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De retour du Népal, François Damilano retrace le parcours d’une jeune femme hors-du commun, dans un pays et un milieu de la montagne très masculin. Son nom est Kumari et elle bouscule les codes des équipes de treks népalaises. Voici son histoire. 

« Le véritable respect connait le courage du risque »
Thérèse Tardif, Désespoir de vieille fille

Nous étions cinq. Cinq voyageurs occidentaux.
Ils étaient huit. Huit travailleurs népalais.
Sans compter les mules. Douze, puis quatorze, puis sept.
Ainsi va la structuration d’un petit groupe en vadrouille sur les pistes de traverse du pays caché¹

©François Damilano

Les filles, justement.
Pas en majorité
dans les montagnes d’Himalaya

Nos accompagnants sont Bothe, Raï, Sherpa, Magar. Ils sont un peu la multitude d’ethnies que forme la population népalaise. Plus de 60 dit-on. Et le double de langues. Le népalais et le broken English en guise de lingua franca.
Ils sont cook, kitchen boy, dunkey man ou sherpa — sherpa avec un petit « s » pour signifier le métier à ne pas confondre avec l’ethnie.

Dipen est sherpa leader. Compétent et fier de l’être. Jeune, solide et responsable. Nous l’avons connu kichen boy sur une précédente expédition. Il a pris du grade et accumulé de l’expérience. D’humeur égale, comme dans les livres d’aventure. Quoique, il peut soudainement s’assombrir s’il perd aux cartes. Surtout s’il se fait battre par une fille.

Les filles, justement. Pas en majorité dans les montagnes d’Himalaya. Cette fois dans notre petite troupe il y a Raphaëlle, la benjamine des grimpeurs qui découvre avec stupeur et ironie les effets de l’altitude. Et puis il y a Kumari. Kumari Raï.

En 35 ans de déambulations himalayennes,
je n’ai travaillé qu’à deux reprises
avec des Népalaises

Kumari est sherpa helper. Comme sa fonction l’indique, elle assiste le sherpa leader. Sur eux deux reposent la cohésion du groupe franco-népalais, la bonne marche de la caravane, la relation directe établie avec les clients (nous). Sur un long voyage en altitude, abnégation, médiation et motivation ne sont pas que des concepts de développement personnel.

En trente cinq années de déambulations himalayennes, je n’ai travaillé qu’à deux reprises avec des Népalaises. J’ai le souvenir précis de ma découverte du Khumbu avec une jeune sherpani conductrice de yacks. Et puis maintenant Kumari.
Ce n’est ni banal, ni bénin.

©François Damilano

« Je suis née dans une ferme des collines de l’est du Népal. Jusqu’à quinze ans, j’ai passé mes journées à porter. De l’herbe, du bois, de la terre, des bouses, des pierres. » Le doko était lourd. Tout le temps. Est-ce ce poids permanent retenu au front qui a limité sa croissance ?

« Et puis mes parents, je ne sais pas pourquoi, ils m’ont appelée Kumari. Vous savez ce que c’est une Kumari au Népal ? Moi, je ne sais pas trop mais je crois que c’est une sorte de déesse² vénérée par les Hindous. Nous les Raï, nous sommes animistes. Paysans et animistes, alors je ne m’y connais pas trop en trucs religieux. » Un grand sourire, un moment de silence. Et puis elle reprend.
«  Je suis née femme, Raï³ et je suis petite. Ce n’est pas le plus simple pour oser vouloir courir le monde ».

Je me suis dit que
c’était cela que je voulais devenir

Alors à 15 ans Kumari décide de quitter le village. L’autorisation paternelle est vite obtenue, puisque le père n’est plus à la maison. Parti. Depuis longtemps. « Pour travailler, mais il n’est jamais revenu. Un jour, je suis allée à sa recherche. Sur les chemins. J’ai beaucoup marché. J’ai fini par le retrouver et je l’ai raccompagné à la maison. Puis il est reparti… »

Kumari quitte la ferme et s’embauche dans un lodge du Khumbu. Chez les riches Sherpa de la vallée de l’Everest. « Je ne parlais évidemment pas sherpa et l’anglais m’était totalement inconnu. La langue népalaise devenait par obligation notre moyen le plus logique de communiquer. Je l’ai apprise en faisant la vaisselle et la cuisine. On baragouinait en mélangeant les mots. J’étais payée 800 Roupies (NDLR : environ 10€) par mois. Mais je voyais plein de gens. Des touristes et leurs guides. Je me suis dit que c’était cela que je voulais devenir. » Kumari insiste : « I knew it was my dream, it was my dream you know ? » Chez nous, la génération Z rêve de devenir influenceur. Kumari, elle, rêvait de devenir sherpa.

Kumari ne s’étend pas sur son travail de Cosette, pas son style de larmoyer. Elle revient sur le souvenir de son désir irrépressible né de la vision des vêtements bariolés, des sacs à dos et de tous ces visages différents. De cette vie imaginée où l’acte de porter n’était plus une nécessité triviale mais une distinction valorisée.

Et puis un printemps, un trekker prend le temps de parler avec elle, de l’interroger sur sa vie. Elle ose avouer ses rêves de trekking mais aussi son analphabétisme, son aculture. Il lui propose de lui payer des cours d’anglais et le Basic Course⁴ d’accompagnateur de trek.

J’ai tout appris en même temps.
À regarder la télévision aussi

Nouvel exil. Direction Pokhara, province de Gandaki, centre du Népal. Kumari redescend à pied des contreforts de l’Everest jusqu’à Kathmandou, puis traverse les collines en local bus jusqu’au nouvel eldorado des ex baba-cools en quête de dolce vita népalaise. Trois semaines d’errance. À Pokhara elle retrouve un frère, commence par apprendre l’alphabet latin afin de déchiffrer l’anglais, puis s’applique à mémoriser la langue de l’ancien Empire des Indes. « J’ai tout appris en même temps. À regarder la télévision aussi. J’adorais regarder la télévision. Au village je n’en avais jamais vu ».

Au bout de deux mois, son nouveau savoir est encore bien chancelant, mais suffisant pour qu’elle ose pousser la porte d’une petite agence. Pas au hasard. L’agence est gérée par trois soeurs. « En tant que femme et sans réseau, il était impensable que je trouve du travail sur un trekking ou une expédition d’une structure commerciale classique. Avec ces femmes, je me suis dit que je serais entendue. Et j’ai commencé à accompagner comme « assistante » ; en réalité comme porteur.

« Ce n’était pas grave, je savais faire et je savais que je commençais une nouvelle vie. Je me souviens d’un de mes premiers treks avec un couple suisse. Il faisait très chaud, vraiment très chaud. À un moment, je me suis mise à saigner du nez. Les clients avaient peur que je me mette à pleurer. Je me suis mise à rigoler, ça les a rassurés ».

La volonté est de construire une équipe
multi-ethnique et solidaire

Kumari rit facilement. Elle sait se moquer aussi. Le second degré est une bonne protection sur les chemins escarpés du Népal et de la vie. Sur son chemin à elle, il y a aussi Bishal. Raï lui aussi. Et lui aussi a quitté tout jeune le village pour travailler avec les étrangers qui veulent courir la montagne. Le Bishal qui s’est lié d’amitié avec Paulo Grobel. Djungé Paulo⁵, le Français qui parle népalais, s’essaie avec bonheur au tibétain et monte des voyages aussi improbables que complexes. De préférence ailleurs.

Bishal a compris l’esprit des explorations de Paulo. Bishal a accepté les pas de côté, les repérages sans fin, les idées hors marché. Avec Paulo Daï⁶, Bishal a fini par créer Himalayan Travellers, petite structure amenée à pérenniser un esprit d’aventure malgré la marchandisation forcenée et souvent aveugle du monde de l’himalayisme. Bishal est un frère de cœur de Kumari. Alors il lui demande de rejoindre la petite équipe en constitution. La volonté est de construire une équipe multi-ethnique et solidaire. Solidaire au sens premier et noble du terme.

« Avec Himalayan Travellers, j’ai directement commencé comme sherpa helper. Quand Bishal m’a proposé de travailler avec lui, j’étais effrayée. Effrayée d’intégrer une équipe de mecs. Dans la vie les hommes médisent sur moi : Tu dois rester à la maison ! C’est pas la place d’une femme de travailler avec les étrangers. Tu prends le travail des hommes. Pourquoi t’es pas mariée ? Pourquoi t’as pas d’enfants ? Et puis on se moque de mon physique, de ma taille. Je ne voulais plus me confronter à cela. »

Chacun sa tâche bien sûr,
mais tout le monde pour monter les camps

Tout au long de notre périple dans les monts du Gyekochen et les hauts cols qui dominent le lac de Phoksundo, nous avons bénéficié d’une équipe népalaise soudée où l’entraide s’est vécue au quotidien. Chacun sa tâche bien sûr, mais tout le monde pour monter les camps, soulager les travaux les plus pénibles, creuser des passages dans les névés trop raides pour les mules. Et rire si l’occasion s’en présentait. « Je suis bien dans cette équipe. Je l’ai été dès le début de mon travail avec Himalayan Travellers parce que ce sont de bonne personnes. Ils ne sont pas vulgaires ni mal élevés avec moi. Ils ne me parlent jamais mal. Ce sont des personnes respectueuses. »

Pour Kumari, c’est enfin « comfortable ».
Et si la vie ne tenait qu’au respect ?

1 : Ainsi est qualifié le Dolpo, au nord-ouest du Népal.

2 : Réincarnation de Durga, Déesse Mère de l’Hindouisme. Selon les croyances religieuses, Kumari est la Déesse de la Virginité et de la Pureté. Le rituel choisit une jeune fille âgée de quatre à quatorze ans qui demeurera enfermée dans un palais et descendra du trône à l’apparition de ses premières règles. Elle est alors remplacée par une nouvelle Kumari élue à son tour Déesse Vivante.

3 : L’ethnie Raï est l’une des plus pauvres du Népal et considérée comme faisant partie du bas de l’échelle sociale.

4 : Formation initiale permettant aux népalais de prétendre au titre de trekking guide et de se faire engager par des agences.

5 : Paulo les moustaches.

6 : Paulo grand frère.

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