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L’imaginaire du ski

J’avais quinze ou seize ans, la même paire de chaussures de ski à entrée arrière que beaucoup de gens dix ans plus tôt. Au village du Tour, vallée de Chamonix, le petit téléski était fermé. Ça tombait bien, je remontais à pied la piste, une paire de skis trouvés dans un débarras sur l’épaule, cinq ou six fois, histoire de retrouver les rudiments de ski alpin appris dans le Jura. Les skis droits et les chaussures aussi larges qu’un tunnel n’aidaient pas. J’avais la chance d’être au pied des montagnes qui me faisaient rêver. J’avais lu que René Desmaison, pour aller aux Grandes Jorasses en hiver, avait chaussé des skis, et que son copain Farine*, ainsi surnommé parce qu’il travaillait dans une boulangerie, avait eu bien du mal, ne sachant pas skier, à rejoindre le pied de la Walker avec un gros sac et deux lattes aux pieds. Glisser faisait donc partie, semble-t-il, des attributs de l’alpiniste. Même le dieu Desmaison ne pouvait ignorer le ski. Peut-être même y trouvait-il du plaisir !

Glisser faisait donc partie, semble-t-il, des attributs de l’alpiniste.

Itinéraire de ski de rando balisé à Serre-Chevalier. ©JC

Le lendemain de Noël, cette année, je remonte une piste, étonné du nombre de gens qui s’y trouvent. C’est la foule, comme à Arêches un jour de Pierra Menta. Un groupe descend, les fesses sur des luges de fortune, raquettes aux pieds. Une file de randonneurs monte cette piste rouge, peinant sur la neige complètement glacée. Vêtus d’épaisses vestes de ski et têtes nues malgré le froid, certains se sont fait refiler des enclumes – skis larges montés avec des Guardian – et des chaussures à quatre boucles qui vont leur laisser des souvenirs, aux talons et ailleurs. Un autre néo-pratiquant, au rythme rapide, a eu plus de flair – ou de chance – en passant au magasin, avec du matériel plus léger. Hélas, on a oublié de lui dire de bloquer l’étrier avant afin que sur la glace sa fixation à inserts ne s’ouvre pas. Des parents en splitboard montent les skis de leur enfant. Un énorme casque Beats sur les oreilles, un grand gaillard paraît au bord de l’apoplexie.

Le ski comme moyen de déplacement – une révélation a plusieurs millénaires – a de beaux jours devant lui. Et c’est plus évident sur une piste.

Tous ces gens sont des chanceux : déjà, parce que comme moi il y a longtemps, ils passent quelques jours à la montagne. La crise sanitaire ayant fermé les remontées mécaniques, ils se sont retrouvés comme nus à la montagne, presque désoeuvrés. Tandis que certains ont loué des raquettes, des skis de fond, d’autres se sont dit, forts de leur bagage de ski alpin appris grâce aux remontées, pourquoi ne pas tenter le ski de rando ? Le ski comme moyen de déplacement – une révélation qui date de plusieurs millénaires, a de beaux jours devant lui. Devant l’incertitude dans laquelle macèrent les stations, le ski de rando est pourtant l’une des meilleures façons de découvrir la montagne. C’est plus agréable que les skis sur l’épaule. Et c’est plus facile quand des engins de damage ont préparé la piste, plus évident, même sans remontée.

À l’Yret, 2830m, sommet des pistes de Serre-Chevalier, le 26 décembre. ©JC

Deux heures trente plus tard, je suis au sommet de la station. Un mot que l’on devra, sans doute changer, pour accompagner notre imaginaire lui-même en plein changement. Regarder la montagne autrement veut dire que le ski serait, pas tout le temps, mais plus qu’avant, un tout lui aussi : une montée égale une descente. On aurait le choix, au départ d’une remontée – ou non – entre descendre ou poursuivre la montée vers une autre descente, un autre versant. Chaque descente serait une aventure, un peu comme à la Grave. Un forfait de ski « semaine » pourrait inclure une ou deux journées de location de matériel de ski de rando, avec un guide pour apprendre les bases **.

L’imaginaire du ski – profiter de la neige pour glisser – est toujours là. Il est juste en train d’évoluer. Il fait partie d’une idée de la montagne nouvelle pour beaucoup, qui ne la limite pas au tout ski mécanisé. Les itinéraires balisés de ski de rando en station font aussi beaucoup pour transformer cet imaginaire. Comme l’a dit l’écrivain Paolo Cognetti, « la pandémie est une opportunité de réinventer le tourisme en montagne. »***

Au milieu de la descente, je croise le grand gaillard vu à la montée : il a tenu le coup ! Il n’a plus son casque sur les oreilles, mais un grand sourire sur le visage.

* Du 5 au 8 février 1963, René Desmaison et Jacques Batkin dit Farine, réussissent la seconde ascension hivernale de l’éperon Walker des Grandes Jorasses, quelques jours après la cordée Bonatti-Zappelli.

** Un guide ou un moniteur de ski (hors glacier) sont qualifiés pour encadrer du ski de randonnée.

*** L’article est ici

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