6   +   4   =  

Parfois, Alpine Mag part en expé. Le plus souvent possible à vrai dire. En automne dernier, nous sommes partis avec François Damilano dans une province népalaise du doux nom de Far West. Ça ne s’invente pas. Bâton de marche dans une main, piolet dans l’autre. Haut si possible. Loin c’est certain. Durant cinq semaines, c’est une foule d’histoires qui se sont passées et qu’on va vous raconter, entre voyage, trekking, alpinisme ou coulisses. Dans ce premier épisode, brossons un tableau général de l’expé, des lieux et des enjeux. Ensuite, il sera temps de s’arrêter sur quelques épisodes particuliers : rencontres inattendues, instants suspendus, ascensions, coulisses des prises de vue photo et vidéo… Allez allez, on vous emmène en expé au Far West népalais.

Le film de cette expédition, Limi, sera diffusé en avant-première aux Rencontres Ciné Montagne de Grenoble, le vendredi 8 novembre 2019 au Palais des Sports. Suivront d’autres dates :

17 novembre 2019 au Festival International du film d’aventure de La Rochelle
21 novembre 2019 au Festival Rencontres de l’aventure, à Gruyère (Suisse)
22 novembre 2019 aux Rencontres de la cinémathèque de Gap

 

E xplorer : Parcourir, visiter une contrée, un lieu mal connu ou inconnu.
On a toujours un peu peur d’utiliser ce terme galvaudé, martelé, marketé… et donc mal barré. La conquête de l’ouest est finie, celle des pôles et des déserts également, restent les fonds marins et quelques coins infinis de l’espace.
Sur Terre pourtant, il reste des zones blanches, en particulier sur les cartes de l’Himalaya. Du moins grises, depuis que Google Earth et ses photos satellites sont arrivés pour pallier la faiblesse des cartes. Sur les 2500 kilomètres de l’arc himalayen, il existe des secteurs peu parcourus voire carrément délaissés par les alpinistes et autres trekkeurs. Plusieurs raisons à cela. L’éloignement d’abord, qui complique la logistique d’expé et en augmente les coûts. Mais aussi l’existence d’une sorte de seuil d’altitude psychologique en deçà duquel les sommets n’attirent pas. Pourquoi grimper à 6000m quand il y a des 7000 et des 8000 à côté ? Justement : les montagnes de Limi répondent à cette question en combinant éloignement et altitudes intermédiaires, exploration mais niveau technique abordable. On y va ?

Un bon point de départ pour une expé au Népal : le sas de décompression du quartier boudhiste de Bodnath, à Katmandou.  ©Ulysse Lefebvre

Autre préalable indispensable : un chef d’expé en béton armé en la personne de François Damilano, avec au compteur, plus de trente expés en Himalaya. ©Ulysse Lefebvre

Vous avez dit Far West ?

C’est après une journée de voyage depuis Katmandou et deux avions que les premières cimes pointent le bout de leur nez. Le massif de Limi est situé à l’extrême ouest du Népal, à la frontière tibétaine au nord et indienne à l’ouest. Depuis la capitale népalaise, il faut d’abord faire escale à Nepalganj, tout à l’ouest, avant de remonter à Simikot, petit village perché, zebré par une piste d’atterissage. Ici, la culture majoritaire est hindoue. Les femmes ont un point rouge au milieu du front et des bijoux d’or et argent au nez et aux oreilles. Le Tibet n’est pas si loin mais le boudhisme n’est pas passé. En ce mois de septembre, c’est la saison des moissons et du battage des blés. Le village est rythmé par un étonnant mix du son des bi-moteurs à l’approche et des fléaux qui tapent sans discontinuer sur les toits des maisons. Le tourisme n’a pas encore marqué la région et seules deux ou trois lodges proposent des chambres aux curieux de passage. Quelques indiens s’arrêtent aussi, sur le chemin du pèlerinage du Kailash (6 638m), la montagne sacrée située juste derrière la frontière tibétaine. Hindous mais aussi bouddhistes se mélangent pour marcher vers cette « demeure des dieux » avant d’en faire le tour et ses 52km. Pour les bouddhistes, 108 tours permettraient d’atteindre le Nirvana. Nous n’avons malheureusement que 4 semaines sur place et devrons nous résoudre à des activités plus prosaiques et terrestres.

Le tourisme n’a pas encore marqué la région

Simikot : deux avions depuis Katmandou, des champs à perte de vue jusqu’à l’horizon, barré de sommets inconnus.  © Ulysse Lefebvre

Cartes blanches ?

Alors certes il existe une carte des environs aux 1:150 000. On y voit quelques triangles symbolisant des sommets aux altitudes estimées ou encore un sentier intitulé « Limi Trek », embryon de circuit touristique. Quelques points caractéristiques sont également indiqués, tels que des glaciers, des pistes et des lacs. Ces infos proviennent d’imagerie satellite et, historiquement, d’un fond de carte finlandais, enrichi et complété au fil des années avec les informations récupérées par les voyageurs sur place. Nous reparlerons de la cartographie au Népal, dans un épisode à venir. Dans le secteur, l’un des rares sommets à attirer les alpinistes est le mont Saipal (7030m). Il a, contrairement à tous ses autres voisins de la région, la particularité de dépasser le cap symbolique des 7000m. Le nombre d’ascensions se compte néanmoins sur les doigts de la main. Quant au massif de Limi, il se situe un peu plus à l’est et ses cimes tournent autour des 6000m.

Le Saipal (7030m) vu depuis les environs de Simikot.  ©Ulysse Lefebvre

L’un des meilleurs connaisseurs de la région est un guide français, Paul Grobel. L’histoire de « Paulo » et François Damilano est longue et jalonnée d’expés et de nombreuses explorations, dans l’ouest du Népal notamment. Paulo a déjà parcouru cette région, lors de treks mais aussi pour gravir les mont Ashvin Sud (6055m) et Ashvin Nord (6025m), sommets autorisés par les autorités népalaisesn et situés tous deux à l’entrée du coeur du massif. Paulo n’avait cependant pas pénétré plus avant, restant plutôt en périphérie. Mais ses photos, prises depuis le sommet de l’Ashvin Sud, montraient tout le potentiel de ce massif pour les alpinistes patients. Comme souvent, ce sont quelques clichés qui ont activé notre projet d’expé. Sous prétexte de viser l’ascension des sommets autorisés, il était temps pour nous d’envisager les sommets vierges alentours, frôlant, Ô malheur, à peine les 6000m ; mais ayant la particularité d’être vierges, relativement accessibles techniquement et surtout, terriblement esthétiques.

L’une des premières images du massif, tombée entre nos mains, ressemblait à ça : un cirque herissé de sommets. Il n’en fallait pas plus pour lancer l’expé. ©Ulysse Lefebvre

Extrait de la carte du massif de Limi : Simokot au sud, la vallée suspendue au nord, le cirque glaciaire de Limi au centre.  ©Himalayan Maphouse

Roadbook

Pour l’heure, il s’agit de tracer un trait symbolisant la « marche d’approche » de Simikot au camp de base, situé à 4900m, au cœur du massif de Limi. Une dizaine de jours de marche sont nécessaires pour l’atteindre, avec ânes bâtés, muletiers et équipe de cuisine (les « cooks »). Pour atteindre le camp de base, il faut traverser quelques villages avant de s’enfoncer dans les hautes vallées. L’une d’entre elles, repérée sur l’image satellite, nous semble particulière. C’est une vallée d’altitude, perchée au plus près du Tibet. Vaste, plane et lovée derrière un col que nous avons hâte de franchir. Viendra ensuite le camp de base.

La « vallée suspendue », crux de la longue marche d’approche vers Limi. ©Ulysse Lefebvre

Instant d’une rare sérénité, lors de la traite matinale des yacks, à quelques encâblures du Tibet. ©Ulysse Lefebvre

Dan Bahadur Magar, « mountain leader » et chef de l’équipe népalaise. ©Ulysse Lefebvre

Les muletiers sont la plupart du temps des locaux recrutés sur place. ©Ulysse Lefebvre

Les porteurs et cooks, membres essentiels de l’expé, dont on reparlera dans un épisode à venir. ©Ulysse Lefebvre

Là-bas, nous nous installons une dizaine de jours pour explorer le potentiel alentour à notre portée. Une portée variable d’ailleurs puisque nous sommes en réalité deux équipes. Celle formée par François Damilano, Guy Pérazio et Jean-René Talopp, deux compagnons de voyage fidèles, aux objectifs purement orientés vers le plaisir. Cette cordée a en tête un sommet estimé à 6000m, techniquement accessible et très esthétique. Une deuxième option est également envisagée : une dent parfaite, pyramide posée au cœur du cirque de Limi. Sa face d’une hauteur modeste (environ 200m) est cependant raide et plaquée de neige. Entre difficultés techniques et possibilités de protection, il n’est pas sûr du tout que son ascension soit possible. De l’autre côté, nous avons une équipe de quatre alpinistes sur-motivés et entraînés, emmenée par Julien Désecures, guide à Chamonix, prof à l’ENSA, spécialiste du mixte, des placages délicats, et auteur à ses heures perdues sur Alpine Mag. À ses côtés, Evelyne Miot, Floriane Pugin et Gregoire Lestienne, guide lui aussi, complètent les deux cordées. Leur plan initial ? Accompagner la première équipe pendant la moitié de l’approche avant de la quitter pour « couper » à travers le massif et gravir quelques sommets au passage. Un projet ambitieux car nécessitant beaucoup de portage à quatre seulement (autonomie de nourriture, matériel d’escalade, de bivouac…). Une fois la traversée effectuée, leur objectif est de rejoindre la première équipe pour quelques escalades partagées dans le cirque de Limi, avant une autre traversée de retour vers Simikot. Pour l’équipe de François, il s’agit de continuer la marche autour du massif pour revenir au point de départ après un tour complet de Limi.

Exploration et aventure oblige, les plans ont été bousculés par différents éléments plus moins perturbateurs. Expé à suivre…

Au coeur du cirque, avec le choix des objectifs pour seul dilemme. ©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

« La dent », objectif premier de l’expé. Un sommet modeste, une face pas très haute mais technique. Un choix esthétique. ©Ulysse Lefebvre

L’accueillant Shikan Ri (5998m), ou comment s’épanouir sur une bosse de neige au bout du monde. ©Ulysse Lefebvre