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La mort de la nuance

Mes cerveaux droit et gauche se sont engueulés toute la semaine dernière pour savoir s’il fallait en écrire ou non de cette histoire de permis d’ascension au mont Blanc.
L’un hurlait surtout pas, trop peur d’alimenter l’appétit d’audience de monsieur le Maire, l’autre répondait que si, que rien dire laissait place nette à la bêtise et qu’on ne pouvait pas attendre que le débat refroidisse, aujourd’hui, les questionnements vivent trois jours et puis s’en vont. Les deux disaient juste, il arrive que l’émotion ait raison.
Il y a mille façons d’aborder cette question du permis, cet outil qui permet autant qu’il interdit. Les enjeux qu’elle soulève sont essentiels, ils dansent autour de la liberté individuelle et collective, de l’instinct de propriété, de la dialectique éducation-législation, du pouvoir de l’argent… de ces discussions passionnantes si l’on parvient à les « désaffectiver. » Le premier pas de cette distanciation serait de dépasser la personne du fameux Maire (que je ne cite pas car je ne sais jamais s’il y a deux l ou deux x) dont on a bien compris que l’intention n’est pas la protection d’un site ou d’une éthique mais bien celle de son existence médiatique. Si certains en doutent, qu’ils aillent urgemment se procurer une dose d’esprit critique et de clairvoyance, y’en a pour pas cher, plus personne n’en réclame.
Malheureusement, c’est autour de ce personnage que se cristallise l’aspect le plus frappant de cet épisode : le ton délirant de l’argumentaire et, au final, l’efficacité de cette outrance. Sur la voie normale du mont Blanc, si j’ai bien tout lu Dieu, les bouffons partouzeraient à qui mieux mieux, d’étranges étrangers camperaient plusieurs semaines à Vallot, les trailers en tongs se compteraient par dizaines, des rixes éclateraient au quotidien, certains voudraient y mener leur caniche et Zaz a bien du y jouer une centaine de concerts depuis le temps qu’on dit que ce n’était pas plus tard que la semaine dernière (1). Et ça marche. Il suffit de le dire pour que ce soit vrai, la vie est devenue une pub.

les bouffons partouzeraient à qui mieux mieux,
d’étranges étrangers camperaient plusieurs semaines à Vallot,
les trailers en tongs se compteraient par dizaines,
des rixes éclateraient au quotidien

Je n’ai pas de chance. Étant allé au mont Blanc en série depuis quelques années, je n’ai rien vu de tout cela, pas plus que marché dans une bouse ou une boîte de sardines. Je ne me suis battu avec personne à part moi-même, on ne m’a pas insulté, je dois tomber les jours de messe. Pour tout dire, je n’ai vu personne abuser de son droit à marcher sur ce bout de Terre qu’on appelle mont Blanc, plutôt des êtres conscients de leur privilège et solidairement heureux.
Si l’excès du discours ne suffit pas pour défoncer les portes déjà ouvertes de la crédulité, le chef d’orchestre sortira le dièse de la bête furieuse, cette perspective horrible promise à tous si personne ne fait rien : vous préférez que le mont Blanc se transforme en une décharge à ciel ouvert et qu’il disparaisse ? On cherche encore celui qui dira oui. La mauvaise foi se délecte des questions à choix unique. Le vieil adage a de beaux jours devant lui : plus c’est gros plus ça passe. La vérité, on s’en moque éperdument, elle est devenue une opinion comme les autres.
Autrefois, ce registre verbal de l’exorbitance était celui du zinc, café du commerce et tournée du patron. Ça l’est toujours d’ailleurs et c’est charmant car il n’y a pas d’autre ambition que de faire marrer l’auditoire et de rejouer le match de la vie. Les sardines bouchent le port, la démesure participe du plaisir de ces joutes auxquelles on joue sans trop y croire, un bout de nous ayant conscience, malgré le houblon qui bascule, que tout cela n’est pas très sérieux. Mais quand l’exagérisme devient le mode opératoire de la parole publique et décideuse, tenue par des Hommes à responsabilité, élus et représentant des autres, ça ne fait plus rire. Quand, de surcroit, on réalise que cela suffit pour qu’on légifère nos existences et nos bonheurs de liberté, c’en devient effrayant. Nous pensions qu’entre les fantasmes d’une personne et la Loi pour tous se dressaient des digues au délire, cet optimisme est-il devenu naïveté ?
Alors on n’hésite plus, on plonge allègrement dans l’abus. L’esprit critique est terrassé, la pensée sans filtre dégobillée, le devoir d’objectivité piétiné. Celles et ceux qui n’en faisaient déjà pas usage sont décomplexés, ils parlent comme les instruits et ça les ravit, ils ont donc raison. On s’en accommode, tout le monde est content et que meure l’espoir de nuance. Les quelques-uns ne cédant pas à la tentation sont vus comme des pisse-froid, il te faut choisir un camp, un excès.
Ce n’est pas une affaire de capacité, ne tombons pas dans ce piège que l’on nous tend, celui du mépris des sachants ; c’est une simple affaire d’honnêteté, celle qui dit ce que l’on sait et ce qu’on ignore ; c’est une histoire d’effort, celui qu’on tolère ou non pour comprendre ; une affaire de temps, celui que l’on consacre ou pas à faire le tour de la question et enfin, d’humilité, celle qui peut et doit déboussoler nos certitudes. Cette discipline est ouverte à tout le monde mais elle exige.

La vérité, on s’en moque éperdument,
elle est devenue une opinion comme les autres.

Alors on joue de la facilité. Et ça marche. Ça marche pour les migrants, tous djihadistes, ça marche pour l’allocation rentrée que tous ces faux pauvres utilisent pour leurs écrans plats. Ça marche aussi pour le mont Blanc, haut lieu de toutes les déviances. Ceux qui n’y mettront jamais les pieds (on les en remercie) reprennent en chœur les évidences des autres qui deviennent donc les leurs. Un mort cet été sur la voie normale selon le PGHM, cinquante selon la connerie. On le connaît ce malheureux mécanisme. On sait comme l’ignorance et la paresse de savoir sont le creuset de la bêtise mais quand la binarité d’analyse est exploitée, attisée par celles et ceux ayant les moyens et le devoir de ne pas le faire, c’est un drame absolu pour l’avenir de l’intelligence. Et des espaces de liberté.
En détournant le fond par la forme, ces gens nous prennent en otage alors résistons. Ne cédons pas aux raccourcis et aux excès, ces réducteurs d’esprit. Opposons un refus obstiné et opiniâtre aux amalgames et à tous les manichéismes de pensée. Convoquons la complexité, ayons l’ambition de la nuance et imposons un regard au temps long. Bref soyons exigeants et endurants. Ce n’est qu’à ce prix que l’élégance de la vérité l’emportera.

(1) Dans la liste à la Prévert des dérives et méfaits commis au mont Blanc, les vendeurs de permis ont omis de dire qu’ils avaient, un jour de 2009, convié Monsieur Zidane pour tirer le plus haut penalty d’Europe. Ballons, cage de foot, photographes et tout le tintouin. C’était bien sûr pour une bonne cause, on sait couvrir ses arrières, cela méritait donc l’hélicoptère. Cet hélifoot est un sport pour l’instant confidentiel mais sans doute d’avenir si tant est que l’on trouve suffisamment de ramasseurs de balle pour les tirs non cadrés. Les autorités compétentes réfléchissent à la nécessité ou non d’un permis de tir.