La face cachée des Droites

Hier, les Droites étaient magnifiques. La lumière rasante du matin sculptait leurs piliers de granite, la Lune pointait derrière l’arête sommitale, et rien, à première vue, ne semblait troubler cette image classique du massif du Mont-Blanc.

Puis le regard s’arrête. Ce n’est pas la montagne qui est étrange. C’est ce que l’on ne voit plus. La grande face nord des Droites, celle que plusieurs générations d’alpinistes ont connu blanche, apparaît presque entièrement en rocher. Messner a fait la première solitaire de la face le 20 juillet 1969 avec un piolet dans une main et un poignard à glace (!) dans l’autre. La goulotte Ginat a été ouverte en juillet 1978.

Aujourd’hui, un début juillet, quelques plaques de glace grise et névés subsistent à peine, comme des vestiges oubliés. Le reste est mis à nu. Recouverte habituellement de neige et de glace, la peau des Droites est à vif.

La face nord des Droites, le 5 juillet 2026. ©Fabien Ibarra

Cette sensation a un nom. Freud l’appelait l’Unheimlich, que l’on traduit imparfaitement par « l’inquiétante étrangeté ». Ce n’est pas la peur de l’inconnu. C’est le trouble que provoque quelque chose de familier qui cesse soudain de l’être. Heim, c’est le foyer, la maison. 

Unheimlich, c’est une maison d’enfance dans laquelle tout est à sa place, mais où quelque chose a profondément changé. Un visage connu devenu presque méconnaissable. Ou, ici, une face nord qui ne ressemble plus à une face nord.

Le changement climatique nous fait entrer dans cette expérience psychologique. Les montagnes sont toujours là. Les sommets n’ont pas changé de place. Les itinéraires portent les mêmes noms. Pourtant, le décor intime dans lequel nous avons appris à les regarder, au milieu duquel nous avons grimpé ou marché, se dérobe.

Ce n’est pas un autre monde. C’est le nôtre. Et c’est précisément cela qui dérange.

Ce n’est pas un autre monde. C’est le nôtre. Et c’est précisément cela qui dérange

La face nord des Courtes, à gauche, et des Droites, le 4 juillet 2026. ©Fabien Ibarra

La première fois, c’était la face nord-ouest des Agneaux, l’été 2022. Un coup d’oeil depuis la route du Lautaret m’avait estomaqué. Le joyau des Agneaux, cette belle face neigeuse vantée par Rébuffat dans les Cent Plus Belles était devenu complètement grise. Plus de couloirs, ni d’arête sommitale : que des cailloux. La calotte des Agneaux, tant aimée, était à nu, simplement. Dégarnie, ratiboisée par la chaleur. Une vision profondément dérangeante, car la calotte était toujours là. Version empierrée, impraticable.

L’Unheimlich de Freud a une autre caractéristique : l’étrangeté vient souvent de quelque chose que nous avons nous-mêmes produit avant d’en oublier l’origine. La montagne n’est pas devenue étrangère parce qu’une force extérieure l’aurait transformée. Elle l’est devenue parce que notre manière d’habiter la planète modifie l’apparence des paysages qui semblaient les plus immuables.

Nous continuons pourtant à les appeler « faces nord », comme si les mots suffisaient à préserver ce qu’ils désignent.

Peut-être est-ce aussi pour cela que le changement climatique reste si difficile à saisir. Rien n’a véritablement disparu du jour au lendemain. Tout est encore là, mais pas pareil. Le cerveau cherche ses repères, hésite, et puis, disons-le, minimise. Il se persuade que les glaciers reculent depuis longtemps, que les étés ont toujours été chauds, que grimper en T-shirt à 3500 mètres est normal.

Et pourtant, devant cette photographie des Droites prise hier, ce n’est pas l’exception qui saute aux yeux. C’est une nouvelle normalité qui s’installe. La face nord des Droites ? La face cachée des Droites plutôt : celle qui était cachée sous la neige et la glace qui ont disparu.

Une face nord devient une face sud

Les alpinistes sont sans doute parmi les premiers à éprouver cette inquiétante étrangeté. Un champ vert devient jaune : ruine pour l’agriculteur, mais pour les automobilistes, quelle différence ? Une face nord devient une face sud : voilà qui marque nos esprits. Nous revenons dans des montagnes connues, pour découvrir qu’elles ne sont plus tout à fait là.

Un glacier n’existe plus, ou qui a tellement baissé que le premier point est à trente mètres du sol. Des voies historiques qui sont devenues impraticables en été. Une face nord qui prend les couleurs d’une face ensoleillée.

Il y a quelques années, cette image aurait paru inconcevable. Et pourtant, elle date de ce 5 juillet 2026. C’est le plus perturbant : le moment où l’on comprend que l’on habite toujours la même maison, mais qu’elle est en train de devenir un autre lieu.