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L’histoire de l’alpinisme est faite de secours marquants, pour le meilleur ou pour le pire. Le 21 juillet dernier, les hommes du PGHM de Chamonix ont réalisé une opération de sauvetage relevant du miracle. Récit incroyable par le « PG » lui-même, avec ce premier épisode : une jonction dans la tourmente.

Histoire incroyable mais vraie. Le 21 juillet dernier, alors qu’ils rentraient d’une caravane terrestre au Mont Maudit déjà éprouvante, les « gars du PG » se sont lancés au secours d’une cordée de deux alpinistes britanniques qui venait de passer cinq jours dans la montagne, pour réaliser « l’intégrale de Peuterey ». L’un deux a chuté en crevasse mais en est ressorti. Il souffre de l’altitude, le fameux « Mal aigu des Montagnes ». Il n’avance plus et délire. La cordée se trouve au Mont-Blanc de Courmayeur, à 4750 mètres d’altitude ! Les orages arrivent. Si rien n’est fait, une nuit de plus en haute altitude serait fatale…

Retour sur une histoire qui s’est vraiment passée. Fred, chef de la caravane terrestre, témoigne avec pudeur et simplicité de ce que nos secouristes ont vécu. Merci à eux.

©Coll. PGHM Chamonix

En ce début d’après-midi, alors que nous faisons sécher le matériel et les vêtements utilisés pour la caravane du Maudit, les éléments d’alerte pour le Mont Blanc de Courmayeur se précisent.

Finalement Stéphane, le patron, arrive à la drop zone et nous fait un point de situation. Le bureau (là où les alertes sont reçues et régulées) estime un engagement terrestre justifié mais, compte tenu de la situation (ce secours s’annonce long et difficile ; la caravane du matin a déjà éprouvé un peu les organismes) et du risque orageux avéré, Stéphane souhaite avoir notre ressenti de terrain.

Nous discutons de la situation et de la pertinence de l’engagement. Personnellement, je ne crois pas à la récupération de l’inconscient. Il me semble que cet avis est partagé par la plupart d’entre nous. Je prends la parole et résume l’opinion générale. Il nous parait justifié d’aller chercher le mieux portant qui ne pourra sûrement pas prendre tout seul la décision d’abandonner son compagnon de cordée. Pourtant, s’il ne le fait pas, il risque lui aussi de mourir. En revanche je pense qu’il faut être lucide et honnête avec les requérants et nous-même sur notre incapacité à ramener un inconscient depuis le Mt Blanc de Courmayeur. Il est donc clair et établi que, si le bilan se confirme, nous serons contraints de laisser l’alpiniste inconscient sur place. Cette décision est terrible mais fondamentale puisqu’elle définit précisément notre stratégie, rendant réalisable la mission et compatible avec le créneau météo imparti (les orages sont annoncés à 21h30).

Il est donc clair et établi que,
si le bilan se confirme,
nous serons contraints de laisser l’alpiniste inconscient sur place

C’est aussi très important car si nous sommes amenés à laisser effectivement l’inconscient au sommet, nous en aurons parlé avant sur la base d’arguments posés. En définissant la mission correctement et précisément, on sait quelle stratégie adopter et, de fait, quel matériel emporter.

L’engagement du « doc » ne nous semble pas justifié (le mieux portant semble pouvoir s’en passer) et, pour l’autre, il est sûrement trop tard. Des actes médicaux lourds (intubation) n’ont aucun sens ni aucune réalité dans ces circonstances.

 

Les matériels de bivouac pour nous (tentes, duvet etc…) ne sont pas emportés. La stratégie n’est pas d’y aller pour prendre l’orage avec eux mais c’est du pick and go.

Idem pour le matériel de brancardage. Aucune réalité envisageable sur les arêtes du Mont Blanc de Courmayeur et des bosses de neige et de glace en brancardant un inconscient, surtout par mauvais temps. Nous sortirions totalement de notre stratégie et serions très exposés aux orages et en danger dans nos déplacements ce qui serait susceptible de remettre en question la pertinence de notre engagement et notre sécurité.
Finalement nous convenons qu’une caravane à 4 secouristes sera suffisante, au moins dans un premier temps, pour faire ce qui est prévu. Je demande donc qui est volontaire. Les mains se lèvent et je dois définir les équipes.

On n’y voit rien : la progression se fait au GPS et aux fanions. ©Coll. PGHM Chamonix

Romain et Matth sont désignés. Romain est très entraîné. Il est le plus fort d’entre nous physiquement et a fait plusieurs courses en altitude ces dernières semaines. Matth est aussi un élément très solide, efficace en toutes circonstances. Bien que rentrant récemment de vacances il n’a pas du tout subi la caravane du matin alors qu’il a fait le trajet le plus long.

Johann et moi seront également de la partie. Avec Johann, nous sommes sûrs de notre forme et de notre adaptation à l’altitude. Ensemble, le dimanche précédent, nous avons atteint le sommet du Mont-blanc depuis Bellevue en passant par l’aiguille de Bionnassay, non stop. Nous avons donc passé quelques heures en altitude… Par ailleurs nous avons ainsi parcouru l’arête des bosses et la descente au Goûter que nous devrons emprunter pour la caravane.

L’idée était d’utiliser du matériel d’himalayistes
mais c’était resté à l’état de projet jusque maintenant.

Bref, l’équipe nous semble solide et nous sommes tous motivés.

Matth et Johann sont prêts les premiers. Ils seront déposés par Dragon en treuillage (nous avions pensé sauter de l’hélico à très basse altitude, le mécano a refusé) sur l’arête Nord du Dôme vers 4100m d’altitude.

Avec Romain, nous finissons les sacs. J’ai l’idée d’emporter une bouteille d’O2 et des lunettes (inhalateur à 02). Cette intuition sera assez déterminante pour la suite de la caravane… J’avais déjà pensé au préalable à la pertinence d’administrer de l’O2 aux victimes dans ce genre de caravane en très haute altitude. L’idée était d’utiliser du matériel d’himalayistes mais c’était resté à l’état de projet jusque maintenant.

On fera donc avec l’oxy de la dz, des gros « obus » de 5kg et des lunettes. Du coup, j’hésite. Je consulte Fabien qui me dit « prends-la, au pire tu la laisseras ». Le doc nous donnes une tablette de 6 comprimés de corticoïdes.

Pensée fugace pour le Sikorsky d’Henry et Vincendon
crashé à quelques dizaines de mètres,
forcément…

Nous sommes déposés au Plateau vers 4100m d’altitude grâce à un bloc de séracs écroulé que le pilote utilise comme référence. Pensée fugace pour le Sikorsky d’Henry et Vincendon crashé à quelques dizaines de mètres, forcément…

Nous arrivons sans encombre à l’abri Vallot. Johann et Matt sont derrière nous ; ils avaient plus de distance à parcourir pour atteindre Vallot depuis leur point de dépose.

La météo n’est pas fameuse mais on progresse « à vue », petit à petit.

Au départ de Vallot, le vent d’Ouest forcit brusquement et rend la montée pénible. Je me remémore l’effort fourni deux jours plus tôt avec Johann et maintes fois auparavant. Je demande à Romain de garder un rythme tranquille dans la première bosse qui est la plus raide et la plus coûteuse en énergie. Nous commençons à jalonner depuis Vallot pour faciliter la montée de la deuxième équipe et surtout pour préparer notre descente. À Vallot, nous appelons le bureau qui nous propose le renfort d’un troisième binôme qui acheminerait le caisson hyperbare jusqu’à l’abri. Ok pour nous, ça sera une aide précieuse. C’est Thomas et Matthieu R. qui viendront nous renforcer.

Un sourire dans la tempête. ©Coll. PGHM Chamonix

Nous atteignons le Mont Blanc dans le brouillard complet. Nous savons que nous sommes au sommet parce que ça arrête de monter… et entamons la descente sur l’arête du mont-blanc de Courmayeur.
Le vent fait tout givrer, on navigue au GPS pour être sûrs que nous sommes au bon endroit. Nous jalonnons toujours.

Nous sommes un peu surpris par la relative technicité de l’arête (passages en glace et un peu de « mixte », des rochers mêlés de neige et glace). Nous nous faisons la réflexion qu’il serait totalement impossible dans ce terrain de ramener un inconscient.

Nous arrivons enfin à un replat de l’arête et nous ne voyons qu’un sac à dos, une corde en tas et un piolet… pendant quelques instants nous sommes pris d’un doute (sont-ils partis ou, plus probablement, sont-ils tombés…). Finalement, nous voyons une tête dépasser du versant E de l’arête. Nous nous approchons du bord et découvrons la situation. Le mieux portant (Matt) a creusé une petite alcôve à mains nues et au piolet dans le flanc de l’arête pour y mettre son compagnon (Dan) à l’abri du vent. C’est assez efficace mais, sans pelle, l’alcôve est minimaliste et Dan a les jambes qui pendent dans le vide.

La pente est raide, au delà de 45 degrés. Romain m’assure et je descend au contact. Matt a l’air fatigué mais il est valide. Dan est très inquiétant et parle très difficilement, couché sur un karimat de bivouac. Mais il est conscient… selon Matt il a tenu des propos délirants les heures précédentes et après avoir chuté dans une roture il s’est plaint du dos et ses dernières forces l’ont abandonné. Le contour de la mission change quelque peu.
Et s’il y avait un espoir ?

Episode #2 à suivre la semaine prochaine…

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