@

Depuis 1992, chaque année, les Piolets d’Or récompensent les alpinistes auteurs d’ascensions remarquables. Dans moins d’une semaine auront lieu les Piolets d’Or 2021 à Briançon, cérémonie qui marque les 30 ans de ces Oscars de l’alpinisme. À cette occasion, les éditions du Mont-Blanc rassemblent dans un livre exceptionnel signé par Claude Gardien et David Chambre tous les Piolets d’Or, mais aussi l’ensemble des plus grandes ascensions de ces 30 dernières années. Cinquième extrait de ce livre, le Piolet d’Or 2015 : la traversée intégrale du Fitz Roy, Tommy Caldwell et Alex Honnold

«Peut-on gagner un Piolet d’Or sans avoir jamais mis de crampons de sa vie? Ce qui pourrait sembler une boutade ne le fut pas cette année quand le jury choisit de récompenser une cordée de purs grimpeurs de rocher, dont un découvrit effectivement les « crabes » pour la première fois. Certes, mais quelle cordée !

Du haut de ses 3 405 mètres, le Fitz Roy (ou Cerro Chaltén pour reprendre la dénomination du peuple natif Tehuelche) n’est pas seulement le point culminant de ce célèbre massif de Patagonie, c’est aussi une montagne emblématique de l’histoire de l’alpinisme depuis sa première ascension en 1952 par Lionel Terray et Guido Magnone. Et curieusement, il n’était jamais apparu au palmarès des Piolets jusqu’à cette grande cavalcade des deux Américains durant le mois de février 2014, généralement la meilleure période de l’été austral.

Si certaines traversées ne semblent pas toujours logiques, il suffit de contempler le profil de celle-ci pour en saisir tout son sens (de même pour celle des Torre, dont il sera question pour les Piolets 2017). Démarrant par les aiguilles Guillaumet et Mermoz, puis le Cerro Fitz Roy, les aiguilles Poincenot, Rafael Juárez, Saint-Exupéry et enfin l’aiguille de l’S, elle présente une symétrie presque parfaite autour de l’immense château fort du Fitz Roy. Cela représente plus de 5 kilomètres de montagnes russes et près de 4 000 mètres de dénivelé positif avec des difficultés rocheuses allant jusqu’au 5.11d, soit 7a sur l’échelle française. Techniquement, une simple balade pour des grimpeurs qui ont déjà évolué dans le neuvième degré et qui, surtout, possèdent une très grande expérience du terrain d’aventure et des big walls grâce à leur fréquentation assidue du Yosemite.

La traversée intégrale du Fitz Roy, par Caldwell et Honnold, Piolet d’Or 2015. © éditions du Mont-Blanc

Piolet d’Or 2015

L’instigateur de cette aventure, c’est Tommy Caldwell. À trente-six ans, il possède déjà une bonne expérience de la montagne. Initié dès son plus jeune âge par son père, il voyage en Europe et, adolescent, gravit le Cervin et le mont Blanc. Il vit ensuite une expérience traumatisante lors d’une expédition au Kirghizistan: enlevé par des rebelles avec ses compagnons, il réussit à s’échapper en poussant dans le vide l’un de ses geôliers, une épreuve qui le perturbera jusqu’à ce qu’il apprenne bien plus tard que ce dernier s’en est sorti vivant… Puis, il perd accidentellement un doigt, une tragédie pour un grimpeur professionnel mais qu’il apprend à surmonter, retrouvant progressivement son niveau : « Je me suis fixé des objectifs sur lesquels j’avais échoué en ayant dix doigts et j’en suis venu à bout avec un de moins. » C’est le Yosemite qui va le rendre mondialement célèbre, notamment grâce à son abnégation à libérer le Dawn Wall, la partie la plus lisse d’El Capitan, d’une difficulté tellement soutenue dans le huitième et même le neuvième degré qu’on peut parler de grande voie la plus difficile au monde. (…)

 

De six ans le cadet de Caldwell, Alex Honnold est déjà internationalement reconnu en 2014, principalement grâce à ses incroyables solos intégraux, au Yosemite bien sûr, mais aussi en Grande-Bretagne ou au Mexique. (…) Le 3 juin 2017, sous l’œil de nombreuses caméras, il ne faut que trois heures et dix-sept minutes à Alex pour remonter ces 900 mètres de lignes fuyantes. Chaque détail en deviendra mondialement célèbre un an plus tard, lorsque sort le film Free Solo, vainqueur de l’Oscar du documentaire en février 2019, une grande première pour un film d’escalade. Alex est donc aussi un grimpeur ultrarapide.

La cordée Honnold – Caldwell ©Caldwell / éd. du Mont-Blanc.

Un compagnon de confiance

Au départ de la traversée, Caldwell est confiant sur le choix de son compagnon, malgré son inexpérience en terrain alpin: « Nous sommes amis depuis plusieurs années. […] Alex est le grimpeur le plus rapide au monde et il a exactement l’état d’esprit adéquat pour ce type d’entreprise: il pense que rien ne peut être dangereux. […] Je n’ai pas non plus beaucoup d’expérience en glace. Mais suffisamment pour rendre notre progression sûre en sachant qu’il n’y a rien de vraiment très dur. En Patagonie, si vous êtes prêt à souffrir un peu et à ne faire demi-tour que lorsque c’est absolument nécessaire, vous pouvez grimper beaucoup de choses. » Adeptes inconditionnels du fast and light, ils choisissent un équipement très minimaliste qui tient dans deux sacs de 25 et 35 litres: une petite tente (quand même!) mais pas de matelas, un sac de couchage pour deux (« avec un rabat zippé pour qu’on rentre tous les deux dedans », mais au final Alex estimera que « la prochaine fois, deux petits sacs très légers seront probablement mieux… »), un réchaud avec trois cartouches de gaz, deux cordes fines, quelques coinceurs, une broche à glace, un unique piolet et les deux fameuses paires de crampons ultra légères en aluminium. Tommy estimera n’avoir manqué que de tape, ce sparadrap pour bander les mains, et de crème hydratante. Quant à Alex, il a continué à appliquer son mantra : « Quand tu n’en as pas, c’est que tu n’en as pas besoin. »

L’idée est de grimper en chaussons d’escalade (sur le Fitz Roy et la Poincenot) ou en chaussures d’approche, simultanément la plupart du temps, ramenant l’ensemble de la traversée à vingt longueurs géantes. Ils vont par exemple avaler le pilier Goretta au Fitz Roy en seulement trois longueurs (bien que le concept même de longueur soit ici mis à mal…), rencontrant de très mauvaises conditions pour atteindre le sommet. Ils bivouaquent sous le sommet avant d’entamer la descente par la voie franco-argentine et la seconde partie. Le temps est parfait, ils vont même bénéficier de la meilleure fenêtre météo de toute la saison, et il est aussi à noter qu’ils découvrent tout l’itinéraire, bénéficiant des informations fournies par le grand spécialiste du coin, Rolando Garibotti.

Le troisième jour

Le soir du troisième jour, ils atteignent le sommet de l’aiguille Poincenot et, le lendemain, l’aiguille Saint- Exupéry. Leur corde abîmée ne fait plus que 38 mètres, ce qui les oblige à multiplier les petits rappels pour rejoindre le col des Autrichiens où ils établissent leur dernier bivouac. Le lendemain matin, une seule longueur suffit pour atteindre leur dernier sommet, l’aiguille de l’S et, à 10 heures du matin, ils se retrouvent sur le glacier.

Au final, Tommy a trouvé que « c’était juste une sorte de version à plus grande échelle de ce que nous avions déjà fait par le passé, avec quelques variables supplémentaires. Nous avions de gros sacs qui nous faisaient grimper un peu plus lentement que d’habitude. Mais notre capacité à avancer ensemble sur terrain relativement difficile et à grimper du 5.11 en chaussures d’approche, avec des gants et les sacs sur le dos, a été la clé de la réussite ». Il est conforté par Alex: « C’était la même chose que nos ascensions à la journée, mais cinq d’affilée. C’est fou comme cette traversée est longue – même si nous nous déplacions assez rapidement par rapport aux normes habituelles, nous avions l’impression de ramper. C’était juste sans fin. »

(…)

Le livre Piolets d’Or

Préfacé par Victor Saunders, édité par Catherine Destivelle aux éditions du Mont-Blanc, le livre Piolets d’Or est sans doute le seul ouvrage rassemblant l’histoire de l’alpinisme moderne.

Sur les 30 derrnières années, le livre signé de David Chambre et Claude Gardien réunit toutes les ascensions remarquables, tous les exploits de ces trente dernières années, car les auteurs ont choisi d’ajouter aux Piolets d’Or officiels les « piolets d’or oubliés ».

Doté d’une iconographie exceptionnelle, avec les tracés des itinéraires des Piolets d’Or, ce livre unique qui vient de paraître est disponible en librairies et ici. 350 p, 45 €.

782 Shares
Copy link