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Treks en Himalaya

Si vous attendez un récit gonzo du 22ème Festival du Film Aventure et Découverte de Val d’Isère, vous n’y êtes pas du tout. Le décor, ce sont les aventuriers dans leurs bouts du monde. L’envers du décor, c’est la façon dont leurs aventures nous sont contées à l’écran. Une réflexion sur le film d’aventure à l’image de plus en plus professionnelle, au détriment d’une certaine vérité. Oui, mais laquelle ?

Qu’il est difficile d’être membre du jury d’un festival d’aventure ! Imaginez : vous devez visionner des heures de vidéo trépidantes, des pépites pour la plupart. Il s’agit de faire le choix forcément cornélien parmi la dizaine de films (onze exactement) les trois qui seront, et ont été récompensés jeudi dernier lors du 22ème Festival Aventure et Découverte de Val d’Isère. Et surtout, de convaincre votre voisin de gauche, et pis encore, votre voisin de droite, que vous avez raison. Entre ces discussions sans fin, vous voici obligés d’alterner matinées de ski et agapes nocturnes : la vie est dure, et le résultat – les trophées – bien souvent le résultat de compromis négociés au cinquième verre de Chignin. Mais comment choisir entre une histoire bien filmée et une vraie aventure brute de décoffrage ?   À Val d’Isère, le grand prix décerné à In Gora, film d’Andy Collet, n’a pas fait l’unanimité, ni parmi le jury, ni parmi le public qui pourtant apprécia ce « film de zadistes » selon le mot ironique de Sylvain Tesson, l’animateur des soirées du festival de Val d’Isère. Le pitch ? Le bus d’un couple de nomades avec enfant devient le dortoir et le héros d’un road-trip d’une bande de riders à travers l’Europe de l’Est : une histoire rafraîchissante qui ne fait pas oublier le péché originel du film, produit par une marque de vêtements – Picture – trop présente à l’écran. Mais la bonne humeur, la réalisation superbe et le voyage curieux en Europe de l’Est donnent plein de bonnes raisons de voir ce « film de ski » pas comme les autres. In Gora n’est pas un documentaire au sens strict du terme, il offre aux spectateurs une histoire qui a toutes les apparences de la vérité, un road-trip qui n’a pas d’enjeu autre que la beauté et l’originalité.

La bande d’In Gora, grand prix du 22ème Festival de Val d’Isère ©Louis Garnier

Aventure extrême

À l’opposé, si l’on ose dire, en termes de réalisation ou d’aventure, le film En équilibre sur l’océan, de Sébastien Devrient, a obtenu le prix du public, décerné grâce au vote de celui-ci (et donc l’un des deux prix, avec celui de la chaîne Ushuaïa TV, à échapper au jury). Ce film retrace l’aventure extrême d’Yvan Bourgnon, un tour du monde à la voile en catamaran de sport : sans cabine, sans électronique, Bourgnon fait le pari d’effectuer ce tour du monde avec la seule aide d’un sextant. Ce Projet Blair Witch version maritime vous cloue de frayeur dans votre siège, transpirant au milieu des vagues déchaînées… un film où la caméra joue le rôle de Vendredi pour le Robinson des mers qu’est devenu Bourgnon – entre deux chavirages et quasi-noyades, la destruction de son bateau en cours de route… Troisième prix d’importance à Val d’Isère, en cela qu’il est un prix « spécial » (pas donné chaque année), le coup de cœur du Jury a été décerné au film Becoming Who I was, de Moon Chang-Yong. Le pitch ? Dans les contreforts de l’Himalaya un petit garçon découvre qu’il est la réincarnation d’un grand moine tibétain et qui va tenter de rejoindre les grands monastères : ce ne fut pas le Tibet sans peine (selon le mot de Pierre Jourde) pour la réalisatrice qui a passé huit années à faire des allers-retours au Ladakh entre autres pour filmer cette histoire (vraie) qui a enthousiasmé certains membres du jury (comme nous le confiait Marion Haerty) mais moins convaincu d’autres spécialistes qui lui reprochent de franchir les limites du docu-fiction – là où justement, on prévoit et scénarise les scènes au lieu d’en être que le témoin.

Les trois aventuriers d’Into Twin Galaxies ©DrehXtrem

Inclure ou non la présence de l’équipe de tournage

Comme d’autres festivals de film de montagne ou d’aventure, Val d’Isère est une compétition. Malgré ou à cause d’une sélection officielle de très haut niveau, certains excellents films sont repartis bredouilles : le film de Renan Ozturk, The last honey hunter (superbement racontée, bien qu’omettant la paternité d’Eric Valli dans l’histoire de ce récolteur de miel travaillant en pleine falaise au Népal), ou encore Into Twin Galaxies, un film retraçant une traversée du Groenland. Attardons-nous sur ce dernier film, au demeurant superbe, qui a été primé dans d’autres festivals. Le pitch est sournois, restez attentifs : deux kayakistes et une spécialiste du Groenland décident d’explorer une rivière de la côte OUEST du Groenland après avoir traversé celui-ci en kite-ski depuis la côte EST. Autrement dit, pagayer potentiellement cinquante kilomètres après avoir tracté une pulka et un kayak pendant mille premiers kilomètres. Pourquoi pas ! La réalisation très pro et pleine de punch de l’allemand Jochen Schmoll donne un beau résultat …et pourtant. Les plans bien fixes malgré le vent qui claque la toile des tentes, les magnifiques séquences en drone qui survolent les trois aventuriers filant en kite sur le désert glacé ne laissent pas de place au doute : une équipe de tournage était bien présente pour le film. Sur scène, le making-of lève le voile : l’équipe de tournage, trois personnes dont un guide, est bien venue au début du trip, repartie en hélico, puis revenue la dernière semaine pour filmer les cascades d’Erik Boomer en kayak. Résultat : bien que l’équipe de tournage ne soit présente que moins de la moitié du temps, et pas quand l’une des protagonistes, Sarah McNair-Landryn, se fracture le dos, l’aventure telle qu’elle est présentée s’en trouve biaisée. Bien sûr, les trois protagonistes ont bien tracté leur pulka dans les magnifiques chenaux bleutés pendant 45 jours. Mais quand étaient-ils seuls exactement ? Le réalisateur confie à demi-mot qu’il aurait préférer montrer l’envers du décor, la participation de son équipe à l’aventure, mais ce n’était pas au goût de la production – Red Bull Media House, en l’occurrence. Si Into Twin Galaxies avait inclus la présence de l’équipe de tournage le film en aurait-il été grandi, en se servant du départ de ladite équipe au bout de quelques jours comme ressort dramatique, ou au contraire, comme l’a pensé la production, moins fort ? À l’opposé, le réalisateur du film de Bourgnon n’a pas mis un pied sur le bateau de celui-ci : Sébastien Devrient a hérité d’un Everest de rushes vidéo (800 heures) et en a tiré la substantificque moelle pour nous glacer le sang – c’est réussi. C’est surtout honnête : certes, en supprimant les plans filmés par d’autres lors des escales de Bourgnon dans les îles, il nous prive d’informations supplémentaires. Mais en ne choisissant que les séquences tournées par Bourgnon lui-même, il ne triche pas, semble t-il, avec cette histoire invraisemblable : comment un marin même d’exception a-t il navigué et survécu à 220 jours sur cet frêle esquif sans abri et sans GPS ?

Si Into Twin Galaxies avait inclus la présence de l’équipe de tournage, le film en aurait-il été grandi ou moins fort ?

« L’équipe tente d’extirper un cameraman » dixit l’article Red Bull. En l’occurence ce n’est plus trois, mais six personnes sur la glace. ©DrehXtrem/RedBull

Le jeune héros du film Becoming Who I Was ©Moon Chang Yong

L’envers du décor

L’aventure vécue et l’aventure racontée ne font pas tout le temps bon ménage et cela ne date pas d’aujourd’hui. Sans remonter jusqu’à Peary et à son mensonge quant à sa prétendue conquête du pôle Nord, il ne faut pas compter sur l’apparition de la vidéo pour attester ou non d’une aventure. Les films, comme le reste, peuvent être modifiés, coupés. Mais alors comment raconter l’aventure ? Où s’arrête le récit documentaire, où commence la fiction ? Quant le couple Stéphanie et Jérémy Gicquel ont raconté leur prétendue traversée de l’Antarctique en 2015 en omettant volontairement la présence de leur guide professionnel, le norvégien Are Johansen, leur film a pourtant été projeté à plusieurs reprises, l’expédition Across Antartica étant même labellisée par le Ministère de l’écologie, jusqu’à ce que certains observateurs s’en émeuvent (lire l’article de Patrick Fillieux sur le blog de Stéphane Dugast… membre du jury à Val d’Isère cette année) et que certains directeurs de festivals s’en rendent compte. Le cas d’Into twin galaxies est différent : l’aventure se déroule sans que l’équipe de tournage ne soit apparente dans le film, mais sur le site de Red Bull les photos du tournage sont sans ambiguïté quant à la façon professionnelle dont l’aventure a été filmée – et donc atteste la présence d’une équipe pendant un temps donné. Pour le spectateur averti (vous ou le membre du jury), le fond de l’expé – une traversée épique du Groenland – ne saurait vraiment faire oublier la forme – la présence d’une équipe et d’un back-up hélico pendant plusieurs jours. Autre symbole d’une certaine dérive dans la façon de relater son aventure : le Piège Blanc, d’Alban Michon. Sympathique plongeur sous glace, Alban Michon relatait dans ce film de 2013 son expé sur la côte est du Groenland avec Vincent Berthet : une fantastique série de plongées sous les glaces avec un compagnon en surface aussi ignare que lui en matière de …kayak, leur base de vie. Le hic ? Le film ne disait rien de la présence de l’équipe de tournage (et de son gros bateau) pendant une partie de l’expédition. Le film était néanmoins réussi – et les deux protagonistes ont expliqué a posteriori la présence de ladite équipe, ce qui a fait dire à Stéphane Dugast qu’on pouvait « aimer ce film sans se sentir lésé ».

Si les futurs films d’expédition feront les choses différemment, c’est parce que le regard des spectateurs a changé. Notre regard s’est affûté.

Le fait qu’il est plus facile d’explorer le Groenland au XXIème siècle avec un bateau suiveur ou un hélico à portée de radio que sans ( !). Ce n’est pas un problème tant que le réalisateur n’use ou n’abuse pas de procédés de dramatisation (sur l’engagement supposé des aventuriers). Là où, peut-être, les futurs films d’expédition ou d’aventure feront les choses différemment, c’est parce que le regard des spectateurs a changé. Notre regard s’est affûté, de Koh Lanta et ses participants artificiellement affamés par la production, au storytelling « vrai » de Thomas Pesquet en passant, justement, par Opération Lune, canular « documenteur » d’Arte (en 2004) qui expliqua que la conquête de la Lune en 1969 n’a jamais eu lieu : un faux docu rendu réaliste par la présence d’intervenants crédibles comme Henry Kissinger ! Quand Mike Horn traverse l’Antarctique, une fois largué l’équipage de son bateau, il est vraiment seul. Pas d’équipe. Zéro cadreur. Personne ne devrait d’ailleurs confondre cet exploit avec ses escapades tarifées pour M6. Mais si l’œil s’est affûté, et sait se délecter d’une séquence de kayak filmée en drone au-dessus d’un canyon groenlandais en sachant qu’un tiers est aux commandes de l’engin, il s’agit quand même d’éviter la suspicion généralisée à l’heure des fake news et de la critique en 140 signes.

Un festival doit-il privilégier des bons films qui relatent des aventures « augmentées » ou des films moins bons qui parlent d’aventure vraie ? Vaut-il mieux une expédition incroyable aux images rares ou une aventure formatée aux images exceptionnelles ? À l’heure où la vidéo est essentielle pour les sponsors, poser la question est probablement déjà y répondre. À moins que ? Le cinéma n’a jamais été une histoire de vérité, au singulier, mais de vérités, au pluriel. À celle du personnage, éventuellement acteur, s’ajoute celle du réalisateur, éventuellement cadreur, qui coupe, ajuste, et surtout régit le champ et le hors champ. Le film sur l’aventure extraordinaire d’Yvan Bourgnon ne déroge pas à la règle. Pendant sa traversée de l’Atlantique, Bourgnon manque de se noyer. Pourtant le film, aussi brut que possible, oblitère la présence d’un bateau suiveur, même lointain, lors de cette partie de l’aventure. Mais l’émotion qui nous prend en voyant Bourgnon sauver sa peau, est réelle, elle aussi. Aurait-on d’ailleurs voulu savoir qu’un bateau tournait à plusieurs heures de distance quand la noyade de l’aventurier n’aurait pris que quelques dizaines de secondes (et un flash de huit secondes sur France Info) ?

La force du choix de Sébastien Devrient pour raconter l’épopée de Bourgnon est celui de l’ellipse : celle de ne rien expliquer pour mieux ressentir, sans toutefois échapper à l’interview face cam du marin a posteriori (et qui ne dit rien des motivations masochistes de Bourgnon..). Un choix qui fut celui d’un cinéaste comme Depardon, y compris dans un de ses films de fiction aux allures …documentaires (Un homme sans l’Occident). Au final, c’est l’émotion qui compte : le sourire des gamins rencontrés le long de la route dans In Gora, les surprises de Becoming Who I Was… La sélection 22ème édition du Festival de Val d’Isère nous a offert de très beaux films (In Gora, Into twin Galaxies), des aventures hors du commun (En équilibre sur l’océan, Frozen Road de Benjamin Page, Dug Out de Ben Sadd, prix Ushuaïa TV), des histoires géniales (Becoming Who I Was, The Last Honey Hunter). Avec leurs qualités, et quelques compromis, ces films nous ont laissé haletants sur les rives de nos passions d’exploration, à nouveau nourris de rêves, prêts à partir. Et pour tout cela, ils méritent un grand merci.