Ce qu’il faut de peut-être

Macabre et habituelle besogne, les avalanches n’ont pas manqué les rendez-vous de l’hiver.
Et ce n’est pas fini. Vous le savez comme je le sais.
À chaque drame, à chaque passionné enfoui sous ce substrat qu’il a tant chéri, le monde n’oublie pas de nous interroger : pouvait-on l’anticiper ? Aurait-il pu savoir ? Notre réponse sonne comme un aveu, souvent oui, toujours sans doute, rarement non. Alors le tribunal populaire tombe à certitudes raccourcies sur la mémoire de cet inconscient puis sur celle du suivant qui aurait dû plus encore se méfier puisqu’il y avait un précédent. Nous tentons de les défendre – et nous en passant – mais nous ne parlons pas la même langue que ceux qui réclament, à raison sans doute, des comptes. Puis les spécialistes de la question rejouent le film, additionnent et soustraient leurs paramètres, secouent leurs algorithmes, valident leurs scores et la sentence tombe, la même : c’était écrit. Il, elle n’aurait jamais dû se trouver là, à cet instant, nous qui vivons savons. C’est frappant comme les spécialistes de la question, quelle qu’elle soit, vont jusqu’à refuser l’idée même d’un questionnement.
Aurait-il pu savoir ? Plus fondamentale que la capacité est la question de la nécessité : faut-il à tout prix savoir ? Cette question qu’on a de moins en moins le droit de se poser.
Imaginez une course en montagne.
Imaginez une course dont le choix vous a été inspiré par une application bien fichue qui digère toutes les données du moment pour vous offrir une sortie à risque rien du tout.
Imaginez des pointillés virtuels vous guidant en direct sur un itinéraire garanti sans mauvaise surprise.
Imaginez un signal sonore vous avertissant que la prise envisagée risque de vous rester dans les mains, une alerte pour cette corniche prête à céder puis une autre – différente – vous suggérant de redescendre car l’orage sera là dans 2h41min37s. 36. 35. 34…
Imaginez une pente instable clignotant en rouge, un nœud mal serré qui vibre, un ancrage que l’on attend vert pour poursuivre. Retour à la maison 100% garanti. Plus de peut-être, plus de points d’interrogation.
Imaginez, qui sait, ce futur n’est pas si loin.

faut-il à tout prix savoir ?
Cette question qu’on a de moins en moins le droit de se poser.

En voulez-vous de cette idée ? Qu’y perdrait-on ? Rien sans doute. Plus la vie en tout cas. La beauté des lieux serait la même, le partage subsisterait, la performance ouverte à qui voudrait et cerise, la certitude du long terme, l’évidence des projets. Notre marche vers la maîtrise absolue serait satisfaite, les papillons quitteraient notre estomac à tout jamais, bon vol à eux.
Sachez le, nous y perdrions énormément. Disparaitrait un de nos plus charmants mobiles pour la montagne, cette précieuse incertitude. Gommer la part d’inconnue inhérente à l’alpinisme ou à un autre jeu de là-haut serait comme refuser leurs règles, comme trahir ce qui en fait l’une des essences. Cela ne signifie pas, absolument pas, que l’incertitude est ce qui fonde notre rapport à la montagne et à ce que l’on y fait dessus. Cela fait de nous ni des trompe la mort ni des amalgameurs du danger, du risque et du plaisir en retour. Cela ne veut pas dire qu’à chaque sortie, on jette la pièce en l’air et l’on verra bien. Mais, sans un degré d’incertitude, aussi minime soit-il, la montagne perdrait de sa magie. Elle s’affaiblirait de ce que nous pensons, nous, gagner en force. L’enjeu, le sel de nos agissements est précisément de réduire ce degré à l’acceptable, par nos choix, par nos peurs, par notre furieuse envie de vivre. Et chacun de le réduire à sa mesure et sa guise. Il est une différence fondamentale entre tout mettre en œuvre pour dompter l’incertain et ne pas l’accepter. Un monde. Dans une seule des deux options, nous restons les acteurs de nos vies. Drôle d’idéal me direz-vous : qu’il ne nous arrive rien mais qu’il nous arrive.
Alors souhaitons que résiste et que vive l’incertitude. En montagne ou ailleurs, peu importe la source de sens.

Notre marche vers la maîtrise absolue serait satisfaite,
les papillons quitteraient notre estomac à tout jamais, bon vol à eux.

Et de grâce, épargnez-nous vos martingales de censeur sachant sans cesse. Tous ces morts en montagne, dîtes-vous, étaient doués d’égoïsme vis à vis de leurs proches, d’insensibilité vis à vis des secours risquant leur peau pour sauver la leur. C’est bien mal connaître ce monde de la montagne qui accepte, embrasse et partage l’incertitude comme un supplément de vie. S’il n’est pas le vôtre, passez votre chemin. Épargnez-nous aussi ce paresseux procès en méconnaissance du Monde. Rechercher l’incertitude, dîtes-vous, c’est ne pas voir celle qui terrasse des millions d’individus jusqu’à trop soif, jusqu’à trop faim. Au contraire, accepter que l’incertitude s’immisce, un peu, dans nos existences bourgeoises et appliquées d’applications, c’est rendre hommage d’humble et de consciente manière, à celles et ceux n’ayant pas notre luxe de la choisir.
Alors résistons à notre tentation de tout savoir, à notre boulimie de contrôle. Soyons attentifs, les peut-être sont en voie d’extinction. Peut-être, ce terme qu’on dégaine machinalement en oubliant ce qu’il a à nous dire. Prenons le temps de l’écouter. Peut Être : de la possibilité d’exister. Quel projet réjouissant.
Qui sait, un jour la montagne deviendra une réserve à peut-être désirés.
Et s’il advient au monde de définitivement les perdre, alors il saura où les trouver.