Votre mot de passe vous sera envoyé.

Le mont Blanc loin des foules, vous en rêvez ? Les Grands Mulets l’ont fait. En ce début d’été où Chamonix redécouvre la montagne sans benne de l’aiguille du Midi, il y a tout à gagner à prendre le mont Blanc à rebours. L’idée ? Marcher et skier dans les pas de Balmat et Paccard avant de savourer l’ambiance sauvage des Grands Plateaux. Au refuge, le gardien mettra les petits dans les grands à coups de littérature et de houblon, lentement dégustés dans son esquif haut perché.

Je le savais râleur mais là c’est l’pompon. À écouter Ronchon 1er, on embarque pour une longue épopée maritime, plutôt Route du Rhum que Costa Sardinia. En chemin pour le refuge des Grands Mulets (3051m), tout y passe : l’approche à skis en traversée depuis le Plan de l’Aiguille, décidément trop plate (c’est quand qu’on fait des virages ?), puis la traversée de la fameuse Jonction, ce chaos plus ou moins franchissable entre les glaciers des Bossons et de Taconnaz, décidément trop fondus (c’est quand qu’on rechausse ?) en enfin la montée câblée à l’assaut du refuge, décidément trop loin (c’est quand qu’on arrive ?). Pourtant, prendre pied sur ce radeau échoué au sommet d’un piton rocheux est la garantie de prendre le large. Alors il a fallu expliquer et rappeler quelques souvenirs d’une époque pas si lointaine.

Départ à ski, après une première une partie de marche depuis le Plan de l’Aiguille. ©Ulysse Lefebvre

Coup d’oeil sur le Dôme du Goûter et le refuge, indiscernable sur son éperon rocheux. ©Ulysse Lefebvre

La Jonction, chaos de glace chahutée entre Bossons et Taconnaz, bien équipé de cordes par le gardien. ©Ulysse Lefebvre

deux aoûtiens décident d’aller passer une journée de congés au mont Blanc

La bonne et la mauvaise histoire

Tout commence bien pour les Grands Mulets. En l’an de grâce 1786, en pleine vacances scolaires, deux aoûtiens décident d’aller passer une journée de congés au mont Blanc. Jamais gravi ? Auréolé de légendes terrifiantes ? Qui plus est éloigné pour le commun des pieds alpins ? Que nenni ! Nos deux précurseurs du tourisme de montagne sont en canne (en alpenstock disait-on à l’époque) et décident de se lancer dans la montagne de la Côte, au plus directe, le sommet en ligne de mire. S’ils décident de passer la nuit là-haut, ce n’est pas sur le lieu du refuge actuel, construit en 1960, mais sur le site aujourd’hui nommé « Gîte à Balmat » sur les cartes IGN que Jacques Balmat justement (bien fait cette histoire) et Michel-Gabriel Paccard se reposent. Ils repartent le lendemain et tirent droit vers les Rochers Rouges (gros moral) avant de parvenir au sommet, par la face nord svp. Autant dire que cet itinéraire est chargé d’histoire. Marcher sur la première trace vers un sommet aujourd’hui foulé par des milliers, procure presque un sentiment pionnier.
Mais l’histoire a aussi été plus sombre et a longtemps terni l’image des Grands Mulets. Non loin du refuge, à l’aval, une zone de séracs presse le pas des alpinistes et skieurs à l’approche. L’accident de 2003, qui faucha trois jeunes alpinistes d’un groupe de jeunes FFME a profondément marqué la mémoire collective. Le passage n’est pas plus exposé que celui du Tacul ou du couloir du Goûter. C’est sans conteste un risque objectif qu’il convient de garder en tête. Il est possible de minimiser le risque en se tenant le plus à l’écart possible, en accélérant le pas…
Aujourd’hui, la Jonction freine aussi quelques prétendants. Pourtant, elle reste franchissable quasiment en permanence. Il faut voir Ludovic, le gardien du refuge, à l’œuvre dans ce chaos de glace et de neige. Avec ses pieux, ses cordes et sa motivation sans faille pour accueillir au mieux ses passagers à bord, Ludo balise, équipe de cordes fixes et rend la section bien plus sécurisante et lisible pour le public.

Derniers mètres câblés pour accéder au refuge des Grands Mulets. ©Ulysse Lefebvre

Le front de séracs inquiétants, en aval du refuge. ©Ulysse Lefebvre

Bison Futé

Il est facile de se plaindre du mont Blanc sur fréquenté, mal fréquenté ou trop propice aux frais qu’en t’es désargenté. Il convient parfois d’aller voir de l’autre côté. Mais avant d’aller en versant sud italien, l’itinéraire des Grands Mulets présente un paquet d’avantages en termes de progression. Petite revue listée en cette période de chassé-croisé :

  • Moins de monde ! C’est le principe de l’itinéraire Bis. Quand le Goûter accueille 120 dormeurs chaque nuit, les Grands Mulets en héberge moitié moins, et remplit rarement. Vous éviterez ainsi les bouchons. Pensez quand même aux boules Quies : un seul être qui ronfle et tout est surpeuplé.
  • C’est beau ! L’arrivée au refuge est superbe, l’ambiance glaciaire incomparable à ce niveau d’altitude et de facilité d’accès. On ose parler d’ambiance himalayenne, c’est en tous cas une belle immersion dans la haute-montagne à moindre effort. Les Grands Plateaux portent bien leur nom et impressionnent par la taille des monuments de glace alentours.
  • Ça skie ! Qui n’a jamais entendu dire que le mont Banc était une excellente idée à ski ? Du pied du refuge, on chausse et il arrive que l’on garde les skis loin dans l’arête nord du Dôme. Ensuite, on remet les crampons dans la partie la plus raide, surtout lorsque la neige n’est pas en quantité suffisante. « Je me souviens être passé quand c’était en glace vive, et même d’avoir tiré des longueurs et fait des relais avec broches etc. » confie Ludo. Attention donc à se renseigner sur les conditions et à emmener le matériel adéquat. Ensuite, on remet les skis pour rejoindre le col du Dôme (4236m) puis l’itinéraire commun au Goûter, par l’arête des Bosses. À la descente, on reprend les Bosses ou, cerise sur le gâteau, on se lance dans la face nord skis aux pieds. Il est facile d’en repérer les pièges et l’itinéraire en montant alors pourquoi s’en priver ?

Qui n’a jamais entendu dire que le mont Banc était une excellente idée à ski ?

le refuge est un objectif en lui-même

  • -GME- le Grands Mulets Express. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier l’ascension rapide du mont Blanc et surtout sa descente expresse. Pour être « by fair means » jusqu’au bout, sans moyen motorisé, on partira des abords du tunnel du Mont-Blanc pour rejoindre le Gîte à Balmat puis la Jonction. Lorsqu’il faut compter de longues heures côté Gouter, le retour en vallée côté Grands Mulets peut être très vite plié. Il faudra toujours être prudent en cheminant dans les Grands Plateaux et trouver un itinéraire le plus éloigné possible des séracs. Mais en se débrouillant bien, on est à l’heure du Goûter en terrasse à Cham’, alors qu’on n’y serait pour l’apéro par le Goûter. Vous me suivez ?
  • Trois monts pour le prix d’un ! La version XL du retour se fera par le Maudit via le col de la Brenva puis le Tacul, avant de rejoindre l’Aiguille du Midi. Une belle bambée à envisager par conditions stables et avec un minimum de réserves physiques. Et un téléphérique de l’aiguille du Midi ouvert…
  • Y’a pas que le mont Banc dans la vie ! Au départ des Grands Mulets, d’autres objectifs s’ouvrent aux alpinistes curieux. Qui a déjà entendu parler du pic Wilson (ou dôme Pitschner pour ceux que cinq consonnes alignées n’effraient pas), un objectif très abordable à ski, dans l’ambiance de haute montagne que l’on décrivait juste avant. Aussi, le refuge est un objectif en lui-même. « C’est une grande partie de la fréquentation à partir de juin » raconte Ludo. De quoi passer une nuit en haute montagne dans un cadre grandiose.

Premiers pas skis sur le dos, dans l’arête nord du Dôme. ©Ulysse Lefebvre

Premier coup d’oeil sur le mont Blanc et repérage de la face nord. ©Ulysse Lefebvre

Ludo, gardien du refuge, en balade dans son jardin de l’arête nord du Dôme. ©Ulysse Lefebvre

L’arête des Bosses, dernière ligne droite (et courbe) vers le sommet.. ©Ulysse Lefebvre

Le refuge échoué

Depuis huit saisons, Ludo remonte sur son frêle esquif. Plus qu’ailleurs, « il faut aimer la solitude pour garder les Grands Mulets » rappelle-t-il. « J’ai déjà passé des semaines sans voir ni parler à personne ». Vraiment personne ? On dit que Ludo parlerait aux rochers, du moins il rend visite à certains d’entre eux, comme cet énorme bloc erratique posé en contre-bas de la Jonction et qui exerce un magnétisme certain… Il faut dire que le refuge est parfois délaissé ces dernières années, la faute à cette réputation dont on parlait, mais aussi à la méconnaissance des atouts du refuge et de la voie, comme celui de prolonger la saison de ski, qui plus est vers un objectif de choix : « La meilleure période pour le Mont Blanc à ski se situe autour de début juin, au moment où la majorité des gens range les skis et passe à l’alpinisme à pieds. A cette période, en général, il n’y a plus de glace sur l’arête nord du Dôme, il fait moins froid, les jours sont plus longs et le risque nivologique s’abaisse avec des conditions de neige de printemps ». Ce qu’il ne dit pas Ludo, c’est qu’il se démène comme un bon pour rendre son refuge le plus accueillant possible, voire complètement à part. À force de discussions, ce grand amateur de littérature de montagne est parvenu à monter une bibliothèque impressionnante. « Au départ c’était mes livres puis peu à peu, j’en ai reçu de plus en plus de la part d’éditeurs partenaires, comme Guérin ou Glénat ». Bilan : plus de 500 ouvrages à se mettre sous la dent, des BD aux récits d’expé. De quoi combler amplement les quelques nuits passées là-bas. Et petite mousse sur le gâteau : Ludo brasse sa propre bière depuis quelques années, avec l’eau du glacier. Et si elles n’ont pas (encore) d’étiquette ou de petit nom, elles possèdent chacune leur caractère : des blondes, des brunes, des ambrées, des houblonnés, des american pale ale… N’en jetez plus, vous allez rater le réveil ! Certains fins limiers du massif ne s’y sont pas trompés. L’un des clients réguliers n’est autre que Christophe Profit lui-même. Le guide aime y emmener ses clients. Il y a même imaginé un nouvel accès qui passe par la combe maudite et arrive directement sous le couloir des Cosmiques puis le refuge, sans passer par la Jonction. « Christophe m’a appris énormément de choses, il a pris le temps de m’expliquer des techniques. C’est grâce à lui si je sais équiper la jonction et placer des cordes fixes. Il est une grande source d’inspiration pour moi ».
Aujourd’hui, Ludo espère que le refuge retrouvera vite ses titres de noblesse. « J’y travaille depuis plusieurs années et je crois vraiment en ce lieu ». À charge pour nous de lui donner raison et d’écrire la suite de l’histoire en plongeant dans la cour des Grands.

Deux skieurs minuscules se cachent dans l’immense face nord du mont Blanc. Saurez-vous les retrouver ? ©Ulysse Lefebvre

Indice… ©Ulysse Lefebvre