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Treks en Himalaya

Le Taillefer est un sommet mineur. S’il ne se trouvait à proximité immédiate de Grenoble, il ne serait qu’un obscur monticule à peine pointu en comparaison des monstres de l’Oisans sauvage. Mais son accès aisé et le belvédère qu’il constitue sur l’Oisans, Belledonne, les Rousses et le Vercors en font une destination de choix.

Comment faire d’un sommet mineur un sommet majeur ? On le grimpe facilement en rando, même si les accès classiques, par le lac Fourchu ou le Cirque de Brouffier, comportent tous deux des passages escarpés où un montagnard peu aguerri se verra contraint à poser les mains. En ski, les possibilités sont plus variées, mais on reste également dans des notions d’engagement raisonnable si raisonné. Et en vélo ?
En vélo, c’est une autre histoire… Les montagnards traditionnels diront que c’est dangereux : le terrain n’est clairement pas idoine pour cet instrument.
Quant aux VTTistes spécialistes de descente et autres freeriders, ils vous riront au nez, en vous expliquant que les télécabines des Deux Alpes ronronnent une vallée plus loin. Il faut être au mieux masochiste pour se trimballer un vélo sur plus de 1200 mètres de dénivelée, au pire inconscient. Rares sont ceux qui verront en le Taillefer un sommet majeur. Majeur parce que constituant une splendide ligne de vélo de montagne, variée, engagée, esthétique et sauvage.
L’immense majorité des VTTistes soutiendra que c’est stupide : aucun chemin ne permet de pédaler jusqu’en haut. ©Alexis Righetti
©Alexis Righetti
Il faut dire que la montagne semble tout de suite plus sauvage quand vous êtes sur un vélo. Au moment où vous enfourchez votre monture, vous avez l’impression d’être projeté 2000 m plus haut. Le moindre rocher se fait fourbe et menaçant. Un sentier débonnaire à pied devient un fil d’équilibriste. Les pentes se raidissent, les gouffres s’ouvrent et semblent vous attirer. Des perspectives de chutes apparaissent partout. Mais vous êtes heureux, parce que vous n’êtes pas censé être là, sur un vélo.
Et c’est un peu le carburant qui anime tous les montagnards : ne pas être censé se trouver là.
Je préfère envisager le sommet en boucle. Parce qu’une boucle, c’est pur. Parce qu’avec une boucle, on ne revient jamais en arrière. Mais faire une boucle signifie réserver le côté « Brouffier » pour la descente et monter par le vallon qui surplombe le lac Fourchu. Ce qui signifie « galérer dans des pierriers instables raides parsemés de petites barres ». Ce qui signifie « portage de A à Z sans même pousser un peu le vélo ». Bref, 1200 m de portage, sur du terrain peu engageant…
Il faut avouer que la montée est exténuante, voire interminable. Les ressauts rocheux se succèdent, de plus en plus raides, sans que l’on ait l’impression de prendre de l’altitude. La face nord du Taillefer fait partie de ces montées bien connues des montagnards, ces fameuses ascensions de type « on déprime tout du long car le sommet ne se dévoile qu’au tout dernier moment, et encore, on n’est même pas sûr que c’est bien lui à la fin parce qu’on n’y croit plus et que ce n’est qu’en touchant la croix du haut qu’on se permet à oser espérer que ce n’est pas encore un énième ressaut trompeur« . Enfin, quelque chose du genre.
Si la montée est escarpée, le sommet lui, s’avère plat comme la main. C’en est presque décevant. Toute cette énergie pour se retrouver sur un ersatz du parking de la Bastille ?! Il faut dire que le Taillefer est particulier, sorte de mini massif montagneux à lui tout seul, avec ses plateaux, ses arêtes, ses vallons, ses cirques, ses sommets secondaires… On y trouve tous les types de reliefs et d’inclinaisons. Sa cime de roches rouges abrasives tranche esthétiquement sur les plateaux verdoyants en contrebas.
Toute cette énergie pour se retrouver sur un ersatz du parking de la Bastille ?!

©Alexis Righetti

 

J’ai l’habitude de réaliser des premières à VTT, mais il est à noter que ce sommet n’en est pas une, pas du tout. Il est fait plusieurs fois chaque année depuis déjà un bon moment. Néanmoins, voici des éléments de cotation pour ceux qui seraient tentés de le répéter. J’aborderai les cotations de vélo de montagne dans un prochain article. Sachez juste que comme beaucoup de disciplines de montagne, la cotation vélo est la combinaison d’un niveau technique et d’une évaluation d’exposition.
La petite arête sommitale sud s’avère intéressante à descendre jusqu’au collet (plutôt que le chemin d’accès direct). Cette portion est aérienne, permettant tout de même une relative prise de vitesse, même si elle comporte 10 m vraiment engagés où la chute fait mal. Comme il est grisant de filer ainsi sur un fil d’arête dégagé, à 2800 m d’altitude ! J’évalue la cotation de cette portion à T4 / E3.

 

La petite arête sommitale sud s’avère intéressante à descendre jusqu’au collet (plutôt que le chemin d’accès direct). ©Alexis Righetti
Cette portion est aérienne, permettant tout de même une relative prise de vitesse, même si elle comporte 10 m vraiment engagés où la chute fait mal. ©Alexis Righetti
Ensuite, l’adrénaline redescend, on se retrouve (presque) sur un terrain de XC (Cross Country), sauf que c’est du Cross Oisans, c’est-à-dire que ça caillasse un peu… Nous traversons le large col du Grand Van puis enchaînons avec la confortable arête du Petit Taillefer (T3 / E1) sur des roches noires et oranges surréalistes.
On se croirait presque sur un volcan. La sensation est rare en vélo de montagne : on accélère sans risque objectif tout en surplombant une face quasi verticale de 1000 m sur le côté nord. Cela donne l’impression de pouvoir décoller et atterrir directement à Vizille.
Il semblerait que le plus dur soit derrière nous, qu’il va enfin être possible de prendre son pied à lâcher les freins. C’est sans compter le passage de la Croix du Sergent Pinelli, environ 200 m d’arête côtés NR (Non Roulant). Et là, ce n’est pas du T5+ ; c’est du vrai NR, comme « Nooon, Reste avec nous !… ». En rando, le passage est déjà assez impressionnant ; le sentier se perd sur une arête qui devait nécessiter l’usage de la corde il y a seulement 50 000 ans. Mais avec un vélo sur le dos, autant dire que votre sens de l’équilibre en prend un sacré coup. Vous voilà chaque pied d’un côté d’une arête effilée en ayant l’impression d’avoir bu cul sec trois verres de vin chaud.
©Alexis Righetti
Je fais donc ce qu’il convient de faire en de telles circonstances avec une coéquipière un peu inquiète : je n’ajoute pas à son inquiétude et dédramatise la situation : non, ça ne craint rien, il n’est pas possible de tomber. De toute façon, pourquoi parle-t-on de tomber ? Vous voulez tomber, vous ?…
©Alexis Righetti
Les deux cents mètres de descente qui suivent, jusqu’au fameux Pas de la Mine, s’avalent d’une traite (T3+ / E2). L’angle de vue change radicalement, se déployant sur le Vercors. Le vert envahit le champ de vision. Pas de doute, on commence à perdre de l’altitude.
©Alexis Righetti
©Alexis Righetti
©Alexis Righetti
Mais ça n’est toujours pas fini puisqu’il faut maintenant passer le Pas de la Mine pour s’engager sur un splendide single à flanc de falaise, particulièrement expo (150 m en T4 / E4). Ai-je oublié de préciser que c’était varié. Et nous voilà à l’intérieur du majestueux cirque de Brouffier, avec son lac turquoise qui brille en son centre et ses rochers traîtres qui s’acharnent sur nos roues. (T4 / E2)
Nous rejoignons enfin les alpages, les vrais, ceux avec les vaches et les taons. Sur un sentier enfin dégagé, nous filons à travers les fleurs à la lumière du soleil couchant, véritable image d’Epinal du VTT. (T3 / E2)
Nous avons ensuite malencontreusement choisi le sentier de droite, qui s’avéra vite raide, étroit et très trialisant, à la limite du passable par endroits. (T4+ / E3) Ou peut-être commencions-nous juste à être fatigués ?
Enfin, une brève portion de route nous ramène au Lac de Poursollet. Nous y croisons quelques touristes débonnaires à poussettes, qui pensent logiquement que nous terminons une petite session de XC sur piste, sans s’imaginer une seconde que nous arrivons du haut de la paroi monstrueuse qui surplombe le versant.