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L’appel de la pente a une fois encore sonné pour Paul Bonhomme : c’est en Valgaudemar qu’il a déniché un itinéraire vierge de 1200 mètres sur le Chaperon, 2750 m, avec Xavier Cailhol. Le 19 janvier, ils remontent cette face tortueuse, un itinéraire complexe qui pourtant, va passer à skis. Récit de cet éperon des Saltimbanques par Paul Bonhomme : une belle aventure dans les Hautes-Alpes, la suite de son 10xProject entamé avec une superbe première à Blonnière avec Vivian Bruchez.

C’est énorme, je n’en reviens pas encore tout à fait en réalité. Je veux dire, quelle chance ! Tout s’est goupillé sans préméditation, comme d’habitude : à l’inspiration (et un peu de connaissances quand même). Ça commence au mois de mars l’année dernière, suite aux deux ouvertures dans les Hautes-Alpes, je pars essayer une troisième ligne que j’avais repéré dans le Valgaudemar. Je prends un but, un peu par fatigue, beaucoup à cause de l’horaire trop tardif. En descendant la vallée en bagnole pour rentrer chez moi, j’aperçois la grosse face nord du Banc du Peyron. J’attrape mes jumelles et je repère une ligne potentielle. Une mauvaise photo et hop, au confinement !Je garde la face sous le coude et lorsque je pense à mon projet d’ouverture de 10 lignes dans la saison 2021, je la pose comme option.

Sur cette vieille photo des années 70, la ligne du Chaperon est sur l’éperon à gauche de la perche suspendue à gauche de l’image.

Chasseur de pente

Arrive la semaine dernière, je rentre des Hautes-Alpes après avoir fait quatre belles journées avec notamment la descente d’une variante de variantes dans la face ouest du Guiau et une belle bambée vers une ligne qu’on ne verra même pas aux alentours du Viso. Sur la route de retour, vendredi, un message de Xavier (Cailhol) : il cherche une nouvelle paire de skis et me dit qu’il est dispo à partir du lendemain. Je garde ça sous le coude aussi.

Samedi matin, j’ai quelques jours devant moi, je cherche ce que je peux faire. C’est une des parties sympa du projet que je me suis fixé : la partie recherche, un peu comme un « chasseur de pente ». Je commence toujours par prendre les météos un peu partout dans les Alpes entre le Valais et le Mercantour en passant côté Italien où la météo est souvent différente, en parallèle je fais des recherches sur les dangers d’avalanches, les BERA, Data-avalanche, les actus en Suisse, en France, mon ordi fume pas mal pendant ces moments de prospections, je regarde aussi beaucoup la direction des vents, voir où c’est chargé, où c’est pelé, en début d’hiver comme ça, je cherche pas mal les versants pelés, « au vent » … là où il n’y aura pas trop d’accumulations, où on peut trouver de la neige « safe ». J’applique méthodiquement la méthode des paramètres simples (Le « cristal ») développé avec Alain (Duclos) et Greg (Coubat). Et comme je suis dans le plus de 30°, je scrute les autres paramètres.

Topo partie haute. ©Manu Abelé

Topo partie médiane. ©Manu Abelé

Fin de matinée samedi, mon analyse me fais ressortir le dossier « Banc du Peyron ». Je regarde ma photo, je cherche d’autres images sur le net. Y’en n’a pas des tonnes ! J’en trouve une d’abord, pas mal … mais mon regard est attiré par une toute autre ligne que celle à laquelle j’avais pensé l’année dernière … plus à l’Est … un éperon enneigé qui mène à une face sous le sommet du Chaperon (2750m). Un éperon : la ligne idéale du skieur en recherche d’esthétisme ! Je bloque, la face du Banc attendra, je cherche à présent d’autres photos sur cet éperon, j’en trouve une … des années 70 ! La ligne parait skiable. Je regarde un dernier coup la météo et le BERA : c’est jouable lundi ou mardi : je laisse un message à Xavier, la ligne fait 1200m de haut, immense, le dénivelé total avoisine les 1900m … plus qu’un skieur, il me faut un mec avec une grosse caisse physique parce que monter et tracer 1900m c’est pas anodin … surtout quand tu dois les redescendre ensuite. Il me faut aussi un grimpeur, j’ai un gros doute sur la barre inférieure. Xavier est le pote idéal pour les deux exigences de cette face. On verra bien pour la troisième exigence : skier du plus de 50° (mais je sais que Xav’ tient debout !).

Tracer 1900 mètres, c’est pas anodin.

Je contacte assez rapidement Lionel (Tassan), je sais qu’il connait Volodia (Shashahani, auteur de topos de ski de pente raide), et aussi le coin du Valgau. Il me répond assez rapidement : ça fait plus de 20 ans qu’un bon nombre de skieurs convoite cette face mais à sa connaissance personne n’y aurait posé un ski. Je commence à avoir cette petite étincelle qui brille au fond de l’œil, celle de celui qui va faire un mauvais coup, ahah !

Je contacte encore des potes du 05, rien … je ne trouve aucune info sur la ligne … ni même sur la face. P… y’a anguille sous roche là. L’éperon est sublime, je regarde les 3 mauvaises photos des dizaines de fois, dans tous les sens, j’essaye de « lire » la face … ouais, ça doit être la barre du bas le problème et puis y’a quand même cette grosse combe suspendue qui, quand la neige est pourrie, doit faire bien peur, et les banquettes à passer, à brasser, et l’épaule vers 2300m … et la face là-haut, tout en haut, suspendue au-dessus d’une barre rocheuse qui fait pas rire les patates à la cave … ok, c’est peut-être bien possible qu’on s’aventure dans une première avec Xavier. Ça fou les fourmis dans le ventre quand tu commences à penser à ça : une première de 1200m de haut dans les Alpes Française, surtout une face vierge, on ne sait même pas si quelqu’un y est déjà monté dans cette face … et en plus belle, logique, un éperon quoi !

La ligne est à l’aplomb du sommet situé au centre légèrement à gauche.

« Arrête de penser Bonhomme ! ».C’est peut-être ça qui a été le plus difficile : calmer mon enthousiasme. Mardi 19 janvier 2021 vers 7h on arrive à Saint Firmin, la boulangerie ouvre à 7h30, on décide d’attendre un peu qu’il fasse jour pour poser un coup de jumelles avant d’y aller, 7h10, j’ai fini ma clope, on n’attend pas, on y va.

On attaque vers 8h, on sera au sommet à 12h30, de retour de la ligne vers 15h. Notre équipe aura super bien fonctionné, comme la fois où Xav’ était venu m’aider sur le « Bob’s Tribute », au début il sera souvent à tracer devant … puis un peu moins. Mais on n’a pas chômé ! On trouve assez rapidement le meilleur passage de la barre : une longueur de 60m en solo, skis sur le dos, avec un passage en 5 « touffes d’herbes » ensuite on file vers l’éperon sur les traces de chamois, puis la face du haut hyper aérienne (« elle fait peur cette face » dixit Xav’). Le sommet est majeur, pas un son, seuls au monde mais faut pas tarder à descendre.

Il y a une légère croûte de regel qu’on doit casser en passant à ski et faut pas se planter, ça se joue à un mètre près

La neige sera, comment dire, « compliquée », étonnamment elle a pris le chaud sur le haut, du coup il y a une légère croûte de regel qu’on doit casser en passant à ski et faut pas se planter, ça se joue à un mètre près : y’a des endroits où elle casse pas et là faut pas taper le virage sinon c’est direct 1200m plus bas. On navigue sur 400 mètres concentrés à bloc, à la recherche des zones plus « poudrées ». On retrouve l’éperon et la bonne neige au bout d’une heure, on se détend. Quelques passages encore scabreux et engagés plus tard, on trouve un arbre au bout de la barre qui nous permet en un rappel de 35 mètres de retrouver « la terre ferme ».

Je publie une photo, puis deux, puis trois, Manu Abele a des photos en haute définition, il a longtemps pensé à cette ligne, Lionel (Tassan) confirme avec prudence que ce doit bien être la première fois qu’on pose des skis par là haut.

Merde une ligne de 1200m, esthétique, pure, une face vierge, merde une face vierge en France en 2021 et de 1200m en 5.4 / E4 … je reste scotché sur les photos de Manu sur lesquelles j’ai tracé maladroitement un trait rouge … c’est énorme, ouais, j’ai encore du mal à y croire moi-même.

Un immense merci à tous !   

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