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Voix off

C’est le bon moment.
L’automne est là, juste derrière nous, et ses festivals de films essentiels à nos élans. D’autres faiseurs de film sont en train d’écrire, de tourner ou de monter, tous de s’exposer, aucun de faire fortune et nous les remercions ces saltimbanques de l’image comme le méritent tous les créateurs. Mais osons une demande aux réalisateurs des films de montagne en 2019. Dix même. Mesdames et messieurs, serait-il possible, s’il vous plaît, d’alléger vos films de ces haut-le-cœur ?

  1. « Sortir de sa zone de confort. » Peut-on, une bonne fois pour toutes, nous souvenir que le plus rude de nos inconforts de pratiquant serait pour beaucoup des Hommes de cette Terre la plus douce des conditions ? Les alpinistes russes des années 80 avaient cette honnêteté du ressenti ; on s’étonnait de leur résistance en Himalaya, ils répondaient qu’à côté du quotidien de nombre de leurs pairs, là, ça fleurait bon les vacances. Et da.
  2. « C’est énorme. » C’est la limite des superlatifs. À trop les manier, on perd l’échelle et on se la prend sur le coin de la figure. Si tout devient énorme, même la plus minuscule des affaires, que nous restera-t-il quand la grandeur viendra se mêler à nos vies ?
  3. « Mythique. » Le mythe est une notion ancrée dans l’inconscient collectif, prenant sa source dans un évènement réel, souvent atemporel, progressivement romancé jusqu’à l’idéalisation. Ça, ça va. Le mythe s’attache à une connotation sociétale, dans laquelle intervient souvent la religion. Là ça craint… pour une fois qu’on pouvait s’élever sans sacrement.
  4. « La pureté de nos actes.» Les derniers types qui ont manié collectivement le concept de pureté et qui ont poussé sans réserve sa mise en œuvre, ont décidé que leur définition du pur méritait qu’on dézingue des millions d’impurs. S’il faut classer, les skieurs sur piste, purs ou impurs ?
  5. « Ici, une nature préservée. » Il est des pertes auxquelles on doit se résoudre. C’est cela être bon joueur. Prendre l’avion tous les trimestres pour skier la poudreuse chilienne ou piocher la glace québécoise interdit à son auteur d’afficher une quelconque sensibilité aux choses de la nature. C’est comme ça, on ne peut pas tout avoir.

Si tout devient énorme, même la plus minuscule des affaires,
que nous restera-t-il quand la grandeur viendra se mêler à nos vies ?

  1. « Ce peuple authentique. » C’est la remarque du colon moderne. Il débarque en contrées lointaines, son sac North Face rempli de bons sentiments, parfois sincères. Il saute d’hélico en hélico, de performance en performance et regarde ces braves autochtones dont il faut s’inspirer, heureux de rien et résilients comme tout. Puis il aperçoit un petit Gurung pianotant son Iphone, alors il se désole de la tournure du Monde. C’est souvent ça avec le colon, ça fout la nausée.
  2. « On est des grands malades. » C’est un problème actuel nous disent les médecins, l’autodiagnostic. Un soir, une jeune fille à perruque sortait d’une projection. Elle dit à son compagnon qu’elle trouvait tous ces grimpeurs en très bonne santé pour de grands malades revendiqués et qu’elle aurait bien aimé choper un mal identique aux leurs.
    – Ce n’est pas ce qu’ils voulaient dire.
    – Alors qu’ils disent autre chose.
  3.  « C’est la guerre. » Ce n’est jamais la guerre là-haut. Jamais. C’est une façon de parler me direz-vous. Allons tirer des longueurs en face nord du Yémen et nous verrons comme il est des façons de dire, de faire et d’autres moins. 
  4.  « Nous étions coupés du Monde.» C’est une simple erreur de thermomètre. Isolement et solitude ne se mesurent ni en kilomètres de pulka ni en jachère de 4G. C’est en indifférences et en oublis qu’ils se jaugent et c’est parfois en plein centre ville que la coupure saigne des plus abondamment. 
  5. « Ils ont fait preuve de courage. » C’est une rhétorique interdite de nos gesticulations. Il y a audace, témérité, hardiesse et des valises d’autres mots, il suffit de piocher. Mais pas courage, sinon que reste-t-il aux autres, ceux qui n’ont pas choisi leurs épreuves ?

On ne dit plus rien alors ? me direz-vous. Bien sûr que si.
Continuons de colporter le récit et de faire des films, ces machins à rêves. Mais à l’image se lie le son, alors prenons garde de ne pas jouer avec ces mots trop grands pour nos épaules, souvenons-nous que chacun les recevra avec sa propre histoire et comme cette rencontre peut se faire douloureuse. Notre belle langue regorge de mots justes et adaptés, ces mots qui disent à la fois notre bonheur personnel et une certaine conscience du Monde.
Faisons gaffe. À la fin, ça vaut toujours le coup.