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Qui n’a jamais rêvé de cocher les 100 plus belles courses des Écrins ? Compilée par Gaston Rébuffat, cette sélection recèle des escalades tombées dans l’oubli, peu ou pas répétées. Guide du bureau de la Grave, au pied de la Meije, Benjamin Ribeyre a décidé d’y emmener ses clients, comme Rébuffat le faisait, voie après voie. Et de revisiter de belles escalades au parfum d’aventure. Premier volet d’un nouveau 100 Plus Belles, au coeur de l’Oisans sauvage, avec en bonus un topo inédit.

Le silence : un son ou l’absence de son ? Question métaphysique. Pour l’obtenir, le silence, une certitude : s’éloigner de l’Homo Sapiens et de ses moteurs en tout genre. Le monde numérique qui nous entoure regorge d’invitations aux voyages lointains dans des terres inconnues, à la recherche de notre moi profond. Mais a-t-on vraiment besoin de parcourir la moitié du globe terrestre pour s’isoler ?

Je cherche dans le fond de ma poche le précieux bout de papier racorni. « Attaquer au-dessus d’un petit chapeau par des dalles, jusqu’à une vire que l’on suit à droite. » Je viens de lire la phrase à haute voix pour que mes deux compagnons de cordée puissent m’aider dans la recherche du meilleur itinéraire. Je râle tout ce que je peux contre cette description typique de l’ouvrage de référence qu’est Le Guide du Haut-Dauphiné de François Labande. Tant pis, encore une fois je vais me fier à l’organe proéminant se trouvant au milieu de ma figure qui pourrait, par sa taille, me permettre de fumer sous la douche !

Les 100 plus belles oubliées

Le lichen sec crisse sous mes doigts. Je fais attention où je pose les semelles de mes « grosses ». Le rocher est excellent et à bonne température malgré que nous soyons toujours à l’ombre dans cette face sud-ouest. Tous les deux ou trois mouvements, je lève la tête en direction du sommet et me pose la question suivante : « par où est-ce que je passerais si j’étais en train d’ouvrir cette voie ? ».

Nous ne sommes pas en train d’ouvrir et néanmoins depuis maintenant cinq longueurs, nous n’avons vu que deux pitons rouillés et les restes d’une sangle. La voie est en bonne place dans une autre bible du massif mais l’absence de traces de passages crient le contraire : « Pauvres fous, que faites-vous ici ? Personne ne vient dans la face sud-ouest du sommet centrale de la Tête de Lauranoure (3325 m) ! »

La raison de notre présence ici : un projet au long terme. Je suis guide de haute montagne depuis maintenant trois ans et le petit village de La Grave est pour ainsi dire mon camp de base. A l’âge de 9 ans, je parcourais ma première course figurant dans le célèbre ouvrage de Gaston Rébuffat, Les 100 plus belles courses et randonnées du Massif des Écrins : le col du Sélé.

©J. Chavy

Guidé par les Écrins

Sa carrière d’alpiniste est rythmée par les ascensions proposées par Rébuffat : après sa première course dans les Écrins, le col du Sélé, Benjamin Ribeyre gravit le mont Gioberney à 10 ans, la Tête des Fétoules par l’arête ouest à 13 ans, la voie Pierre Allain au Grand Pic de la Meije à 15 ans, la Devies-Gervasutti dans la muraille nord-ouest de l’Ailefroide à 17 ans, le Mayer-Dibona au Dôme des Écrins en solo intégral à 20 ans, la face nord directe de la Meije en hivernale à 23 ans. Deux ans plus tard, il réalise la remarquable face sud directe du Doigt de Dieu à la Meije en solo intégral.

Topo or not to be ?

C’est tout naturellement mais quand même avec une pointe de défi que je me suis lancé l’année dernière dans un projet un peu fou : réaliser l’ascension des 136 courses – et oui Rébuffat a gonflé un peu le livre – décrites dans le massif des Écrins, mais toujours accompagné de clients. C’est une façon que je trouve très élégante de parcourir mon massif hôte et ainsi partager ma passion avec des voyageurs, ponctuels ou non.

Comme j’aime à le dire : « je n’utilise désormais plus qu’un seul topo pour pratiquer l’alpinisme estival ». C’est ainsi que nous nous retrouvons, Paul, Éric et moi dans mon garage pour préparer les sacs. Cette fin de semaine, les corps sont déjà endoloris par l’ascension de l’arête sud-sud-est du Pic Gaspard : plus longue arête des Écrins ? Les spécialistes auront tout le loisir de débattre de cela pendant que je grimperai la prochaine montagne sur la liste !

Mes deux voyageurs me posent beaucoup de questions : « On prend des crampons ? », « Un piolet léger en alu suffit-il ? », « Tu penses que l’on va avoir quelle température dans la face ? », etc. Je suis bien incapable de répondre. J’ai posé les mêmes questions à mes collègues et personne n’a grimpé cette voie…

Nous chargeons donc notre sac avec des « au cas où » et prenons la route direction le Plan du Lac au pied du hameau de Lanchâtra. La chaleur de cette nouvelle canicule ainsi que nos sacs nous imposent une démarche que Paul aime appeler « un train de sénateur ». C’est ainsi que nos silhouettes bedonnantes sous le poids des « au cas où » s’acheminent vers le fond du vallon de Lanchâtra et la Tête de Lauranoure.

La confluence de deux rivières et une belle étendue d’herbe verte seront notre gîte pour la nuit. Le repas déshydraté vite avalé, nous nous contorsionnons dans nos duvets, la tête tournée vers les étoiles et le jour décroissant.

Mes compagnons me posent des questions sur le matériel à prendre, ou les conditions à venir. Je suis bien incapable de leur répondre. 

Je relis une dernière fois la succincte description du Labande et essaye de visualiser la voie. Quels vont être les pièges à éviter ? La descente, restent-ils des relais en place ? Le rocher va-t-il être aussi bon que ce que le topo décrit ? Tout autant de questions, qui malgré l’album Ziggy Stardust de David Bowie et un ciel magnifique, réussissent à me tenir éveillé. The Wall des Pink Floyd aura raison de moi et de mes réflexions. Bonne nuit.

Jour d’affluence en Oisans ?  © Benjamin Ribeyre

Une voie rare

Le réveil se fait avec le lever du jour. Le roi soleil ne tardera pas mais nous n’allons pas attendre sa majesté car son levé a la réputation de durer en longueur. La tête toujours pleine d’incertitudes je guide mes voyageurs vers le pied de la face. Il n’y a ni chemins, ni traces récentes d’un quelconque passage… C’est à travers les myrtilles et les rhododendrons, puis les herbes rases et enfin les éboulis que nous rejoignons le pied de la face en moins de trois heures…

Le premier contact est rassurant. Compact, solide et à bonne température. Du côté du ciel : bleu sans nuage. Casque sur la tête, on est quand même dans les Écrins ! Baudrier sur les hanches et armada de pièces métalliques en tout genre autour de la ceinture, nous voilà parti à la découverte de la voie ouverte par Ernest Brun, Pierre Faure et Germain Turc le 22 juillet 1945. Pour démontrer l’absence de fréquentation de la zone, cette voie ne fut répétée pour la première fois qu’en 1988, soit quarante-trois ans plus tard ! Les seconds ascensionnistes empruntèrent d’ailleurs un tracé différent de la ligne originale dans les dernières longueurs. Nous utiliserons aussi cette variante car la connexion avec l’esprit des ouvreurs étant mauvaise ce jour-là, la voie originale nous est restée cachée.

Le contrefort en III vite avalé, nous nous retrouvons au pied des difficultés. La face est raide, le rocher auparavant grisâtre tourne dans les tons orangés. Du granit « rouge » et compact dans l’Oisans sauvage, est-ce une illusion ? Une réminiscence du psychédélisme de la ligne de basse de Roger Waters ? Je me pince, mais tout cela est bien réel. Je dois choisir un dièdre mais la peur de me tromper me noue les tripes. Mes voyageurs comptent sur moi. En essayant de me replacer dans la tête d’un découvreur je choisis celui de droite et bingo ! Un premier relai sur deux pitons. Ils représenteront à eux seuls les deux tiers du matériel que nous allons trouver.

Une voie ouverte en 1945, avec une seule répétition connue, en 1988 !

Les longueurs s’enchainent malgré de longs temps à observer et imaginer une ligne logique. Quelques fois je crois reconnaître un passage du topo dans une fissure se présentant sous mes doigts, ou l’inverse. Finalement, j’en suis sûr, nous sommes dans la voie. Un dièdre vertical avec un piton au milieu, c’est ici ! Nous avons grimpé plus de la moitié de la distance nous séparant du sommet. Les doutes s’évanouissent et je redouble d’efforts pour grimper vite, proprement et sans perdre le fil de la voie. « Par de petits murs délicats, gagner un long couloir ascendant à gauche (ensemble de IV+ et V). Le remonter (facile), puis suivre une grande vire diagonale à gauche jusqu’au pied de cannelures raides. » Merde ! Encore ! Mais ce n’est pas possible… Pas de vire, ni d’ailleurs de cannelures raides. Des rochers brisés déversant au-dessus nous barrent l’accès au sommet.

Dans la face S-O. du sommet ouest de Lauranoure. ©B. Ribeyre

Doutes

Je sais que nous ne sommes qu’à quelques encablures de la cime mais un passage surplombant ou lisse pourrait contrecarrer tous nos plans. J’hésite. Les voix intérieures discutent entres elles pour essayer de ne pas laisser transparaitre mes doutes. Au bout d’un moment, je discute avec Paul et Éric. Leur lis le topo. La vire n’existe pas ou plus et les cannelures sont peut-être devenues transparentes avec le temps. Je ne sais plus. Je pointe mon doigt vers la droite et un dièdre aux allures abordables. « On va tirer tout droit dans ce dièdre ça n’a pas l’air difficile. Au-dessus, on fera comme on a l’habitude de faire : improviser ! »

Avec Paul et Eric nous commençons à bien nous connaître. Cela fait maintenant quatre ans que l’on voyage deux semaines par an ensemble à travers les Alpes. Notre cordée fonctionne à merveille. Ils me font confiance et j’essaye de leur rendre la pareille. La relation de cordée que nous avons illustre parfaitement mon idéal de l’alpinisme : de la bonne humeur, de la motivation, des échanges en tout genre, de la technique et de l’aventure.

On va tirer tout droit dans ce dièdre ça n’a pas l’air difficile. Au-dessus, on fera comme on a l’habitude de faire : improviser ! 

Je m’élance donc dans la longueur « facile » mais on dirait bien que la perspective m’a joué un tour. C’est ici aussi surplombant et les possibilités de se protéger sont sporadiques. Je souffle, essaye de me concentrer. Même si le rocher est bon, le lichen et tout simplement le fait d’être en pays d’Oisans m’obligent à redoubler de vigilance. Je teste chaque prise et ne tire jamais dessus. En Oisans, il vaut mieux pousser que tirer ! Les quelques pas dans le sixième degré sont agréables à grimper. Se sentir pendre, presque au sommet d’une face de 500 mètres, sans effort est très grisant. Je m’applique à finir les derniers mouvements et découvre la clef vers la sortie.

Un couloir/dièdre nous ouvre la voie vers l’arête sommitale. Je cours en faisant attention de ne pas déloger un bloc et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire me voilà à moins de cent mètres du sommet tant attendu. Une arête aux allures brisées mais en bon rocher pour l’Oisans nous amène gentiment à la cime. Les vautours volent autour de nous pour nous accueillir dans leur territoire. Malgré leurs invitations nous allons essayer de ne pas constituer le plat principal de leur diner.

Escalade dans la voie Brun-Faure-Turc de 1945. ©Benjamin Ribeyre

La perspective depuis le sommet de la Tête de Lauranoure m’est inconnue. Je reconnais les sommets aux alentours un par un et non sans mal. Je vois notre massif sous un nouvel œil. Il est déjà 15 heures et il ne va pas falloir trainer car la descente n’a pas l’air plus parcourue que la montée.

À nouveau, il faut imaginer et comprendre ce que l’auteur du topoguide a voulu exprimer. Tant bien que mal nous acheminons nos corps fatigués vers la vallée verdoyante. Nous quittons le monde minéral pour le végétal. Les odeurs reviennent, l’eau coule en abondance et rafraichit nos gosiers desséchés. Après 14 heures d’efforts nous voilà sur les rives du Vénéon. La tête encore dans le ciel étoilé de la veille. Je prends le volant et conduis tout le monde jusqu’à La Grave.

Pour continuer à suivre mes aventures dans le massif des Écrins, rendez-vous sur la page Facebook « 100 plus belles courses des Écrins » ou sur www.benjaminribeyre.com/projet-100-plus-belles-courses-des-ecrins/ pour voir la liste des courses.

 

TOPO

Tracé et topo Tête de Lauranoure ©Benjamin Ribeyre