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Des tongs aux chaussons Touristes : montagnards de demain ?

C‘est comme un scotch de Capitaine Haddock dont je n’arrive pas à me défaire. Un échange avec les invités d’un débat me turlupine (débat passionnant au demeurant). C’était la semaine dernière, lors du festival Le Grand Bivouac, à Albertville. 

Alors que les débats sur le changement climatique en montagne vont bon train, dans une salle comble suite à la projection du film Montagne ça chauffe ! La montagne à l’épreuve du changement climatique, quelques remarques m’interrogent.

Corollaire des effets des évolutions du climat sur la montagne, la question de sa fréquentation arrive sur la table. Pour Nicolas Raynaud, président de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) : « Il n’y a pas de politique de la montagne en France ». De son côté, Frédi Meignan, président de l’association Mountain Wilderness France, prêche un changement de paradigme, pour sortir du modèle unique de la station de ski. Quant à Michel « Tchouky » Fauquet, professeur à l’Ecole national de ski et d’alpinisme ENSA), et co-réalisateur du film présenté avec Philippe Batoux, il constate que la montagne à Chamonix est souvent parcourue par des gens inexpérimentés, des « touristes en tongs » au sommet de l’aiguille du Midi (via sa télécabine) en passant par ces « clients qui ne sont là que pour cocher la case mont Blanc. Et qui font de la montagne aujourd’hui avant de faire autre chose demain. » Des clients ajoute t-il « qui ne sont pas ceux que l’on souhaiterait le plus avoir au bout de la corde, mais bon… »

En tongs, au sommet de l’aiguille du Midi. ©Ulysse Lefebvre

Je me souviens d’avoir été l’un de ces « touristes » au sommet de l’aiguille du Midi. J’avais 14 ans et c’est l’école qui m’amenait dans ce monde loin de mon Nord natal. Je n’étais sûrement pas en tongs non, plutôt en Nike Air, mais quelque chose venait de se passer. La montagne n’était soudain plus synonyme de piste bleue. Il y avait aussi quelque chose au-delà des « tire-fesse » comme on dit à Lille.

La condescendance n’est jamais constructive. Si elle renforce dans sa position le « sachant », elle rabaisse les publics, jeunes ou moins jeunes, qui découvrent parfois naïvement un univers que nous connaissons sur le bout des doigts. Alpinistes chevronnés, grimpeurs de 7, skieurs de 5.1, n’avez-vous jamais fait un baptême de plongée sous-marine sans lendemain ? Un stage de kite-surf juste pour voir ? Et puis souvenez-vous de ces montagnards célèbres venus de (relatifs) plats pays : Boivin de Dijon, Damilano du Mans, ou plus récemment Millerioux (Piolet d’or) de Paris ? Je suis sûr qu’un jour ils ont porté des tongs.

Encore faut-il leur proposer, leur expliquer,
décrypter la montagne qu’ils pourraient parcourir

Je me souviens aussi de mes études en géographie, mention aménagement et protection des espaces de montagne. C’était il y a déjà 13 ans à Chambéry. Et l’on parlait déjà, depuis longtemps, de la montagne 4 saisons. On vantait les mérites du VTT en été, de la randonnée pédestre, on tentait de résoudre les problèmes de lits froids, de rénover l’immobilier…. Et voilà : 2020, rien de neuf sous le soleil. Les 4 saisons sont toujours inscrites au fronton de la loi Montagne II et la crise du COVID-19 est passée par là dans les discours, mais les problématiques restent les mêmes. Et les domaines skiables, modèle uniques qui ont nourri des générations de Français, continuent de s’étendre, de se relier. Pour toucher 6% de la population. Six pour cent. Soit 94% d’autres qui pourraient avoir les moyens financiers et l’envie de séjours moins coûteux, plus sobres, tout aussi dépaysants. Encore faut-il leur proposer, leur expliquer, décrypter la montagne qu’ils pourraient parcourir, avec tout autant de floklore, de gastronomie, d’adrénaline ou de confort.

Laissons passer les courants d’air,
le sang neuf !

N’est il pas temps que nous, montagnards avertis, changions notre regard sur un espace qui ne nous est pas réservé ? N’est-il pas urgent d’être plus avenants et pédagogues avec ceux que l’on accueille ? N’est-il pas nécessaire de considérer chaque « touriste » comme légitime en montagne pour peu qu’on lui en donne les clés et le temps de les comprendre ? Tout en gardant à l’esprit que le touriste d’aujourd’hui sera peut-être le montagnard de demain. Soyons heureux que cet espace ne soit pas un vase clos. Laissons passer les courants d’air, le sang neuf !

Le géographe Yves Lacoste, écrit : « La géographie, cela sert aussi, pour tout un chacun, à admirer davantage de beaux paysages, en comprenant mieux comment ils sont construits. » Et je vous assure que l’on peut très bien comprendre en tongs. Parole de Chti montagnard.

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