois. En précipitant les choses, la FFME va certes se débarrasser d’un problème qu’elle n’a jamais su vraiment traiter, mais ce sera au prix de sa représentativité de moins en moins évidente.

Notes

(1) Ici, il est nécessaire de dire un mot sur la « promesse intenable » que serait cette fausse sécurité que la FFE voulait promouvoir. Il est évident que des accidents sont toujours possibles, même avec un équipement bien conçu, et des accidents parfois mortels. Mais ce qui compte c’est la probabilité de tels accidents (qui existent aussi dans d’autres pratiques sportives qui ne sont jamais montrées du doigt, comme le rugby par exemple). Et cette probabilité est incommensurablement plus faible en escalade sportive qu’en alpinisme (y compris le terrain d’aventure).

(2) Il faut d’ailleurs noter que parler de FFME est une simplification abusive et qu’il faut faire une différence entre ses instances dirigeantes nationales, qui ont très consciemment suivi le chemin des JO, et ses comités territoriaux, qui sont beaucoup plus liés aux problèmes concrets de gestion des falaises et qui subissent en partie les décisions nationales. Le fait qu’aux dernières élections de son conseil d’administration, pour la première fois dans son histoire il y ait eu deux listes proposant des orientations différentes, montre que des contradictions se développent en son sein. L’Histoire de l’escalade n’est pas terminée.

 

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