Sous les sapins la jungle

Offrir un livre de montagne pour Noël est une martingale absolue.
– Un livre, super ! Quelle bonne idée…
Si l’heureux doté est un musculeux, recevoir un nouveau grimoire à gesticulation le comblera. Si c’est un cérébral, il vous remerciera de cette belle invitation à ne surtout pas prendre l’air. S’il est les deux, pensez à publier dans la revue Science, un tel assemblage est des plus improbables.
Si le choix d’un livre de montagne est le bon, il n’est toutefois pas de tout repos tant il s’accompagne de son éternel acolyte, l’embarras. La littérature de montagne se décline en effet à l’infini et c’est une jungle inextricable de genres bigarrés qui se présentera face à celui qui pensait piocher aisément un cadeau aisé. Alors que choisir ? Petit guide pour vous frayer un chemin, en somme une machette :
Nous vous déconseillons vigoureusement l’offre d’un topoguide. Primo, vous dépossédez le montagnard du bonheur des premiers pas, celui de choisir soi-même son topo, instant précieux où l’on jette son dévolu sur un compagnon de papier, jambes en impatience et imagination en route. Deuxio, si son destinataire se tue dans l’une des voies proposées par votre guide, il se peut que vous regrettiez votre achat et que Noël perde un peu de sa magie à vos yeux embrumés.
Avec le roman, vous prenez moins de risque. Si la fiction peut être rude, on peut toujours se rassurer en se disant que ça n’arrivera pas. La littérature alpine foisonne de romans. Ils sont classés en deux catégories par les critiques (sorte d’écrivains non publiés dont les amygdales pharyngées sont anormalement hypertrophiées) : moins bien que Premier de Cordée et vraiment moins bien que Premier de Cordée. Il est, c’est ainsi, des ouvrages qui étalonnent même pour ceux ne les ayant jamais lus.
L’essai humoristique est une drôle de bonne idée mais on en trouve peu. Si beaucoup d’alpinistes chuchotent que la dérision est la bienvenue dans nos fières montagnes, peu le disent. Trop peur qu’elles s’écroulent et eux avec. Quant aux Gardiens du Temple Alpinistique, ils méprisent l’humour au plus haut point, ne pas rire à la vie est leur unique fantaisie. Alors les récits décalés se vendent sous la Gore Tex, après tout, contrebande et montagne sont historiquement liées.
Les biographies plaisent au plus grand nombre. Foncez. Il s’agit du récit de la vie d’un grand  alpiniste. On y apprend page 27 qu’il a eu une enfance difficile d’où la révolte et la prise de risque thérapeutique, page 64 qu’il a failli ne jamais redescendre mais ouf il a survécu, page 103 que sa femme lui a intimé de choisir entre elle et la montagne, page 207 qu’il est mort parce qu’il a choisi et page 236 (l’épilogue) qu’il vaut mieux mourir de sa passion que vivre sans, morale à papillotes. Une déclinaison de la biographie est l’autobiographie, ouvrage tout au long duquel l’auteur-alpiniste, pour l’instant vivant, ne cesse de nous dire qu’il déteste parler de lui. Soit.

Une déclinaison de la biographie est l’autobiographie, ouvrage tout au long duquel l’auteur-alpiniste, pour l’instant vivant, ne cesse de nous dire qu’il déteste parler de lui.

Si vous souhaitez un ouvrage moins incarné, optez pour un recueil d’analyse des pratiques. C’est une sorte de thèse antropo-psycho-phylo-sociologique sur les activités et les acteurs de la verticalité avec plein de phrases à cinq verbes et une multitude de mots finissant par isme ou tion, rédigée par un collectif d’universitaires à Dôme de Miage dont l’objet est de vous rappeler, si vous en doutiez encore, qu’ils sont plus intelligents que vous. Heureux les simples d’esprit.
Sinon, il existe le récit historique qui vous complexera moins. On le lit néanmoins avec une forme d’admiration mêlée de tendresse pour les pionniers à drap de Bonneval puis on se marre franchement à la vue des suivants, nuque longue et tenue fluo. Enfin, on reconnaît son blouson et ses piolets et ces livres évoquant un passé qu’on ne croyait pas si passé nous ravissent nettement moins. C’est le fichu lot de tous nos quotidiens, finir en souvenirs.
Pour guérir de la nostalgie, un antidote est de se plonger dans l’action libératrice et les récits d’ascension. Ce genre est vertueux, agir permet de ne pas penser à réfléchir. Ce genre s’entiche volontiers du détail et de l’hypotypose par lesquels le grimpeur décrit dans les dix premières pages son pas de bloc de la première longueur. Écrit petit. Ne soyez pas troublé si, dès la vingtième page, vous vous mettez à souhaiter vivement chute et blessure définitive du narrateur. Tant pis pour le sommet. Il n’y a rien de personnel, déculpabilisez-vous ainsi.
Il est un autre type d’ouvrage, celui qui laisse un rectangle sans poussière les rares fois où il quitte la table basse du salon, endroit stratégique où il est de bon ton de l’exhiber. Le beau livre. Celui qu’on feuillette plus qu’on ne lit, qui interroge sur l’esthétisme des autres (est-ce à dire qu’ils sont moches ?) et où il est annoté au discret crayon le prénom de celui qui nous l’a offert afin de ne pas rater l’exposition éphémère lors de sa prochaine visite. Ah Noël…
Noël célébrant l’amour juste avant les soldes, ne boudez pas les récits épiques. Ils font du bien au cœur. La dinde s’accommodera tout à fait des élans lyriques et de notre inclination pour la vertueuse montagne. Les cathédrales de glace qui scintillent au firmament, l’ineffable beauté transcendante, la pureté des mobiles, l’âme cordiale unissant corps et cœurs dans un même élan, tout ça, tout ça. Ça ne mange pas de pain et ça aide à dormir après un déraisonnable repas de fête. I wish you a merry Christmas, je vais lire cinq minutes, je reviens. À accompagner d’une tisane Nuit Tranquille pour les plus résistants au bon sentiment.
Enfin, ne négligez pas la monographie, genre qui a le mérite de la constance. Quatre cent page sur une même montagne voire une même face pour les plus fidèles, riche idée pour une littérature du dépaysement. Pour une fois que vous pouviez voyager de massifs en massifs sans poser votre grosse patte sur l’empreinte écologique, c’est ballot.
Voilà.
Avec tout ça, vous devriez y voir plus clair.
Si malgré tout, la littérature alpine vous paraît encore absconse et l’offrir tâche trop aventureuse, pour que s’élèvent vos cadeaux, il y aussi les drones.