fbpx
@

Alors que l’on célèbre les 70 ans de la première ascension de l’Annapurna, il est un nom que l’on aimerait plus souvent mis en avant : Louis Lachenal. Avec Lionel Terray, c’est une cordée mythique de l’histoire de l’alpinisme qui se crée déjà à l’été 1945, tel un long préambule avant l’expédition nationale de 1950. Le livre de Charlie Buffet, Annapurna, une histoire humaine (Guérin-Paulsen) offre un éclairage sur la naissance de cette alchimie entre les deux alpinistes. Extrait. 

En montagne, l’arithmétique a le vertige : 1+1 peut être bien supérieur à 2. Et la somme d’une erreur, d’un hasard et d’une juste dose de chance peut produire non pas un désastre mais une réussite éblouissante. C’est l’alchimie mystérieuse des grandes cordées. Louis Lachenal et Lionel Terray se sont rencontrés plusieurs fois brièvement pendant la guerre. Le courant est passé entre le fils de petits commerçants d’Annecy et l’enfant unique de grands bourgeois de Grenoble. L’occasion d’aller ensemble en montagne se présente pour la première fois le 14 juillet 1945. Lionel Terray, qui a plusieurs longueurs d’avance sur Lachenal, a prévu de faire l’aiguille Verte par le raide couloir Couturier avec Jean-Pierre Payot. Il convainc Lachenal, encore peu expérimenté en glace, de l’accompagner dans cette course, sérieuse pour l’époque. À la montée, Lachenal, qui fait équipe avec Maurice Lenoir, se révèle très à l’aise. L’émulation aidant, il passe au sommet au galop et redescend le couloir Whymper presque de la même façon, si bien que, la vitesse augmentant, la descente devient une chute qui s’interrompt (dose de chance) juste au-dessus de la rimaye.

 

Louis Lachenal : « le goût du risque est inné ». ©Coll. Guérin-Paulsen

Le brevet de « porteur » de Louis Lachenal pour l’expédition à l’Annapurna. ©Coll. Guérin-Paulsen

En déduire que Lachenal est une tête brûlée ne serait qu’à moitié vrai. En bon acrobate, il a le goût du risque, et l’assume. Un jour de pluie de l’été 1942, il a écrit dans son carnet ces réflexions étonnantes de lucidité et de maturité pour un jeune homme de 21 ans (on peut lire deux fois tant c’est dense) : « Le goût du risque est inné et raisonné par la suite. C’est un besoin chez certains hommes. C’est le désir de se perfectionner, de s’élever, d’atteindre l’idéal. Il implique le goût de la responsabilité. Maîtrise de soi et domination de la peur. Valeur : école de volonté, persévérance, réflexion, discipline, confiance. Le charme du goût du risque, c’est l’incertitude du succès. Conséquence : il permet le progrès. »

Lachenal a le goût d’aller voir au-delà de ses limites, de dominer sa peur. Après sa chute, il s’ébroue et repart vers le refuge du Couvercle où les deux cordées passent la nuit. Au matin du dimanche 15 juillet 1945, Payot et Lenoir ayant eu leur dose d’émotions, Terray et Lachenal partent ensemble pour la face est de l’aiguille du Moine. Ils vont avoir 24 ans dans quelques jours (Terray est né une semaine après Lachenal) et s’élancent avec fougue dans cette voie rocheuse difficile, leur première course commune. Lachenal bondit sur les talons de Terray sans même lui laisser le temps de l’assurer et la voie est enlevée dans un horaire jamais vu. Du sommet, la vue porte sur la face nord des Grandes Jorasses, dont Gaston Rébuffat est en train de réussir la première répétition. Terray propose d’en faire leur objectif commun ; Lachenal, d’abord estomaqué, accepte. C’est le premier grain d’un chapelet de désirs réalisés ensemble.

Louis Lachenal et Lionel Terray ou « l’alchimie mystérieuse des grandes cordées ». ©Coll. Guérin-Paulsen

Le goût du risque permet de progresser… C’est un bon résumé du partenariat qui se noue à cet instant entre Louis Lachenal et Lionel Terray. Dans son autobiographie, Les Conquérants de l’inutile, Terray a bien décrit la force de leur union : « Réunies dans la même cordée, nos possibilités devenaient nettement supérieures à celles dont nous étions capables individuellement. En effet, nos caractères et nos aptitudes physiques très différents se complétaient, nos qualités réciproques suppléant aux défauts de notre partenaire. Possédant une adresse prodigieuse, une vitalité de bête fauve, un courage frisant l’inconscience, dans tous les terrains délicats ou instables, Lachenal était de loin le grimpeur le plus rapide et le plus brillant que j’aie jamais connu. Certains jours, il était capable d’inspiration vraiment géniale, mais il peinait dans les passages athlétiques, et surtout son moral était instable. » Terray se trouve moins doué que son compagnon mais plus puissant, plus opiniâtre et contrairement à lui, il a le sens de l’itinéraire. Il conclut : « J’étais l’élément modérateur de notre équipe. Je lui donnais la stabilité et la solidité indispensables à de grandes entreprises. »

La fameuse cordée Lachenal-Terray naît en cet été 1945. Alliance de l’audace et de la réflexion, de la grâce et de la force, elle va briller presque sans interruption pendant cinq ans. Le duo entreprend méthodiquement de « réviser les horaires » dans les voies les plus dures des Alpes. Deux chiffres donnent la mesure du bouleversement : ils réussissent la face nord du Piz Badile en 7 h 30 là où la cordée du grand Cassin avait mis plus de trois jours lors de la première ascension. Et sur les sentiers, tout en fumant une cigarette à la pause, Lachenal établit des horaires à faire pâlir un trailer surentraîné. Un jour, il monte du village du Tour au refuge Albert Ier en une 1 h 10… pour 1 250 mètres de dénivelé.

La face nord des Grandes Jorasses et l’éperon Walker bien visible à gauche. ©Ulysse Lefebvre

Sur les photos, je trouve à Lachenal une physionomie très changeante, presque insaisissable, comme si enfermer cet éternel impatient dans une image arrêtée, c’était déjà le trahir. Mais une chose ne change pas : presque toujours, il regarde vers le haut. Ses yeux très lumineux semblent refléter les sommets qui l’aspirent. C’est le même regard clair, franc et sans défense qu’il pose sur ses semblables.

Lachenal et Terray ont en commun de s’être tôt dégarnis, ce qui vaut à Lachenal d’avoir un grand front et à Terray une grande collection de bonnets. L’un comme l’autre sont prodigieusement habiles de leurs mains. Lorsque, à l’été 1946, ils partent répéter l’éperon Walker en face nord des Grandes Jorasses, ils portent des chaussures entièrement conçues et réalisées par Lachenal. Terray a fait le paysan dans sa ferme des Houches pendant la guerre ; Lachenal, artisan autodidacte, aide à la construction du refuge des Conscrits et commence à construire son chalet seul, de la première pierre à la dernière poutre. À l’Annapurna, c’est Terray qui bricolera une chaise à porteur confortable pour faciliter le retour de son ami blessé.

Pour une telle cordée, le lien de chanvre noué à la taille est souvent plus symbolique qu’utilitaire. Dès qu’il le peut, Lachenal fonce corde tendue, sans autre assurance que la confiance complète dans la solidité du compagnon. Toujours le goût du risque, qui demande une grande maîtrise de soi et permet le progrès. La méthode n’est pas au programme des stages d’alpinisme que l’un et l’autre encadrent, mais elle permet d’être plus rapide donc plus sûr si l’on réussit à prendre le mauvais temps de vitesse. En fait, les prévisions météo restent aléatoires et c’est souvent l’inverse qui se produit lors des grandes aventures du duo, comme en juillet 1949 dans la face nord de l’Eiger. Immense avec ses 1 800 mètres de haut, soumise à des

 

En juillet 1949, la cordée Lachenal-Terray réussit la seconde ascension de la face nord de l’Eiger : ce beau succès sera-t-il transposable à l’Himalaya ? © Coll. Guérin-Paulsen

Immense avec ses 1 800 mètres de haut, soumise à des chutes de pierres continuelles dès que le froid reflue, la grande paroi calcaire concave qui domine Grindelwald est si redoutable que personne ne l’a encore répétée, onze ans après la première. Louis et Lionel s’y lancent avec leur fougue habituelle. « Certains critiqueront à coup sûr l’idée bien arrêtée au départ de faire le plus vite possible pour sortir le deuxième jour », écrira Lachenal dans le récit de l’Eiger qu’il donne à la revue Alpinisme. « Certainement nous aurons droit au titre “d’alpinistes chronomètres”. Dans une face comme celle de l’Eiger, nous le porterons avec fierté. » Lachenal assume son goût de la vitesse comme il assume son goût du risque. Ce qu’il supporte mal en revanche, c’est de se sentir méprisé. L’année précédente, passant au pied de la face nord de l’Eiger, il avait tenté de prendre des renseignements auprès d’un guide suisse allemand qui, sans lui répondre, s’était bruyamment moqué de lui avec ses clientes. « Je compris alors que le fameux guide me prenait pour un simple d’esprit […] et j’en fus terriblement vexé. »

Après deux jours d’escalade intense, une grosse erreur d’itinéraire, deux bivouacs, dont un très inconfortable, et une chute de Terray qui repart après avoir avalé quelques pastilles de caféine, la cordée sort au sommet alors que la neige commence à tomber et termine la descente sous la pluie. « La corde qui nous reliait depuis cinquante heures est enlevée. Les noeuds ne veulent pas se laisser défaire, notre cordée est solide », conclut Lachenal.

La première répétition de la face nord de l’Eiger est le dernier coup d’éclat de la cordée Lachenal-Terray qui vit sa cinquième saison de succès (à l’exception de l’été pourri de 1948). Elle les qualifie sans contestation possible pour l’expédition de l’Annapurna.

Une question se pose désormais : la cordée la plus brillante du moment pourra-t-elle appliquer à l’Himalaya la méthode qui a bousculé l’alpinisme dans les Alpes ? Autrement dit, la vitesse alpine est-elle transposable à l’Himalaya ? C’est une question qu’on n’a pas fini de se poser, en particulier à l’Annapurna.

30 mars 1950, embarquement pour « les îles » : Lachenal, Herzog, Couzy, Terray, Oudot, Schatz, Ichac et Rébuffat. © Coll. Guérin-Paulsen

5 juin 1950 : premiers réconforts pour Lachenal et Terray, atteints d’ophtalmie à leur descente de l’Annapurna. © Coll. Guérin-Paulsen

Annapurna, une histoire humaine, Guérin-Paulsen, 365p., 2017. Extrait du chapitre II – Le regard de Lachenal, pp.62-66.

Copy link