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Remplir une vie

A ller en montagne ne devrait pas avoir d’autre signification que celle d’une recherche, jamais d’une fuite, car à un certain moment il faut savoir rentrer en soi-même, dans son individualité et ses sentiments, le seul espace possible avant le vide. La montagne devrait donc préparer à aller plus loin. L’alpiniste devrait savoir capter les choses et s’en enrichir ».* L’homme qui a écrit ces lignes en savait quelque chose : il a choisi d’arrêter l’alpinisme de haut-niveau à trente-cinq ans, après une première ascension en solitaire et en hiver au Cervin. Sa passion pour l’aventure avait besoin de plus d’espace, de fraîcheur aussi : Walter Bonatti (1930-2011) a ensuite choisi une vie de photo-journaliste, de témoin humaniste de la nature sur tous les continents. Lucide, Walter Bonatti n’a jamais confondu la passion de l’alpinisme avec le chronomètre, ni renoncé à son honneur quand celui-ci a été bafoué. Une vie d’alpiniste, ce n’est pas l’accumulation des cotations ou des dénivelés.

se mesurer avec les difficultés d’un sommet, cela voulait dire faire une enquête approfondie sur soi-même.
Walter Bonatti.

Les mots de Bonatti, encore : « se mesurer avec les difficultés d’un sommet, cela voulait dire faire une enquête approfondie sur soi-même ». Bonatti a défendu l’aventure au point de quitter l’alpinisme quand celui-ci ne paraissait plus capable de lui en offrir, mais « enrichi » de ce que la montagne lui avait appris : la fragilité de l’homme dans les situations délicates voire désespérées. La force que l’on peut trouver, en soi, dans ces mêmes situations. Et la satisfaction intérieure, a posteriori, de posséder cette force, ce savoir. La passion de Bonatti pour les grands espaces était sans compromis. Retournant en Himalaya, après sa douloureuse expérience au K2, il a préféré la beauté et l’engagement d’un sommet inconnu (le Gasherbrum IV, 7900 m et des poussières) à la barre symbolique des plus de 8000 m. Mu par un besoin vital d’aventure, Bonatti était guidé par l’esthétique et l’exploration : deux bonnes raisons de faire un pas de côté, loin des sommets et des standards habituels.

La Pointe de l’Innominata, 3731 m, versant italien du mont Blanc. ©Jocelyn Chavy

La semaine dernière, le guide de haute montagne Yann Borgnet a emmené son client sur les flancs du mont Blanc, tressant une singulière guirlande jusqu’à la cime : acclimatation au refuge Monzino avec l’Aiguille Croux, montée au bivouac Eccles en passant par la Pointe de l’Innominata, traversée rare du col Émile Rey jusqu’au refuge Quintino Sella, ascension de l’éperon de la Tournette jusqu’au mont Blanc, cinq jours après le départ de la vallée. Point d’exploit – la Tournette a été ouverte en 1872 – mais de l’imagination, et, même avec un siècle de topos, un parfum d’aventure. Alors oui, il n’y aura pas ou très peu d’expéditions lointaines cet été, pas de feuilleton haletant au Bottleneck ou de sommets andins. Mais il reste l’essence de l’alpinisme : l’aventure dans les Alpes ou le Cantal, le choix d’un alpinisme d’exploration sur les pas des pionniers, ou d’un itinéraire jubilatoire sur des cimes oubliées pour ceux qui tentent l’expérience.

l’essence de l’alpinisme : l’aventure dans les Alpes ou le Cantal, le choix d’un alpinisme d’exploration sur les pas des pionniers, ou d’un itinéraire jubilatoire sur des cimes oubliées.

Écoutons Walter Bonatti, les pensées d’un humaniste dont les mots ont une résonance particulière, que l’on soit un marcheur pressé ou un alpiniste contemplatif. « Escalader montagne sur montagne ne signifie pas toujours s’améliorer, et encore moins faire preuve d’héroïsme. L’héroïsme, aujourd’hui, ce serait plutôt de rester soi-même, de ne pas renoncer à être un individu, et un individu honnête ». De quoi remplir une vie.

* Montagnes d’une vie, éditions Guérin.

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