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Treks en Himalaya

Le survol des géants – Épisode 1 L'appel du Karakoram

Au cours d’une expédition de six semaines en vol bivouac, Antoine Girard et Damien Lacaze ont réalisé une boucle de 1500 km en survolant ou effleurant les plus grands sommets du Pakistan, de la frontière afghane à la frontière chinoise. Premier épisode de cette aventure soutenue par les Bourses Expé, où ils atteignent 7950 mètres en parapente.

E

n 2017, j’étais l’assistant de Benoît Outters sur la X Alps, la fameuse course d’endurance et de parapente à travers l’arc alpin. Antoine était un concurrent, mais durant la longue semaine de repérages précédant la course, il m’a raconté son voyage au Pakistan de 2016. Bien entendu, son vol en solitaire au dessus du Broad Peak était dans toutes les têtes, y compris la mienne. Lors qu’il m’a annoncé qu’il comptait y retourner l’été suivant j’ai sauté sur l’occasion. La course passée, nous nous sommes revus à la Coupe Icare où nous avons scellé notre entente. Nous partirons donc tous les deux faire du vol bivouac dans le massif du Karakoram à l’été 2018, la forme la plus engagée et la plus pure en vol libre. Avec l’idée d’empocher, au passage, un fameux sommet de plus de 7000 mètres.

Le vol bivouac, c’est la pratique du vol libre la plus pure et la plus engagée.

C’est se balader dans les montagnes avec dans son sac, un parapente, de quoi dormir et manger. C’est marcher ou voler, bivouaquer en montagne, rester le plus possible en altitude pour ne pas avoir à remonter avec un gros sac. Cela impose d’être un pilote complet, de faire sa propre analyse météo et être capable de s’orienter en adaptant son objectif aux conditions du jour. Mais également de combiner des connaissances du milieu montagnard et, en fonction des objectifs, être alpiniste. Le tout en autonomie totale pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Ajoutez à cela les montagnes énormes du Karakoram, le peu de routes qui les parcourent et la quasi inexistence de secours en cas de pépin, vous obtenez un cocktail parfait pour tester son mental, sa résistance et l’envie de découvrir un pays merveilleux.

Welcome to Pakistan. © Antoine Girard – Damien Lacaze.

Une première aventure de 16 jours

En bon connaisseur des lieux, Antoine sait qu’il est relativement dur de trouver des thermiques, ces colonnes d’air chaud qui nous permettent de monter, lorsqu’on est bas (comprenez, en dessous de 4000m). Il était donc hors de question de se poser en fond de vallée à la fin de chaque vol car la marche d’approche pour trouver un autre décollage le lendemain serait vraiment trop longue dans ce pays ou il n’y a presque pas de sentier.. Cela sous entend deux choses: Nous devrons trouver des atterrissages en altitude nous permettant de dormir et de redécoller. Et il nous faudra de l’autonomie pour plusieurs jours car nous ne trouverons pas de nourriture en montagne, ce qui signifie que nous porterons des sacs énormes. 16, c’est le nombre de jours que nous avons décidé de prévoir en nourriture. En nous rationnant un peu, on obtient : 200g de céréales type Muesli pour le matin, une ration de Lyophilisé de 200gr pour le soir ainsi que quelques fruits secs et biscuits pour la journée. En tout, 12 kilos de nourriture. Nous optons pour 6 litres d’eau chacun pour se prémunir d’une pénurie en cas de bivouac sans point d’eau. Ajoutez à cela le matériel de vol: sellettes à 1,8 kg, voile de secours à 1kg, voile à 3,5kg, matériel de bivouac, l’électronique pour les images et les panneaux solaires, quelques affaires personnelles, vous obtiendrez de jolis sacs de 37 Kg. Vous comprenez à présent pourquoi il est important de trouver un atterrissage qui fasse aussi décollage ! Le but est de marcher le moins possible.

Voler plus haut que personne n’a jamais volé fait rêver pas mal de pilotes.

Les montagnes du Karakoram sont parmi les plus hautes du monde. Voler plus haut que personne n’a jamais volé fait rêver pas mal de pilotes. Ici, les fonds des vallées sont entre 2500 et 3500m d’altitude. Les décollages en dessous de 4000m sont rares, et, en l’air, on est très souvent au dessus de 6000m. Il est donc capital de soigner son acclimatation à l’altitude. Un vol à 6000m sans acclimatation pourrait avoir des conséquences dramatiques (perte de la vision, voire de conscience). La première partie de notre acclimatation a débuté pendant le voyage en voiture jusqu’à Skardu (début de notre vol bivouac), une nuit à 3000m et un passage de col à 4200m ont déclenché la fabrication de globules rouges par nos organismes. Ensuite, deux bivouacs à 3600 et 4000m, sans vol car les conditions étaient mauvaises, ont permis de nous sentir plus à l’aise à ces altitudes. Au terme de ces quatre jours, nous savions que nous étions prêts pour voler aux alentours de 5500m et dormir au dessus de 4000m.

Tout l’équipement avec soi : c’est la règle du vol bivouac © Girard – Lacaze.

Premier vol

Nous sommes partis du petit village de Sadpara, tout proche de la ville de Skardu, à l’Est du Karakoram. Avec pour objectif 1200km de vol Bivouac à travers les Massif de l’Himalaya, du Karakoram et de l’Hindu Kouch. Nous ne prévoyons pas de ravitaillement avant la ville de Karimabad à environ 1000km de vol en suivant la route que nous avons dessiné. Cette route doit nous emmener plein Ouest, sur les contreforts du Nanga Parbat, nous faire traverser la Vallée de l’Indus et continuer encore à l’Ouest jusqu’au Parc National de Sandhur et la petite ville de Chitral près de la frontière afghane, ensuite nous remonterons vers le Nord Est, pour longer la frontière Chinoise jusqu’à Shimshal. De là, nous retournerons vers l’Ouest pour rejoindre la petite ville de Karimabad ou nous prendrons quelques jours de repos. Comme souvent, les moments les plus difficiles sont au début de chaque aventure. Les 1200m de dénivelée qui séparent le petit village de Sadpara de notre décollage sont une torture. Nous sortons tous les deux d’une blessure au genou, et de plusieurs mois de repos forcé. Porter des sacs aussi lourds, sans entraînement à des altitudes à laquelle nos corps ne sont pas habitués relève du masochisme. Nous mettrons une journée et demie pour y monter avec l’espoir de voler le deuxième jour. Espoir vite réduit à néant au vu des conditions météo. Ce deuxième jour sera donc consacré à l’acclimatation. Une journée entière à 4000 à ne rien faire, pour être presque au top le lendemain. Au troisième jour, c’est un ciel parfait qui nous réveille. Les premières barbules s’allument vers 9h à 6000m, signe que les ascendances montent haut.

Au bout d’une heure de vol on se retrouve en apnée à 6200 mètres.

Nous sommes tous les deux un peu tendus, il est interdit de rater le premier vol et de se poser en bas, on en a trop bavé pour monter. Cette peur de descendre, ajoutée à celle d’un premier vol ici pour ma part et au fait que nous volons 15kg au dessus du poid total volant de nos voiles à des altitudes supérieures à 4000m nous paralyse quelque peu. L’important est de rester haut, d’avancer en volant et de se faire plaisir. Les premiers thermiques annoncent la couleur : les conditions sont déjà toniques. Cela ne nous empêche pas de monter. La journée est excellente et, au bout d’une heure de vol, on se retrouve en apnée à 6200. J’avoue que je n’avais pas imaginé monter si haut le premier jour, je me répète que nos quatre jours entre 3 et 4000m devraient suffirent pour ne pas faire un malaise, je me concentre sur ma respiration en tentant de rester calme. Impossible de parler normalement, on est obligé de respirer à chaque mot. Mais nous sommes tellement heureux de bénéficier d’une telle journée qu’il est hors de question de la gâcher. Nous filons plein Ouest dans une masse d’air déchaînée, à des altitudes que hier encore je pensais inconcevables. Au loin, une énorme masse blanche émerge au dessus des nuages. Il est encore à 80 km mais déjà il nous aimante, nous sert de boussole et nous écrase : le Nanga Parbat et ses 8126 m.

Au loin, une énorme masse blanche se profile. le Nanga parbat.

Vol à proximité du plateau du Deosai, entre Skardu et le Nanga Parbat qui pointe son nez. ©Girard – Lacaze.

Ce premier vol ensemble sert aussi de “brouillon” pour se caler. Avec Antoine, c’est la première fois que nous partons en expé ensemble, Un debrief le soir nous permettra d’accorder notre façon de voler car il est interdit de se séparer. Et, si l’un d’entre nous se pose, l’autre doit l’y suivre. Cette règle d’or est primordiale. D’abord parce que si nous voulons faire de belles images il nous faut être proches, mais surtout parce que nous ne sommes pas autonomes seuls. C’est à dire que le matériel de bivouac est réparti dans chacun des sacs et que seul, l’un ou l’autre ne pourra pas manger ou dormir. L’aspect sécurité est aussi primordial dans ce pays ou on ne peut compter que sur soi en cas de pépin. Nous continuons plein Ouest. Notre phare, le Nanga et ses 8126m, n’en finit pas de grandir, de nous écraser. Je n’ai jamais eu une telle sensation, il est encore à 50 km, mais il est tellement isolé des autres hautes montagnes qu’on ne voit que lui, on se sent ridicule avec nos bouts de chiffons. Dans le bleu pur de cette magnifique journée, les thermiques s’enchaînent, toujours aussi explosifs, et nous apportent régulièrement des vitesses de montée de plus de 10m/s. C’est impressionnant au début, mais on s’y fait rapidement.

Nous attaquons le Nanga Parbat à 14h30 par son versant Sud est (versant Rupal), quelques thermiques plus tard nous passons le col à 5200m qui permet de basculer sur le versant Ouest (versant Diamir). Nous jubilons en survolant les tentes du camp de base à plus de 6000m. L’objectif est atteint, il est encore tôt. Nous parcourons encore 50 km vers l’ouest, traversons la vallée de l’Indus et jetons notre dévolu sur un beau col herbeux à 4300m, orienté Est Ouest avec un ruisseau pour passer la nuit.

En direction du Nanga Parbat. 

À l’approche du Nanga, Damien et Antoine. ©Girard – Lacaze.

Moment exceptionnel sur les flancs du Nanga Parbat. © Antoine Girard – Damien Lacaze.

Dans chacun de nos vols, il nous a fallu anticiper la fin. Trouver une crête ou un col bien exposé pour se poser, pour dormir (avec de l’eau) et pour décoller sans trop marcher. Les atterrissages se sont vite avérés dangereux. A ces altitudes, la densité moindre de l’air, fait voler nos voiles plus vite nous approchons le sol à prés de 50 Km/h avec une charge de 30Kg et nous nous écrasons du mieux que nous pouvons entre les blocs. Soudain Antoine m’appelle en radio. « Je me suis cassé la cheville ! » Sur le moment, j’ai cru que tout était fini. Une énorme entorse ou pire. Je ne voyais pas comment il pouvait continuer. Mais c’était mal connaître la force mentale d’Antoine. « Il faudra simplement ne pas marcher » assène-t-il ! Le bivouac fut splendide, remplis que nous étions par ces merveilleux moments, à contempler le Nanga Parbat qui s’éteignait doucement avec les dernières lueurs.

Je me suis cassé la cheville ! crie Antoine.

Les huit jours suivants nous apportèrent des vols tous plus ou moins extraordinaires. Nous avons presque réussi notre pari de ne pas marcher en parvenant à nous poser en altitude, parfois au prix de quelques frayeurs dans des conditions pas toujours saines. Antoine a ainsi pu économiser sa cheville. Un jour tout de même, j’ai été contraint de me poser au fond d’une petite vallée alors qu’Antoine, un peu plus haut est parvenu à m’attendre au sommet de la montagne me surplombant. La providence fait parfois bien les choses :  s’il avait été à ma place, il n’aurait pas pu remonter. Je n’ai pas le temps d’enlever mon casque qu’une cinquantaine de personnes se regroupe autour de moi. Ce sont des bergers qui vivent dans de petites huttes en terre presque invisibles du ciel. Ils sont adorables, m’aident à plier et ranger mon matériel. Les choses se compliquent lorsque je leur explique que je dois rejoindre mon ami au sommet de la montagne. Ils tiennent absolument à m’inviter à manger et me garder pour la nuit. Je ne peux pas refuser un verre de lait et, lorsque je me lève pour prendre mon sac et les remercier, c’est le village entier qui, comme un seul homme, se met en devoir de m’accompagner en prenant mon sac à tour de rôle. J’ai enlevé l’eau, mais il pèse tout de même 32kg. J’ai honte mais il n’y avait rien à négocier. Durant 2h, ils se sont relayés jusqu’à ce que nous trouvions Antoine qui avait monté le bivouac près d’un point d’eau. Tout le monde c’est assis autour de nous, les enfants sont allés chercher de la neige qu’ils ont mise en tas près des adultes pour qu’ils se désaltèrent. Nous avons échangés des rires, des gestes, et photos pendant quelques instants puis ils sont descendus dans leur village en nous saluant.

La cheville d’Antoine. 

Le prix à payer pour un coucher de soleil d’anthologie sur le Nanga Parbat. © Girard-Lacaze.

En direction de Chitral, le nombre de glaciers est impressionnant © Girard – Lacaze. 

Près de Chitral, le lac Baha Chat.

Damien Lacaze entouré par une joyeuse troupe, qui ne veut pas lui laisser porter son sac. © Girard – Lacaze.

Lors de nos bivouacs, nous avons souvent rencontré des bergers, toujours curieux, ils venaient nous saluer puis s’intéressaient au matériel, à ce que nous faisions là. La plupart ne parlaient pas anglais mais ils comprenaient tout de même que nous voyagions avec nos ailes et que nous couvrions des distances qu’ils avaient du mal à imaginer. A chaque fois, ils sortaient leur téléphone portable pour nous prendre en photos ou nous filmer, ils nous regardaient décoller à grand cris. A coup sûr, nous sommes les seuls hommes volants qu’ils n’aient jamais vus et nous le resterons encore longtemps. Les journées se sont enchainées, à un rythme devenu familier. Réveil tôt car le soleil chauffe très vite la tente, petit déjeuner, brin de toilette, quelques heures d’attente que nous mettions à profit pour recharger le matériel électronique et étudier le parcours du jour, puis décollage. Les vols duraient entre 4 et 8 heures suivant les conditions. Plus nous faisions route à l’Ouest, plus les journées s’amélioraient. Les plafonds des ascendances ne cessaient de grimper. Durant ces dix jours, nous avons vraiment eut une chance incroyable avec la météo. La qualité des journées nous a permis de réaliser des vols inédits, traversant les massifs, franchissant des cols à plus de 5600m. La diversité des paysages dans ces montagnes est impressionnante ; au fur et à mesure des vols, nous passions de montagnes pelées à d’autres recouvertes d’énormes blocs de granite jusqu’au sommet, puis à des reliefs verdoyants, des lacs d’altitudes somptueux et enfin de la haute montagne himalayenne, cernée de séracs, glaciers suspendus et couloirs de glace n’ayant probablement jamais vu un crampon. Les énormes glaciers coulant des sommets jusqu’au fond des vallées nous ont parfois occasionné quelques frayeurs. Ils sont tellement grands que certains génèrent leur propre vent. Ce sont les vents catabatiques : un vent froid et lourd qui descend de la montagne en rafale jusqu’au fond des vallées. Il n’y a pas de moyen d’anticiper ce phénomène, certains glaciers génèrent des catabatiques, d’autres non. Il ne sert à rien de lutter face à ce vent, bien souvent il est bien supérieur à la vitesse de nos ailes. La seule option est la fuite, en dégoulinant toute la montagne dans une masse d’air furieuse en espérant pouvoir rebondir sur un flanc de montagne bien exposé ou de rencontrer à un moment la brise thermique. Nous nous sommes fait surprendre deux fois dans ces courants scélérats.

Damien s’éclate au-dessus de la sauvage vallée de Zuwudkhoon et le glacier de Koz. © Girard-Lacaze.

Ils touchent l’altitude de 7950 mètres, très au-dessus de la vallée de Shimshal. © Girard/Lacaze

Après dix jours d’aventure totale, le 16 juillet, nous sommes à une centaine de kilomètres de Karimabad. La météo exceptionnelle nous a permis de faire une moyenne de presque cent kilomètres par jour. Aujourd’hui encore la journée a l’air parfaite. Cette journée fait voler en éclat toutes les limites aérologiques que nous prenions pour vraies. Au fur et à mesure des thermiques, nous n’en finissons plus de nous « stratosphériser » ! D’abord 7000m, puis 7500m, des cumulus  toujours plus hauts, des taux de montées toujours plus monstrueux. 9, puis 11 m/s et puis l’apothéose, un magistral 13m/s, nous catapulte sans nous demander notre avis à l’altitude prodigieuse de 7961m, littéralement satellisés au dessus de massif ne dépassant pas 6500m dans la vallée de Shimshal. Nous finissons ce vol incroyable de 170 km par un posé à 6100m, sur un glacier pour peaufiner notre acclimatation en vue de l’ascension d’un 7000 dans les jours qui suivent. Le lendemain, un joli vol nous amène dans la vallée de Hunza, à Karimabad ou nous allons prendre quelques jours de repos avant de tenter l’ascension du Spantik (7027m).

Des types bizarres frappent à notre porte.

Le temps se détériore, nos journées de repos se prolongent en attente. Le deuxième jour, des types bizarres frappent à notre porte. Ils commencent à nous poser beaucoup de questions. Nous comprenons que ce sont les officiers des Renseignements pakistanais. Ils ont vu nos têtes sur Facebook, quand nous avons été pris en photo par des bergers. En substance, ils nous expliquent sans ambages qu’il est interdit de voler sans autorisation. L’aventure va s’arrêter là, coincés par les officiers du Renseignement. Et le moins que l’on puisse dire est que nous n’en menons pas large. (…)

 

Damien Lacaze.