Le Cerro Torre les yeux fermés : « Je suis un grimpeur, pas un aveugle qui grimpe »

Gabriel Tschurtschenthaler

Gabriel Tschurtschenthaler

Gravir le Cerro Torre, sommet mythique de Patagonie, est une expérience hors du commun pour les alpinistes. Le gravir en percevant à peine 10% de ses contours est encore plus singulier. Pourtant, Gabriel Tschurtschenthaler, mal-voyant, n’est pas du genre à s’apitoyer ni à enjoliver son ascension réalisée avec deux compagnons de cordée en décembre 2021. Pour lui, l’essentiel réside dans leur relation de confiance. Rencontre.

D’où es-tu orginiaire Gabriel ? 

Gabriel Tschurtschenthaler : Je suis né à Sexten, dans les Dolomites italiennes en 1987. Je suis le cadet de trois enfants, un frère et une soeur. Ma mère est infirmière et mon père est ingénieur en construction. Mes parents pratiquant essentiellement la randonnée pédestre et un peu d’alpinisme. Mais pas du tout d’escalade. 

D’où t’est venu alors le goût de grimper ?

GT : Ça vient principalement de mes amis, même si j’y pense depuis que je suis enfant. Mais ça m’est venu principalement des mes amis, passé l’adolescence. J’ai commencé à grimper lors de mes études de kinésithérapie, à Vienne, en Autriche. Je crois que les montagnes me manquaient et que l’escalade m’a permis de garder un lien, même en ville. 

©Berg im Bild / Salewa

Comment est apparue ta cessité ?

GT : Je suis né avec une maladie dégénérative de la vision. Cela a surtout dégénéré depuis l’adolescence. Aujourd’hui, je vois à peine 10% selon les conditions de lumière. Moins elles sont fortes, mieux je vois.

Concrètement, comment fais-tu pour grimper ?

GT : A l’image du toucher que les mal-voyants utilisent pour lire ou se diriger, j’utilise mes mains pour sentir les éventuelles prises. Comme un grimpeur voyant finalement ! La différence, c’est qu’ensuite je dois mémoriser leur emplacement. 

c’est toujours une question de confiance

Exerces-tu ta mémoire par des exercices spécifiques ? 

GT : Non, grimper est le meilleur entrainement. Grimper, grimper et encore grimper !

Comment choisis-tu tes compagnons de cordée ?

GT : J’ai un groupe d’amis avec qui j’ai établi une relation de confiance. Cela me permet de grimper avec eux pour l’essentiel de mes sorties. Encore une fois, c’est la même chose que pour les grimpeurs voyants : c’est toujours une question de confiance.

©Berg im Bild / Salewa

Et pour ce qui est de l’escalade en neige ou glace, avec des piolets et des crampons ?

GT : C’est plus facile en glace car la surface de contact potentielle est supérieure au rocher. Il y a donc plus de prises possibles pour les piolets. Reste ensuite à mémoriser les emplacements pour les pieds. 

très vite, l’idée de la Patagonie nous est venue,
autour d’une bière très probablement

Comment s’est forgé la relation de confiance avec Vittorio Messini et Matthias Wurzer, nécessaire pour se lancer dans un projet d’ampleur comme le Cerro Torre, en Patagonie ?

GT : L’idée et la relation de confiance sont apparues quasiment en même temps. Je les ai rencontrés alors qu’ils organisaient un stage de cascade de glace. Nous avons sympathisé et très vite, l’idée de la Patagonie nous est venue, autour d’une bière très probablement. 

D’accord, mais on est nombreux à boire des bières sans pour autant partir au Cerro Torre !

GT : Le secret c’est Vitto et Matthias. Ils forment une cordée hyper harmonieuse et expérimentée. Ils étaient déjà allés en Patagonie et en connaissaient bien le fonctionnement. 

Le Cerro Torre. ©Berg im Bild / Salewa

Plus pratiquement parlant, ressens-tu le vide lorsque que tu grimpes ?

GT : Non, parce que je ne le vois pas, je ne le ressens pas. Pour moi, 1 mètre ou 100 mètres de vide, c’est pareil. Mais ça n’empêche pas que je puisse ressentir la peur. 

Par le biais de ton partenaire de cordée également ?

GT : Oui. Selon les « vibes » que je ressens venant de lui, selon le sérieux que je perçois dans sa voix, je peux évaluer la situation et en percevoir le degré d’exposition ou de danger.

Idem lorsque tu-assures le premier de cordée ?

GT : À ce moment là, ce n’est plus mon problème, c’est celui du grimpeur de tête ! (rires)

Le premier de cordée dans les placages de neige, avant les fameux tunnels. ©Berg im Bild / Salewa

Comment imaginais-tu le Cerro Torre avant de t’y rendre ? Quelle image avais-tu en tête ?

GT : Je m’en étais fait une représentation au travers des récits de Vitto et Matthias. Avec leur expérience, ils pouvaient me le décrire avec précision, de même pour la région en général, ou la météo locale…

Qu’as tu ressenti une fois au sommet du Cerro Torre ?

GT : On n’a pas eu le temps de profiter d’un moment romantique. J’ai juste imaginé les environs comme mes compagnons me les décrivaient. J’ai ressenti la grandeur de la calotte glaciaire derrière moi, l’éloignement des lieux. Je me souviens surtout de la blague de Vito qui me disait que j’avais de la chance de ne pas voir tout ce qui nous restait à descendre ! 

©Berg im Bild / Salewa

Je peux tout faire par moi-même,
mais le prix à payer,
c’est le temps

Es-tu autonome pour tout ce qui concerne les aspects de sécurité (noeuds, assurage…) ?

GT : Je peux tout faire par moi-même, mais le prix à payer, c’est le temps. Parfois cela me demande beaucoup de temps. Parfois je bataille mais je sais aussi demander de l’aide, en particulier après de longues journées en montagne. A ce moment là, j’apprécie l’aide qu’on peut m’apporter. Le prix à payer qu’est le temps passé est globalement bien accepté par mes compagnons ou moi-même. Je n’ai pas d’ego vis à vis de ça. 

Quel moment de cette ascension t’aura particulièrement marqué ?

GT : Les longueurs rocheuses étaient particulièrement difficiles pour moi. Je me souviens aussi du tunnel de neige au sommet. C’étaient des moments très intenses. 

As-tu partagé ton expérience de grimpeur avec la communauté des mal-voyants ?

GT : Non, je ne me sens pas membre d’une communauté en particulier. Je ne suis pas du genre à m’exprimer sur le sujet. Je veux être considéré comme un grimpeur, pas comme un aveugle qui grimpe. Je ne veux pas tirer un quelconque avantage de mon handicap. 

Gabriel est soutenu par Salewa et bénéficie du meilleur équipement pour ses ascensions avec la gamme Ortles. 

Et pour en savoir plus sur Gabriel, voici un clip de 5mn sur ce grimpeur singulier.

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