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Secours hors norme par le PGHM Chamonix 2/2 "Fred i want to walk, let me try to walk"

Après avoir planté le décor et présenté dans notre article précédent les conditions difficiles d’un sauvetage périlleux en juillet dernier, l’adjudant-chef Fred, du PGHM de Chamonix, nous livre le dénouement de ce qui ressemble bien à un secours miraculeux dans le Mont-Blanc.  

Je donne à Dann les médicaments et lui installe les lunettes à oxygène, débit de O2 à 3l/min. Matt et Johann nous rejoignent. Eux aussi ont été surpris par la dernière section de l’arête ; ils nous ont même demandé confirmation de l’itinéraire à suivre.

Johann descend avec moi et nous creusons une alcôve plus “confortable” nous installons Dan qui est incapable de se mouvoir.
L’O2 et les médicaments commencent doucement à agir mais le seul signe d’évolution positive se manifeste sur l’élocution de Dan qui progresse légèrement.

Il est 19h00 le temps passe et les orages sont prévus dans 2h30…
Johann, Matt et Romain me rappellent notre objectif initial… Nous décidons de fixer une dead line à 19h15. Nous en informons le bureau qui s’apprêtait à nous inciter à partir. Les hélicoptères Dragon et CMBH sont en l’air pour la tentative de l’impossible. Nous entendrons Dragon lors d’une approche mais nous ne le verrons jamais. Les deux pilotes échangent par radio, ils s’entraident sur leur appréciation des conditions météo et finalement constatent que c’est impossible. Au moins, ces dernières tentatives fermeront la porte à tout doute si nous sommes amenés à laisser Dan sur place. Tout aura été tenté.

S’il est trop malade pour marcher
nous ne pourrons assurer ni sa sécurité ni la nôtre
et nous devrons partir sans lui

J’explique la situation au compagnon de Dan qui avait déjà été préparé à l’éventuel abandon de son compagnon lors des communications téléphoniques avec le bureau.
Dan retrouve peu à peu ses esprits. Je lui explique la situation. S’il est trop blessé et\ou malade pour marcher nous ne pourrons assurer ni sa sécurité ni la nôtre et nous devrons partir sans lui en espérant un créneau météo permettant son extraction en Helico.
A ses mots Dan me regarde et me dit : “Fred, I want to walk. Let me try to walk”.

Je l’aide à se relever. Je suis surpris qu’il tienne sur ses jambes. Romain me regarde avec incrédulité quand il le voit se redresser. Finalement, Dan monte sur mes épaules pour sortir de son alcôve. Il est hissé par les autres sur l’arête. En remontant je vois que ceux qui sont restés au vent sont tout givrés. À ce moment nous ressentons l’urgence de la situation. Si Dan doit marcher, cela sera long et difficile et les orages approchent. Nous refaisons les cordées. Johann et Matth prennent sur leur corde Matt qui a les yeux meurtris par le vent et le soleil. Ils nous feront le passage. Je m’encorde très court avec Dan, comme ça je garde la bouteille d’O2 dans mon sac (il en reste la moitié) et Dan marchera sous O2 en s’appuyant sur moi. Romain nous retient. Les premiers mètres sont encourageants même si nous craignons pour les passages techniques à venir. Effectivement, une fois dans ces passages, nous retenons notre souffle à plusieurs moments.

Finalement nous parvenons à rejoindre le sommet du Mont Blanc. Dan est à bout et s’appuie de tout son poids sur nous. Nous échangeons les cordées car je ne suis plus un soutien efficace. L’O2 est terminée. Le troisième binôme est dans l’ascension des bosses. Nous les rejoignons à la seconde bosse. Leur aide est très appréciable dans les parties raides car Dan et même Matt tiennent difficilement sur leurs jambes. Matt ne voit plus rien avec le jour qui décline. Il perd la trace, titube, on se demande s’il s’endort en marchant. Dan ne parle pas, il marche comme un zombie. Nous arrivons à l’observatoire Vallot où une équipe d’ouvriers nous accueille très chaleureusement. C’est une première étape et nous commençons à y croire.

Nous pompons mais l’altimètre ne descend pas
au-dessous de 2700m :
le caisson fuit !

Thomas s’occupe de nourrir et d’hydrater tout le monde. Johann ne peut résister à l’appel du paquet de clopes d’un des ouvriers ! Thomas et Matt R mettent en place le caisson. Nous enlevons les vêtements trempés de Dan et l’installons dans le caisson. Nous pompons mais l’altimètre que Dan nous présente au hublot ne descend pas au dessous de 2700m : le caisson fuit… d’abord d’une soudure puis de toutes parts. Malheur ! Les ouvriers nous donnent du scotch de chantier. Ça limite la perte mais ça fuit encore. Nous parvenons en pompant quasiment en continu à maintenir une pression équivalente à 3000m mais de nouvelles fuites apparaissent sans cesse.

Nous appelons le bureau et le médecin pour discuter de la suite. Le médecin nous donne la conduite à tenir sur les médicaments.
Les orages sont finalement repoussés à 22h30. Le caisson fuit. Des guides se proposent de partir du refuge du Goûter pour aller à notre rencontre. Le caisson a malgré tout bien amélioré l’état de Dan qui commence à parler distinctement. Il parvient à boire et à s’alimenter un peu avec l’aide de Thomas.

Nous leur avons donné nos vêtements secs… ©PGHM de Chamonix

Tout le monde est ok pour entamer la descente vers le refuge du Goûter où un caisson en bon état nous attend et où nous sommes à peu près sûrs de pouvoir gérer Dan si son état venait à se dégrader. Et puis, c’est 600m plus bas. Ça compte dans l’état où il est. Nous remettons des vêtements secs à Dan et Matt. Nous refaisons les cordées. J’équipe Dan avec mon masque et Matth en fait autant avec Matt qui a les yeux très abîmés. Nous nous mettons en route et descendons la pente vers le col du Dôme. Nous rendons compte de notre départ au bureau et les guides nous annoncent sur la fréquence radio qu’ils montent vers nous.

Le bureau nous informe à ce moment-là que les prévisions météo ont changé. Les orages sont sur Sallanches et les Fiz et devraient arriver avant 23h00. Les guides prennent la communication radio. Cela leur confirme leur ressenti sur l’imminence de l’orage. Contrairement à nous, ils ont la vue sur les orages plus bas en vallée. Ils nous informent alors, logiquement, qu’ils rebroussent chemin. De notre côté, nous sommes conscients qu’il est trop tard, Dan ne remontera pas les 100m de dénivelé que nous venons de descendre et nous risquons de prendre l’orage avant d’avoir regagné Vallot. Nous décidons de poursuivre. La remontée au Dôme est extrême pour Dan et Matt qui sont à bout de force.

Nous naviguons au GPS pour retrouver la trace sous le Dôme du Goûter. Nous connaissons cet endroit que nous avons tous déjà parcouru à de multiples reprises mais nous savons aussi que le départ de la descente du Dôme est difficile à trouver de nuit et, de surcroit, dans le brouillard. Je sais à coup sûr que nous sommes dans le bon secteur mais où est cette foutue trace ? En même temps nous voyons à peine dans le halo des lampes à 30m. Nous sommes sûrement juste à côté… Finalement nous retrouvons la trace avec le soulagement de la confirmation et en sachant que, maintenant, ça ira vite. Heureusement, car nous commençons à voir des éclairs de chaleur, mais, pour le moment, toujours pas de tonnerre.  

Le lendemain matin, Dragon apparaît et, avec lui, la délivrance. ©PGHM Chamonix

La descente se passe bien même si les deux naufragés sont sur les rotules. Je suis un peu inquiet de quelques crevasses mal placées que j’ai vues dimanche dernier. Il ne manquerait plus que ça… Nous atteignons enfin l’arête de l’aiguille du Goûter et ces petites remontées. À grands coups de “come on Dan” “let’s go” et de “good job”, nous franchissons la dernière bute et devinons le halo du refuge. L’ambiance devient subitement plus électrique. Est-ce la présence de tout ce métal ou celle de l’orage qui arrive pour de bon ? Quoi qu’il en soit nous coupons la dernière pente et entrons au plus vite dans le refuge. C’est un soulagement énorme.

Je dis à Thomas que je sors faire le compte rendu radio pour dire que nous sommes tous en sécurité dans le refuge. Je lui dis en rigolant : “je vais essayer de ne pas me faire foudroyer avec ma radio“. Alors que je sors, et passe mon message radio, un éclair illumine tout le décor ! Je rentre quasiment en sautant dans le refuge sous le regard stupéfait de Thomas. Nous nous déséquipons. Dan n’a plus la force d’enlever ni ses crampons ni ses chaussures. Nous arrivons enfin dans la salle commune, l’un des guides dit en me voyant “il n’a pas l’air si mal”, pensant que je suis une des victimes…

Après avoir réalisé le bilan de Dan dans l’infirmerie du refuge il arrive dans la salle. Il ne sait pas quoi dire pour nous remercier. Après avoir mangé et bu, nous allons nous coucher dans le dortoir avec Dan et Matt afin de rester à proximité s’ils devaient aller mal dans la nuit. Dix secondes après s’être couchés, ils ronflent. Ils ronfleront toute la nuit ! Je me dis : “au moins, ils respirent.”

Des éclaircies sont annoncées.
Que fait-on ?

Le matin, le temps est bouché, il tombe du grésil et il y a du vent. Des éclaircies sont annoncées. Que fait-on ? On attend là ou on attaque la descente ? Finalement, après discussion avec le bureau nous décidons de descendre car le nuage reste bien collé sur le refuge. Dragon se propose de nous récupérer dès que nous serons sous la couche nuageuse. Nous descendons.

Deux secouristes sont encordés avec chaque victime car leurs pas sont encore hésitants. Dan nous fera même une petite baisse de tension, à la limite du malaise vagal. Peu de temps après, la météo permet à Dragon de l’extraire en treuillage avec Thomas.. Matt est aussi évacué en treuillage avec Johann. Ils vont vers la DZ. Les 4 autres secouristes descendons jusqu’à l’éperon avant la traversée du couloir où notre récupération par dragon sera facile. Initialement envisagée en appui patin, ça sera finalement en treuillage car nous risquerions d’envoyer des pierres sur des alpinistes qui montent sous l’éperon.

Le temps d’une photo dans l’hélico et c’est le retour à la DZ. ©PGHM de Chamonix

Nous sommes tous très heureux ! Une petite photo dans l’hélico et c’est le retour à la DZ. Dan et Matt sont transférés à l’hôpital en ambulance. Les examens sont bons même si les analyses de sang de Dan ressemblent à celles des coureurs de l’UTMB ! Matt devra soigner ses yeux avec des antiseptiques et des collyres.

Nous sommes félicités par les premiers à marcher du jour et par Stéphane qui est à la DZ. C’est une chance d’avoir vécu un tel secours où tout s’est aligné favorablement. Nous avons eu de la chance et nous avons su en tirer profit. L’entraînement, l’expérience de la haute-montagne dans le mauvais temps, la cohésion d’équipe sur le terrain et avec le bureau auront été déterminants pour la réussite de cette opération. C’est la réussite d’une équipe mais aussi celle du PGHM dans sa capacité à répondre présent dans ce genre de situation.

 

Fred, PG de Chamonix, adjudant-chef, guide et chef de caravane de secours en montagne.

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