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Visite à une amie 2/2

Cédric Sapin-Defour prolonge sa visite à une amie dans ce deuxième épisode, une visite pour mieux dire la Nature. La suite avec Cédric, ce sera la semaine prochaine, avec une nouvelle chronique régulière sur Alpine Mag…

La nature, c’est un peu tout ça, de tout ça un peu mais il s’agit, surtout, de tellement plus.
Son absence me le précise. D’en être quelques semaines privé, je m’aperçois ne jamais l’envisager convenablement. Certaines fois, je la maintiens trop à distance, d’autres fois, je m’en approche à l’excès et ne la réfère qu’à ma personne, ce moi-même qu’il serait bienvenu d’oublier. Dans les deux cas, ce n’est jamais la bonne mesure. Dans les deux cas, elle est au second plan, distincte, négligée. Dans les deux cas, je parviens mal à traduire ce qui est profondément notre lien. Je prends conscience qu’à trop célébrer son altérité, j’en ai fait un objet lointain et teinté de son contraire, l’artificiel. De toute façon, de la nature on ne parle jamais bien ; idéalisation béate ou indifférence destructrice, ces deux récits contraires ont en commun de la méconnaître.

Pourtant sur le terrain, en mouvement et au grand air, tout est limpide. Comment diable les éléments du dehors font-ils pour être de si brillants instructeurs ? En fait, notre relation est aisément définissable. La nature est une partenaire. Simplement et de manière évidente, une partenaire. Parcourir les mers, les montagnes, les déserts et toutes ces géographies qui nous dépassent, ce n’est qu’une chose : discuter avec la nature. Pas en tant qu’hôte, ni adversaire ni alliée mais en son statut de compagne. C’est tout bonnement le cœur de nos activités.

 

Observer autour de soi, au près, au loin, au sol, en l’air, écouter, scruter, prendre des indices, saisir les informations qu’elle et ses représentants nous délivrent et tenir compte de leur avis. L’idée de dialogue avec la puissance des lieux est l’essence même de ce qui ne ressemble qu’à des agitations pour sportif claustrophobe. En ces lieux sauvages, l’Homme n’est que de passage, précipité, en minorité et en position de faiblesse. Pousser notre morgue jusqu’à prétendre pouvoir nous y déplacer sans dialoguer avec le dehors constitue un danger mortel mais pire que cela, cette bêtise nous fait passer à côté d’un des charmes les plus délicieux de nos agissements, celui de reconsidérer les forces du vent, les nuances du ciel, les grains de la neige, la courbe du soleil et tant d’autres langages que nous avons désappris. Alors nous prêtons l’oreille, nous aiguisons le regard, nous apposons les mains. Avez-vous déjà sondé la solidité d’un bloc rocheux en tapotant dessus ? C’est comme si nous frappions à une porte pour entamer une conversation, les grimpeurs les plus perchés ont, paraît-il, déjà entendu la Terre leur répondre « entrez. »

Avec la nature, nous refaisons connaissance. C’est cela traverser les massifs, les océans ou tout autre espace pas encore colonisé par les bruits et les aveuglements de l’Homme, c’est lutter sans relâche contre l’appauvrissement de ce que nous sommes capables de percevoir des autres vivants. C’est renouer avec « l’art de lire » (1) et de revoir l’invisible Et cela n’opère que si nous le faisons modestement, déshabillés de nos certitudes, désintéressés de nous-mêmes et acceptant de nous taire. Rien que pour cela, il est plaisant de s’essayer à l’art d’être attentif.

Cette acuité à l’autour fait de nous des êtres disponibles. Une fois cette conscience acquise, on devient attentif à tout, tout le temps et ce, dès le pas de la porte. Nul besoin d’exploits ou de loin, une forêt, un jardin, un parc en ville suffisent pour se relier avec ceux que l’on a réduits au vocable d’agréments ou de spécimens comme si nous n’appartenions plus au même monde. On dit de nos vies qu’elles sont hyper connectées mais nous avons perdu la plus flatteuse des connexions, il est temps de renouer avec ce dialogue passé aux oubliettes d’une vie pixélisée. Reprendre langue disent les anciens. Oui, cela dépasse largement nos attentes habituelles, la nature s’incarne de nouveau, avec son caractère, ses humeurs, ses us et ses coutumes. Certains crieront à l’illumination, quitte à choisir une hérésie, je préfère celle-ci à l’illusion de l’omniscience et à la toute-puissance dévastatrice. Nous redevenons les partenaires que nous étions, il y a si longtemps que personne ne s’en souvient sauf quelques tribus indigènes dont le rapport à la nature a su rester loyal et réciproque, ceux que l’on dit les sauvages et qui survivront le jour où Google Maps tombera en rade.

Chacune de nos sorties s’épaissira de cette discussion. Elle n’annulera pas les autres plaisirs, les acrobaties, le décor…en réalité, elle les sublimera. Du retour de ce dialogue, nos vies s’enrichiront. Nous n’avons rien à y perdre.

(1) Baptiste Morizot. Manières d’être vivant. (Mondes Sauvages, Actes Sud. 2020).

La nature, c’est donc cela, un alter ego.
Benoite béatitude, animisme de salon pour certains, sentiment profond d’être en vie pour d’autres, peu importe finalement, c’est une réalité n’existant pas seulement dans son récit.
En réhabilitant la nature partenaire, notre relation à elle s’équilibre, un lien de plain-pied presque intime reprend ses droits. Humilité de ne pas me dire supérieur à elle ou folle prétention de me hisser à son niveau, je n’en sais fichtre rien mais me considérer comme un vivant parmi d’autres est un classement que j’accepte volontiers. Je le reçois comme une promotion et mesure la responsabilité attachée à ce rang. Car cette indistinction suggère une dépendance, une communauté d’enjeu et la nécessité de faire attention l’un à l’autre. Sous peine de la vie. La sienne, la nôtre.

Cela commence donc par son appellation. Cette vigilance sémantique pourrait sembler superflue mais elle dit beaucoup, tout commence par le mot juste. Je vais prendre garde, désormais, à moins dire nature comme je parlerais d’un objet extérieur à ma vie. Je vais jouer comme sur les bateaux à ne pas dire lapin.
On s’en serait douter, tous ses synonymes déçoivent, on a beau éplucher leur liste, ils n’arrivent pas à la cheville de sa puissance ou de sa grâce. Ce serait trop facile. Il va falloir ruser.

 

J’ai pensé à dehors. Je ne sais pas si c’est mieux. D’autres fois, je triche un peu je dis que je vais prendre l’air. Il y a du progrès mais c’est encore trop à mon goût de ne pas dérober. S’il le faut, j’en reviendrai aux martingales de l’enfance et le temps de trouver mieux, je dirai truc, machin ou bidule. Ou alors, je lui donnerai un charmant surnom comme nous avons l’habitude de le faire entre camarades attentionnés mais en prenant garde que ce sobriquet lui plaise, les filles se vexent vite qu’on les dénomme mal. Car oui, au fait, il me semble que la nature est une Dame. Dotée de cette furieuse bienveillance, il ne peut en être autrement.

Hier, je collais mes peaux sous les skis, j’en avais de nouveau le droit. Un homme est passé près de moi et m’a demandé où j’allais. J’ai tourné sept fois ma main dans la dragonne.
Je vais rendre visite à une amie.
C’est venu, comment dire, naturellement.

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