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Le mont Blanc par sa voie normale du Goûter voit passer beaucoup de monde, de toutes origines et de tous niveaux. Atteindre le sommet à la journée est une idée de plus en plus répandue parmi beaucoup d’alpinistes expérimentés, que ce soit pour relever un défi physique personnel ou tout simplement saluer le toit des Alpes sans rater l’apéro de soir. Dans tous les cas, il s’agit bien d’alpinisme et comme toujours, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation, a fortiori en y montant seul. Petit retour d’expérience sur une ascension dans le vent.

Comme toujours il faut bien poser les choses lorsque l’on parle de la voie normale du Goûter au mont Blanc. Cette voie côtée PD-, rappelons-le, est un itinéraire dont la fréquentation ne doit pas masquer le caractère alpin. Evidence ? Pas tant lorsque l’on entend parler certaines personnes pour qui « l’autoroute » du mont Blanc ne serait plus qu’une vulgaire piste de randonnée surfréquentée. Certes, les difficultés techniques sont modérées pour un alpiniste expérimenté. Mais l’altitude, éventuellement la solitude (relative) et la météo restent des paramètres non négligeables à plus de 4000m. Sans oublier que « le mont Blanc est un 5000, pas un 4000 » comme le rappelle souvent François Damilano, guide de haute-montagne qui emmène parfois des clients au sommet à la journée. Un certain Mathéo Jacquemoud, guide et ancien détenteur du temps record de l’ascension, le propose aussi à certains de ses clients.

Il ne s’agit pas de se transformer en coureur des cimes
ou en speed-climber bave aux lèvres

Alors pourquoi en plus y monter seul ? Pourquoi pas ?! Il ne s’agit pas de se transformer en coureur des cimes ou en speed-climber bave aux lèvres. Non, juste de réaliser une course en montagne pour laquelle l’endurance (3800m de dénivelé positif et négatif), l’adaptation à l’altitude et la gestion du temps seront les clés d’une grosse et belle journée. Le tout avec un sac relativement léger. A une autre échelle, certains préfèrent gravir la Dibona à la journée tandis que beaucoup prennent leur temps avec une nuit au refuge du Soreiller. Idem à l’aiguille du Tour sans passer par la case Albert 1er (souvenez-vous de notre article). Alors pourquoi ne pas partir sur la grande bosse tôt le matin et revenir pour trinquer à sa santé à l’heure de l’apéro ? Banco ?

Il est 5h, Chamonix s’éveille. ©Ulysse Lefebvre

3h51 – Une longue formalité

Un départ très matinal s’impose pour mettre toutes les chances de son côté. Partir du parking du hameau de Bionnassay (1405m), sur la commune de Saint-Gervais, permet de rejoindre rapidement la gare d’arrivée du téléphérique de Bellevue, à 1796m.

Un petit sac de 22 litres permet de prendre le nécessaire indispensable à une course en haute-montagne : crampons légers (type hybride alu/acier), piolet léger, baudrier minimaliste et une broche, casque et éventuellement un brin de corde de 30m en 6mm en cas de pépin (pour soi ou un autre). Certains chaussent des baskets suffisamment rigides pour y placer efficacement des crampons à lanières ou semi-automatiques. Personnellement, je me sens mieux en haute-montagne avec de vraies chaussures d’alpinisme, type Trango (La Sportiva) ou Ribelle (Scarpa).
Reste à ajouter l’eau et les vivres de course et c’est parti. Une paire de bâton peut s’avérer utile car avant de grimper, il va falloir marcher (ou trottiner). Cela ressemble à une marche d’approche mais elle est à ne pas sous-estimer.

4h53 – Chamonix s’éveille

Du mont Lachat (2115m), les lueurs de Chamonix à peine éveillée vous sortiront de la longue torpeur d’une marche mécanique, un pas après l’autre dans le halo de la frontale. L’obscurité presque totale laisse place aux premiers signes de vie. Dans la vallée mais aussi au loin, à l’aiguille du Midi ou, dans la ligne de mire, à la proue du Goûter.

L’aube à Midi. ©Ulysse Lefebvre

La verticale du Goûter ! ©Ulysse Lefebvre

7h48 – Un couloir tant attendu

Le refuge de Tête Rousse (3187m) sonne la fin de la randonnée pédestre. Le Grand Couloir le surplombe (pompeusement surnommé « couloir de la mort » par certains esprits catastrophistes). Il va falloir gravir les 600m de rocher plus ou moins saupoudrés de neige, parfois câblés. Ce matin, une seule cordée est engagée à cette heure tardive au regard des horaires d’ascension classiques, en deux ou trois jours. Ils traversent les 40m du dégueuloir de pierres encordés et à un pas très lent. C’est dans ce genre d’endroit qu’il faut au contraire passer rapidement et sûrement. Seul, il est facile de doubler sans gêner. Peu de neige aujourd’hui, c’est encore plus pratique à gravir sans crampons. Les caoutchouc des semelles mord bien, le rythme baisse un peu même si l’escalade est aisée. En cause : l’altitude et la nécessité de s’économiser, deux paramètres essentiels à garder en tête. Le chemin est encore long. 

Contre-exemple : mieux vaut faire vite et seul (l’un après l’autre) dans le passage exposé du Grand Couloir. ©Ulysse Lefebvre

L’itinéraire partiellement câblé dans l’aiguille du Goûter. ©Ulysse Lefebvre

8h51 – Premier Goûter

L’arrivée à l’ancien refuge du Goûter (3817m) – tiens, toujours pas démonté celui-là ? – marque la fin de l’escalade et l’entrée dans le monde de l’alpinisme en haute-montagne. Pour profiter encore un peu de la solitude, préférez une pause casse-croûte ici. Au nouveau refuge (3863m), Babel située à quelques centaines de mètres plus loin, ce sera déjà l’agitation du monde qui vous happera sans prévenir.

D’un Goûter à l’autre. ©Ulysse Lefebvre

La prochaine fois, on monte par la voie Royale de l’aiguille de Bionnassay ? ©Ulysse Lefebvre

9h48 – Chassé croisé

Nous y voilà : Dôme du Goûter (4304m), col du Dôme (4236m) puis tremplin pour le sommet avec Vallot (4362m) et les Bosses 4510m). Depuis le col, la voie évidente mais pas libre pour autant. À partir de maintenant, il faudra user de sérénité pour parvenir au sommet. C’est à nouveau l’intérêt d’être seul que de pouvoir avancer vite et dépasser les autres cordées facilement (et respectueusement bien-sûr !) sur la trace plus ou moins large. Ne mettez pas trop la tête dans le guidon. Il est très instructif d’observer la typologie des cordées en chemin. Et, qui sait, vous pourriez même croiser un copain !

10h03 : Dernière ligne droite (et pentue). ©Ulysse Lefebvre

Certains redescendent déjà… ©Ulysse Lefebvre

…tandis que d’autres montent encore (à droite, le copain Niçois Antoine Rolle pour son premier mont Blanc en tant qu’aspirant guide). ©Ulysse Lefebvre

12h04 – Sommet, mi-course

Et voilà le sommet, venté aujourd’hui, qui déroule sa longue et large arête. Les échanges de joie mêlée de fatigue vont bon train. Seul, on se permettra, une fois n’est pas coutume, une auto-congratulation de bon aloi. Une forme de motivation aussi en se rappelant que la journée n’est pas finie. Ce n’est que la moitié et il faut encore redescendre sans se prendre les crampons dans le pantalon, ni faire une petite fringale qui transformerait le retour en longue galère. Coup d’oeil à 360°, le panorama est unique, ne l’oublions pas. Autour, tout est moins grand, moins haut. Quoi qu’on en dise, le mont Blanc reste un grand sommet.

11h50 : Sur l’arête sommitale ventée. ©Ulysse Lefebvre

Plus que 3637m à redescendre. ©Ulysse Lefebvre

18h à la voiture
18h02 dans les tongs
18h45 à la supérette du coin

18h – Bière ou rosé ? 

Inutile de faire un long discours sur la descente. Vous avez repéré à la montée et plus qu’ailleurs, il faut rester vigilant. Comme souvent, la pression diminue avec le retour sur le plancher des randonneurs, après Tête Rousse. C’est là aussi que ça commence à être long, dans les jambes et dans la tête. On commence à se demander si les baskets n’auraient pas été une bonne option. Même si le sac est léger, on s’en veut d’avoir emporté 650g de corde pour rien… tout en se disant que d’un autre côté, s’en servir n’aurait pas été bon signe !

Une petite après-midi de descente plus loin, alors que d’autres vont attaquer le dîner en refuge, vous retrouvez le monde d’en bas et ses horaires conviviaux. 18h à la voiture, 18h02 dans les tongs, 18h45 à la supérette du coin pour ne pas arriver les mains vides à l’apéro. 19h en terrasse et au loin, un dôme blanc qui scintille encore du soleil d’une longue journée. Allez dites-le, même intérieurement : « Ce midi j’y étais. Ce midi j’étais là-haut. Et là, je suis de retour en bas. » Savourez comme il se doit le retour d’une bonne journée en montagne sans flons-flons, mais sans bouder votre plaisir non plus d’avoir rendu visite au seigneur des lieux, tout en rentrant avant que le soleil ne se couche. Sacré santé ! À la vôtre !

14h15 : avant de replonger dans le Grand Couloir, dernière difficulté de la journée. ©Ulysse Lefebvre

15h53 : Le refuge de Tête Rousse (3863m). Il ne peut plus rien vous arriver d’affreux maintenant (sur un air bien connu). ©Ulysse Lefebvre

Massif du Mont-Blanc, mont Blanc, 4810 m, voie normale du Goûter, PD-

Cet itinéraire est sans aucun doute le plus parcouru du mont Blanc mais aussi du massif éponyme. Pour gravir le sommet à la journée, il faudra partir tôt, bien avant que le petit train de l’Aigle n’ouvre, ce qui ajoute un peu plus de dénivelé au parcours. 

Accès 
Parking du Crozat, au hameau de Bionnassay (Saint-Gervais)

Topos 
On ne peut que vous conseiller le topo de François Damilano Mont Blanc, 5 voies pour le sommet, chez JMEditions.

Matériel
Casque, baudrier, une broche, piolet, crampons, chaussures de montagne dignes de ce nom, éventuellement un brin de corde de 30m en 6mm, bâtons. 

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