Solo majeur pour Arthur Sordoillet en face nord du Pic Sans Nom

Arthur Sordoillet touche l'arête sommitale du Pic Sans Nom, le 9 février dernier.

« Cette ascension représente l’aboutissement de 25 ans de montagne » dit Arthur Sordoillet. Mercredi 9 février, ce guide discret, féru de grandes courses, a gravi en solitaire hivernale la face nord du Pic Sans Nom par la Cambon-Francou, l’une des voies les plus sérieuses du glacier Noir. Réussie à la journée après préparation, cette ascension éclair est une magnifique réussite sur un sommet engagé des Écrins. Preuve s’il en fallait de l’attrait magnétique de ce massif sur les alpinistes. Pour Arthur Sordoillet, il s’agissait de sa cinquième ascension sur les flancs du Pic Sans Nom, un solo magistral et en hiver. Voici son récit.

« Nous avions le soleil et moi, un petit rdv au sommet du Pic Sans Nom mercredi dernier, et bien que j ai une fâcheuse tendance à être en retard, j ai pu saluer cet ami avant son coucher. Pourtant je n ai pas été retardé par d’autres rencontres, il n y a pas foule au glacier noir l’hiver, c est l avantage des cinq heures d approche depuis Pelvoux. Je remercie d’ailleurs mes enfants pour le prêt de leur luge qui a fait une merveilleuse pulka . Après m’être fait allègrement doublé par des vttistes assistés (on rencontre de tout en montagne, faut dire qu il y a 10 km de route enneigée), je me suis demandé si je n’aurais pas dû lever le pouce. Il faut croire que mon barda les a quelque peu effrayés car ils ne m’ont pas proposé de me prendre en croupe. La marche me laisse plonger dans mes pensées , et les trois « papa je veux pas que tu partes ! » résonnent dans ma tête. Donc cinq heures de labeur plus tard me voici arrivé au pied de la face N du Pic Sans Nom.

La face nord du Pic Sans Nom, un peu à droite du centre de la photo, la voie Cambon-Francou. ©Arthur Sordoillet

En descendant un friend me lâche, j’atterris l’arrière-train sur une lame de rocher. Aïe !

Devant la face nord, sur ce glacier Noir que je connais bien, mes turtupitudes à propos des conditions et donc de la tactique d’ascension commencent à se dissiper: il y a un jour et demi, une perturbation est passée et a enneigé les Savoies et même le nord des Écrins. Il a neigé à la Berarde à quelques kms de là et ici incroyable : point de cette matière glissante ! Merci à l’ami Sylvain qui voit les Ailefroides depuis chez lui et qui m’en a fait part, me disant qu’il « ne croit pas qu il y ait de neige fraîche ou alors quelques centimètres tout au plus ».

Certes. Mais avec du vent, le risque était que la face soit plâtrée! Bref, je suis au pied de la face et bien rassuré à voir ces bastions rocheux secs. Enfin délesté de mon chargement de 25kg, je vais préparer le lendemain en traçant l’attaque et fixant L1, ce qui me prend trois heures, mais quel pied de pouvoir enfin grimper dans cette face. En descendant en rappel jusque au dessus du relais, le friend complémentaire sur lequel je suis pendu lâche. Mon arrière-train tombe pile sur une lame granitique bien contondante. Aïe!

Lever à 2h30

Bivouac sommaire sur un lit de fakir et que mon gros bleu n aide pas : les cailloux sont gelés et donc difficiles à terrasser. Mais néanmoins nuit assez longue pour la circonstance, j ai connu plus court ! L’heure du réveil est un compromis entre la durée du repos, le froid de la nuit, et la durée de grimpe potentielle à la frontale versus la difficulté des longueurs à venir. Bref, lever 2h30 : mes traces de la veille me permettent de finir ma nuit tranquillement, mais la barre d’accès au névé finit de me réveiller totalement car ici c est solo, mixte et pas délicat en  dalle. Concentration totale. Au-dessus je fixe ma poignée Jumar sur la corde fixe placée la veille avec délectation : voilà l’échauffement physique achevé.

L’ambiance est superbe, le cheminement esthétique, le caillou classe. Que demander de plus ?

J’enchaîne les deux longueurs suivantes à la lueur de la frontale, et je me réjouis de mon repérage de la veille. Je trouve le 6b/A1 pas très agréable, (écailles sonnant creux) et pas si facile: après trois pitons moyens dois je continuer en escalade artificelle sur coinceurs ou tenter l’escalade libre ? Ce sera un mixte des deux. Et la fin de la longueur est raide et athlétique avec de beaux pièges à friends, manque de chance tous les miens sont plus bas ! Vu du haut la variante de Stephane Benoist a l air bien sympa à grimper en tout cas . Les premières lueurs me cueillent au relais de cette longueur, je me retourne et quel spectacle que la Barre des Écrins aux premiers rayons ! L’ambiance headwall est super, le rocher classe, le cheminement esthétique, que demander de plus ? J’alterne les longueurs avec la corde et sans. Mes grands chaussons acceptent deux chaussettes et j ai chaud aux pieds comme jamais en montagne, bon par contre niveau précision c’est pas le pied justement mais je m’adapte. Et côté mains,l’iso à 3500 m a du bon , et j alterne gants et « mains nues ». Voici une magnifique fissure diagonale pour finir les difficultés, et ça y est à 12h30 le granite est derrière moi.

Compagnon de solo ©Arthur Sordoillet

L’une des longueurs difficiles, dans du rocher bien compact ©Arthur Sordoillet

Lever de soleil sur la Barre des Écrins. ©Arthur Sordoillet

Rendez-vous avec le soleil

Encore une longueur de 5 tout droit puis les crampons sont de mise. J’apprécie l’affûtage de mes crampons tout neufs dans cette glace dure. Je chemine au mieux entre goulotte, rocher et mixte. Certains passages sont superbes. J’arrive enfin à l arête terminale à l’heure du goûter et j’y retrouve mon copain le soleil : j’en profite pour me faire fondre de la neige, la route est encore longue jusqu’au bivouac. Encore de la concentration extrême sur cette arête rouge et raide, et dont les ressauts n en finissent pas : il faut louvoyer, chercher toujours le moins raide, pour finalement déboucher au sommet. Le soleil est encore là, il se couche sur les Ailefroides juste à côté. Émotion.
La dernière fois que j’étais ici c’était il y a 21 ans avec mon copain Julien, nous avions dormi pile au sommet blotti l’un contre l’autre avec un duvet pour deux et un isotherme plus froid qu’aujourd’hui…

La joie au sommet ! ©Arthur Sordoillet

Émotion au sommet. Mais la descente, longue, requiert une concentration maximale.

Une descente « sympa » m’attend. Je trottine vite avant la nuit noire pour aller placer le premier ancrage de rappel dans le couloir nord-ouest, j’utilise l’escaper, l’ambiance est magique avec la lumière finissante qui se reflète sur la raide face NW. Puis ensuite avec la lune qui fait scintiller la glace bleue. Retour au bivouac éreinté, heureux et serein. Mon objectif de sortir de ma zone de confort est bien atteint. Je dirais même que cette ascension représente l’aboutissement de vingt-cinq ans de montagne.

Arthur Sordoillet

Quelques précisions techniques :

Horaires à titre indicatif : 3h30 glacier- 12h30 fin des difficultés – 16h pied de l’arête – 18h sommet (y compris pause eau)- bivouac 22h. Soit environ 14h30 de grimpe et 3h30 de descente.

D’autres infos ici.

 

Arthur Sordoillet est guide de haute montagne.

Sur son site très complet, toutes les infos sur des idées de grandes et belles courses. 

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