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Il ne faut jamais sous-estimer un tas de caillou. Le plus petit peut vous gêner au plus haut point dans la chaussure. Le plus gros peut vous repousser tel un mur infranchissable. Entre les deux, et bien c’est un injuste milieu incarné par le Old Man of Storr. Plus petit de nos trois « seastacks » du périple, avec ses 55 m, le Storr est aussi le moins gravi. En cause : un rocher plus que douteux. L’éviter ? Ce serait sans compter sur la détermination du grimpeur. Aussi appelée « entêtement ».

« It is terrible. No one climbs it. Don’t bother. » Voilà en quelques mots résumée la réputation du modeste Old Man of Storr par un ami guide à Fort Williams, Richard Bentley. « C’est terrible. Personne ne le grimpe. Ne t’embête pas avec ce truc » en bon français. Haut lieu du tourisme de l’île de Skye, ce monolithe est le plus terrestre des seastacks. S’il n’en est pas vraiment un, terré qu’il est contre la Trotternish Ridge, loin de la mer, il reste cependant l’un des Old Men les plus connus tant sa forme élancée peut rappeler un vieil homme de pierre. Soyons honnêtes : selon l’angle choisi, il faut bien admettre qu’il peut aussi ressembler à un tas de boue. Question de point de vue donc.

Le Old Man of Storr est là, juste derrière, si si. ©Ulysse Lefebvre

55m, vraiment ?

Avec seulement 3 ou 4 « itinéraires » parcourus de rares fois, voire jamais répétés, le Storr est plus un objet de cartes postales qu’un objectif de grimpeur. Pour y accéder, il faut se plier au jeu de la petite balade touristique balisée et ultra-fréquentée. On est bien loin des landes désertées du Hoy et du Stoer ! La roche du Storr (pas du Stoer, vous suivez ?), une sorte de poudingue de basalte mal dégrossi, n’est pas homogène. Dur d’y dessiner ne serait-ce que deux longueurs dignes de ce nom. Pourtant, malgré le tableau pour le moins sombre dépeint par mon ami écossais, la motivation des grimpeurs que nous sommes, et de l’un d’entre nous en particulier (nous l’appellerons Antoine R.), demeure indéboulonnable. Nous nous sommes équipés de tout le matériel nécessaire à l’ouverture d’une grande voie d’artif dans le Verdon, afin d’en découdre avec les… 55m du Storr. Non mais !

 

Observation. Perplexité. ©Ulyss Lefebvre

But à travers la brume

Avouons que l’ambiance joue un rôle crucial dans notre motivation à nous extirper des duvets. Alors que le ciel postillonne son crachin écossais et que le froid humide alourdit les doudounes, la lumière de l’aube pénètre la brume. Un prisme solaire nous éblouit, la loupe du brouillard nous aveugle. L’air est d’huile, la mer bleu solaire et les Storr lochs scintillent. Une atmosphère aussi surréaliste qu’éphémère. Sûrement la même que William Turner peignait il y a près de deux siècles. « Soleil levant à travers la brume » écrivait-il. Avez-vous déjà digéré un échec en escalade grâce à un paysage ? Les références se bousculent mais ce qui prédomine, c’est le fantastique. Imaginez un green de golf hérissé des pointes du Mordor. Alors que Frodon Antoine se prépare, nous en sommes encore à décider de la « face » à tenter. Deux options semblent jouables : au sud, rocher pourri mais facile, juste un pas de dalle retors à prévoir ; au nord (soit 20m plus loin), du caillou moins facile mais dans une courte partie basse uniquement, juste un pas en léger dévers à anticiper. Banco pour cette option.

L’aube sur l’île de Skye. ©Ulysse Lefebvre

Imaginez un green de golf
hérissé des pointes du Mordor.

Coup d’oeil fugace sur les 55m du Storr, dégagé. ©Ulysse Lefebvre

Arrêt sur image

Attendez : pause. Alors qu’Antoine se lance et va chercher pendant une vingtaine de minutes le passage le moins pourri pour accéder à la partie supérieure, plus facile en apparence, je me demande pourquoi diable on s’obstine à vouloir gravir ce truc. Ca caille, ça vente, personne n’attend pourtant de nous une performance ou un exploit. Me reviennent les récits de ces génies de l’alpinisme qui se sont mis dans des situations pas possibles, allant de l’incroyable au dramatique, pour finir un « projet ». Ces trois Old Men, se sont nos 14 x 8000 de l’été, nos 82 x 4000 du moment. Oui Messieurs dames, ce projet est en train de nous ronger, de nous emmener dans les ténèbres de l’ambition ! Il nous ronge à petit feu et va causer notre perte alors que nous ne songeons qu’à le boucler. Oui, nous devons cocher les trois cases de nos trois Old Men (à prononcer tout haut, la main sur le cœur)…

Décision. ©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

En réalité, à ce moment là, on en a vraiment raz la casquette de s’obstiner sous la pluie, dans du rocher moisi, tout ça pour deux longueurs pourries. Sauf peut-être Antoine qui cherche encore et encore comment enchaîner de vrais mouvements d’escalade sur ce château de cartes trempé, tout en essayant de protéger un minimum pour éviter les retour au sol, désespérément proche. Juste dessous, Marie-Doha assure, transie. Allez, stop. Demi-tour. On plie les gaules. Basta. Give up. Qu’il est bon de ne pas céder à la pression, de la laisser au pub pour mieux la siroter.

La tour voisine du Storr. © Ulysse Lefebvre

En redescendant, la brume se dissipe. On aperçoit même quelques Cuilin Hills, un bel objectif pour un prochain voyage à Skye. Pourquoi pas en hiver tiens ? Une pensée pour Hamish MacInnes qui en avait réalisé la première hivernale et vient de nous quitter à l’âge de 90 ans.
A travers les volutes, le Old Man of Storr pointe le bout de son sommet. Il a quand même de l’allure. Question de point de vue certainement… et d’humeur. La notre est bonne. L’escalade nous a servi de mobile pour vadrouiller tout au nord de l’Ecosse. Un mobile, c’est déjà ça par les temps qui courent.

© Ulysse Lefebvre

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