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Record féminin au mont Blanc | Emelie Forsberg pionnière

L’ascension du mont Blanc a un nouveau record… féminin. Établie par Emelie Forsberg il y a une semaine, cette performance inédite est passée presque inaperçue. La Suédoise demeure pourtant la première femme à établir le record aller-retour depuis Chamonix.

Le 21 juin dernier, à 2h57, Emelie Forsberg se lançait à l’assaut du mont Blanc depuis le parvis de l’église de Chamonix, avec l’objectif d’établir un temps féminin de référence de l’ascension du géant des Alpes. Sept heures, 53 minutes et 12 secondes plus tard, elle était de retour à son point de départ, ayant foulé dans cet intervalle les 4810m du toit de l’Europe, parcouru près de 30 km et avalé 4000 mètres de dénivelé positif via les Grands Mulets (lire notre article sur cet itinéraire historique). Fatiguée mais souriante, comme toujours. Un temps qui laisse rêveur bon nombre d’alpinistes, même aguerris, qui ont déjà tenté l’aller-retour depuis la vallée à la journée.

Au-dessus du refuge des Grands Mulets. © Kilian Jornet

Aucun record féminin revendiqué

On a eu beau écumer toutes les sources d’information, aucune femme n’avait jusqu’alors revendiqué publiquement un record du mont Blanc. Un sommet pourtant sur-fréquenté, où l’alpinisme trouve ses origines et qui aurait dû connaître depuis longtemps une parité des records, pensions-nous. Cette frénésie du contre-la-montre en altitude date des années 80, lorsque Laurent Smagghe établissait une référence en 6h47 à pied. Un chrono qui fut abaissé jusqu’à 5h10 en 1990 par Pierre-André Gobet puis amélioré par Kilian Jornet en 2013, franchissant la barre symbolique des 5 heures (4h57), accompagné par Mathéo Jacquemoud. Côté féminin, cette fièvre du record ne fut pas contagieuse. La seule référence qu’avait Emelie Forsberg avant sa tentative n’était autre que la sienne, en 8h10, enregistrée il y a 5 ans depuis le parking du tunnel du mont Blanc, ce qui ampute le chrono total d’au moins trois quarts d’heures comparé à un départ du clocher de Chamonix.
À cette époque, la traileuse de l’écurie Salomon vivait près de la cité chamoniarde, aux Houches, d’où elle a fait maintes ascensions du mont Blanc. Un terrain d’entraînement privilégié pour y enquiller de longues sorties à pied ou en ski alpinisme et qui, à force d’être ratissé, poncé, lui a donné des velléités de record. À n’en pas douter qu’avoir Kilian Jornet comme compagnon l’a également encouragé dans son entreprise ! « J’aimerais tenter le record féminin de l’ascension du mont Blanc » nous confiait-elle déjà il y a un an jour pour jour, alors que nous la rencontrions à Chamonix pour évoquer son ascension infructueuse du Cho Oyu. « C’est une montagne que j’ai gravie tant de fois… Pourtant je ne me suis jamais dit : ok, là on va le plus vite possible ».

Kilian Jornet en second de cordée

Il a donc fallu attendre 2018 pour que la Suédoise s’élance sans retenue sur les pentes ouvertes par Balmat puis Marie Paradis, la première femme à avoir gravi le mont Blanc en juillet 1808. En détail, cela donne 5h16 de montée et 2h37 de descente plus ou moins maîtrisée à cause d’une neige un peu trop décaillée. « J’ai atteint le sommet avec un bon rythme, même si je n’allais pas à fond au début. Et puis j’ai eu de bonnes sensations malgré l’altitude. La descente fut plus difficile, avec de la neige assez molle où on s’enfonçait tous les trois pas. J’ai fini fatiguée comme peu de fois je l’ai été dans ma vie ! ». Faute de coéquipière capable de la suivre encordée sur les parties glacières de l’ascension, ce fut Kilian Jornet qui s’y colla, posté à la Jonction avec la corde pour l’assurer sur la suite de l’itinéraire. « Je la suivais un peu en retrait, au-cas où elle tomberait dans une crevasse, mais ça s’est limité à ça » détaille le Catalan, qui s’est dit « impressionné par le rythme d’Emelie dans les 400 derniers mètres de la montée, alors qu’elle débarquait la veille de Norvège, depuis le niveau de la mer ». Nulle doute qu’avec des conditions optimales, une acclimatation plus poussée et un départ moins prudent, Forsberg peut améliorer sa marque.

© Kilian Jornet

© Kilian Jornet

Une voie ouverte à d’autres femmes

Elle ouvre en tout cas la voie à d’autres femmes qui pourront désormais se baser sur une référence solide, étant donné le niveau athlétique de la recordwoman. Traileuse à l’origine, Emelie Forsberg contribue à sa manière à l’expansion de l’alpinisme féminin à l’instar de Liv Sansoz ou de Marion Poitevin, bien que son registre soit celui de l’alpi-running sur terrain peu technique, où la légèreté de l’équipement et la vitesse de déplacement prévalent. Sa contribution ne date évidemment pas de son fait d’arme au mont Blanc. La Scandinave s’était auparavant étalonnée en signant le record du Kebnekaise et plus récemment celui du Galdhøpiggen, à ski, soit les deux plus hauts sommets de Suède et de Norvège. On l’avait vue également suivre Kilian Jornet à l’Aconcagua en 2014 pour tenter un record féminin. Et n’oublions pas son dernier record du mont Rose, dans le cadre exceptionnel d’une course de skyrunning, où elle améliore le précédent temps de Gisella Bendotti de 31 minutes, seulement deux jours après son mont Blanc express. Vous avez dit fatigue ? Qu’est-ce que c’est ?

De retour à l’église de Chamonix. © Kilian Jornet