Virgile Devin et le dilemme de l’alpiniste : « Je ne sacrifie pas la montagne pour la compétition »

À première vue, tout oppose la Coupe du monde d’escalade sur glace et l’une des faces nord les plus redoutées des Alpes. D’un côté, des structures normées, des mouvements calibrés, un public, des chronos. De l’autre, le froid, le vent, le calcaire douteux et le demi-tour impossible. Pourtant, chez Virgile Devin, ces deux univers se nourrissent l’un l’autre. Mieux : ils s’équilibrent. Nous avons eu la chance de pouvoir en parler avec lui, lors d’une sortie dans le massif du Mont-Blanc et quelques mouvements de dry dans les lignes du Triangle, avant de le joindre à nouveau pour parler de l’entrainement, de l’Eiger et de tout ce qui constitue l’alpinisme de demain.

Beau temps, belle neige. C’est une journée plaisante qui s’annonce. En route pour le grand air du massif du Mont-Blanc, sans pression ni ambition. Juste pour le plaisir de se rencontrer dans un environnement inspirant et photogénique. Représentatif aussi de la pratique de Virgile Devin et son goût pour le coincement de lames. À 26 ans, l’aspirant guide fait partie de la jeune génération qui grimpe fort, très fort.

Milàn Pellissier et Virgile Devin, potos de cordée dans la benne benne benne. ©Ulysse Lefebvre/C.A.M.P.

Direction les lignes de mixte/dry du Triangle du Tacul. Aussi proches que belles, à un saut de puce de l’aiguille du Midi. L’ambiance est détendue. Sur la corde de Virgile, c’est Milan Pellissier qui va assurer. Milàn, 21 ans, est un jeune espoir en glace et rocher.

Si son nom vous dit quelque chose, c’est que son père, Manu Pellissier, est une figure de l’alpinsme de haut niveau depuis plus de vingt ans. Avec entre autres, un Piolet d’Or en 2015 pour une magnifique ascension du Cerro Kishtwar en Inde, avec Marko Prezelj, Hayden Kennedy et Urban Novak).

Guide de haute montagne, c’est un passionné de montagnes sauvages, en Inde notamment, et un infatiguable défricheur de lignes en Vanoise (quoi, une nouvelle voie normale à la Grande Casse ?). Manu complète nos deux cordées du jour. De loin, E-logik, la belle ligne de dry signée Jeff Mercier, parait idéale pour se chauffer les bras sans aller trop loin.

Mais au pied du Triangle, la ligne est sèche. Heureusement, tout un tas de parallèles strient la petite face et attirent les piolets.

Direction le Triangle du Tacul. ©UL/C.A.M.P.

Antoine s’arrache les cheveux
quand il y a un créneau de beau

Alpiniste athlète ou athlète alpiniste ?

Lors de notre reportage, au printemps dernier, Virgile comptait déjà un beau palmarès en compétition de cascade de glace. Depuis, il a explosé les compteurs. Actuellement 2e des championnats d’Europe d’escalade sur glace, il est aussi l’auteur de deux ascensions notables aux Grandes Jorasses en novembre dernier, puis à l’Eiger en ce début janvier 2026.

Quand on l’interroge sur sa manière de concilier compétition et alpinisme hivernal, il sourit presque. « C’est une très bonne question », commence-t-il, avant d’entrer dans le concret. Son entraînement est structuré, suivi, pensé pour la performance. « Globalement, j’ai mon entraînement de compétition, qui est fait par Antoine Avril de PC Training. » Une planification précise, engagée depuis le mois de septembre. Mais cette rigueur se heurte à une variable impossible à dompter : la météo.

« Antoine s’arrache les cheveux quand il y a un créneau de beau », raconte Virgile. « Parce qu’au dernier moment, je lui dis : “Là, je pars pour la semaine”. » À partir de là, tout devient adaptation. « Il faut s’adapter au dernier moment sur l’état de forme que j’ai grâce à l’entraînement que je fais depuis septembre. » La base est là, solide. Le reste relève de l’ajustement, parfois du renoncement. « Accepter de perdre un peu d’entraînement pour aller en montagne. »

Un choix assumé, presque revendiqué. Car pour lui, la montagne ne parasite pas la performance, elle la renforce. « Moi, ça me met bien dans la tête d’aller en montagne. Du coup, ça me rend plus fort sur les compètes, je pense. » Même physiquement, l’effet est tangible. « Je fais des petites “sèches” à chaque fois que je vais en montagne, je perds un ou deux kilos. Après je suis plus léger, c’est pratique. »

Accepter de perdre
un peu d’entraînement
pour aller en montagne

Cette logique se vérifie dans les faits. Janvier 2026 : dix jours après une ascension engagée sur l’Eiger, Virgile prend la quatrième place d’une Coupe du monde en Corée. « Au vu de la 4ᵉ place que j’ai faite en Corée dix jours après l’Eiger, je pense que c’est pas mal. »

Pour autant, il refuse toute hiérarchisation simpliste. « Je priorise tout sur le dry tooling et les compétitions, mais je ne sacrifie pas la montagne pour les compétitions. » L’entraînement est mis entre parenthèses le temps d’une hivernale, puis repris. « Après, faut juste que je gère ma fatigue pour pas me blesser. C’est un peu expérimental, mais pour l’instant ça marche. »

Au départ pour E-Logik, avant de choisir une autre ligne mieux fournie. ©UL/C.A.M.P.

Eiger : choix plus technique que symbolique

Si l’Eiger s’est imposé, ce n’est pas par goût du symbole, mais par cohérence. « C’est une des trois grandes faces nord des Alpes. » Dans une trajectoire d’alpiniste orientée vers le mixte, difficile de l’éviter. « Quand on veut cocher les lignes de mixtes, ça s’impose d’aller dans les Jorasses, l’Eiger et le Cervin. » Mais l’Eiger conserve un statut à part. « C’est un peu la face nord la plus dure, la dernière à avoir été faite, en 1938. »

Ce qui le frappe aussi, c’est la nature du terrain. « C’est du calcaire, donc une grimpe un peu différente. » Paradoxalement, l’environnement est à la fois accessible et déroutant. « On est vachement dans la station de Grindelwald quand on part grimper. » Et pourtant, une fois engagé, le sentiment d’isolement est total. « On sait pas trop où on met les pieds pour la réchappe. Une fois qu’on est engagés dans la voie, c’est vachement dur de redescendre. C’est un peu une sortie uniquement par le haut. » 

Quelque part dans le Triangle du Tacul. ©UL/C.A.M.P.

Le projet initial visait Young Spider, une ligne rare. « C’est une voie qui forme rarement, avec un tube, une épée de glace en grade 6 au milieu de la face. » À distance, tout semblait aligné. Sur place, la désillusion est nette. « Quand on est arrivés au pied, c’était pas du tout en condition. » Il faut décider vite. S’adapter. Se rabattre sur la Harlin, la directissime.

J’ai souvent fait
des run out
de vingt mètres

« C’est déjà vraiment dur, ça va jusqu’à M8, 7a, dans du rocher un peu péteux, pas trop protégeable. » Deux jours dans la face, dans un terrain où l’engagement est permanent. « Techniquement, c’était plus facile que prévu. » Des rampes raides, des passages en M6 avec des prises. Mais la difficulté se situe ailleurs. « Vachement plus dur dans la tête, parce qu’il fallait pas tomber. »

Les protections sont rares, parfois symboliques. « J’ai souvent fait des run out de vingt mètres dans des placages, avec un friend dans du rocher pas fou. » Les relais ne rassurent guère. « Des spits arrachés ou tout rouillés. » Ici, la marge d’erreur est inexistante. « Donc heureusement que c’était plus facile techniquement. » Nous voilà rassurés. 

À cette tension s’ajoute le froid. « Ce qui était le plus compliqué à gérer, c’était grimper avec le froid. » Un froid qui envahit tout. Les pieds, les orteils, mais aussi la capacité à s’alimenter. « On n’a pas bien réussi à gérer l’alimentation, parce qu’il faisait trop froid pour pouvoir sortir. » Pourtant, ces détails deviennent centraux. « Ça fait vraiment partie intégrante de la performance en alpinisme. »

Sous le sommet, l’arête se transforme en piège. « On se faisait défoncer par le vent. » La décision de s’arrêter, de basculer légèrement sous le fil, devient stratégique. « On s’est arrêtés, on a fait de l’eau, fait à manger. » Un choix simple, presque banal, mais décisif. « C’est la gestion qui nous a permis d’être en sécurité. »

Virgile et l’art du crochetage. ©UL/C.A.M.P.

Un beau jour de printemps, il ne boude pas son plaisir non plus lorsqu’il s’agit de gratter le rocher pour la photo, sans enjeu, sans ego non plus, ce qui est aussi rare que reposant.

Virgile ne mesure pas l’engagement à la difficulté annoncée, mais à la lucidité maintenue jusqu’au bout. La capacité à accepter de ralentir, à écouter son corps, à préserver sa marge mentale. La montagne ne s’oppose pas à la compétition : elle en est le prolongement brut, exigeant, sans filet.

Virgile Devin. ©UL/C.A.M.P.

Milàn et Manu Pellissier. ©UL/C.A.M.P.

Et peut-être est-ce là que se dessine sa ligne de force. Dans cet aller-retour constant entre deux mondes. Entre l’artificiel et le sauvage. Entre la performance visible et l’engagement silencieux. Une trajectoire où l’on grimpe pour gagner, mais aussi, et surtout, pour rester capable de décider quand il faut continuer… ou s’arrêter. Pour durer. 

C.A.M.P. X-Dream -NEW- 

La nouvelle version du piolet d’alpinisme mixte X-Dream, utilisée par Virgile, présente toutes les caractéristiques idéales pour la glace, le mixte, l’alpinisme technique et le dry-tooling. Polyvalence garantie par les 4 lames interchangeables (Omni monté de série ; Ice, Hard Mixte et Total Dry 2.0 vendues séparément) de type 2 (CE) et surtout par la poignée innovante à inclinaison variable : une ergonomie qui garantit la meilleure prise en main pour mains de toute taille et avec tout type de gants. 

Une simple vis à tête à six pans permet de faire varier rapidement l’inclinaison de la poignée et de la lame par rapport à la verticale, en faisant passer le X-Dream de la configuration «glace» à la configuration «dry» et vice-versa. La configuration «glace», avec des angles respectifs de 48° et de 100°, assure une frappe plus naturelle et une pénétration extraordinaire tandis que la configuration «dry», avec des angles de 60° et de 150° (géométrie plus fermée), garantit une plus grande traction vers le bas en permettant ainsi les ancrages les plus complexes et en assurant une commodité de prise exceptionnelle dans les suspensions. 

L’innovant insert modulaire X-Finger Evo permet une extrême personnalisation de la poignée en correspondance avec l’index, tant au niveau des dimensions du support (neutre, petit, grand) qu’au niveau de sa position (réglage micrométrique).

La lame Omni se distingue par sa polyvalence, avec une géométrie et des dents qui garantissent d’excellentes performances sur la glace comme sur le rocher. La Ice, optimisée pour la glace, assure une frappe extrêmement précise et efficace. La Hard Mixte, conçue pour le mixte, est fabriquée en acier balistique Armox Advance avec un design particulièrement agressif. Le Total Dry 2.0, le nec le plus ultra du dry-tooling et les compétitions, assure une dureté et une robustesse extrêmes grâce à la construction en acier balistique Armox Advance et à l’épaisseur constante de 4 mm.