Il régnait une certaine effervescence à Tournefeuille, près de Toulouse, le weekend dernier. En l’occurrence, il s’agissait pour l’IFSC (International Sport Climbing Federation) d’attribuer six nouvelles places pour les prochains Jeux Olympiques de Tokyo en organisant un Tournoi de Qualification Olympique calqué sur le modèle des JO. Au final, deux français se sont qualifiés lors de ce TQO : Julia Chanourdie et Bassa Mawem, ce qui fera trois à Tokyo avec Micka Mawem déjà qualifié. Retour sur ce TQO et ses péripéties.

Le TQO, c’est un combiné des trois épreuves (vitesse, bloc, difficulté), et un classement en deux temps : les qualifications, et les finales, pour départager les 22 grimpeurs et 22 grimpeuses présentes. Bonne nouvelle dès les qualifications : la française Julia Chanourdie se qualifie pour la finale, de même que Bassa Mawem, le frère de l’unique français d’ores et déjà qualifié pour les JO, son frère Mickael Mawem. Il faut dire qu’outre une calculette, il faut une sacrée connaissance des arcanes des compétitions pour comprendre la façon dont les tickets pour les JO sont attribués. Explications.

 

La consécration pour Julia Chanourdie

La course pour les JO a duré toute l’année 2019. En l’occurrence, les premiers au championnat du monde se sont vus attribuer une place pour les JO, et à ce jeu, c’est le français Micka Mawem qui a réussi à se qualifier, sans donc avoir besoin de concourir au tournoi de qualification olympique (TQO). Parmi les 22 grimpeurs et grimpeuses venus chercher leur sésame olympique au TQO ce début décembre figurent des favoris comme le tchèque Adam Ondra et le français Manu Cornu. Malheureusement les épreuves de qualification ne réussissent pas au français, contrairement à Julia Chanourdie : la française se qualifie pour les finales du TQO. En finale, Julia bat son record personnel en vitesse (sous la barre des 9 secondes) ; elle réussit deux blocs sur trois (mais un seul dans le temps imparti, à deux secondes près), et se défend bien dans sa spécialité, la difficulté. Elle termine à une brillante deuxième place du tournoi féminin, et gagnant de haute lutte son ticket pour Tokyo. C’est la consécration d’une année dédiée aux compétitions, une année fatigante où les compétitions s’enchaînent depuis ….mars.

De fait, le TQO n’a pas réussi aux deux autres françaises présentes, Fanny Gibert et Anouck Jaubert. Pourtant mieux placée au niveau mondial, Fanny n’a pu se hisser en finale du TQO. Contrairement à Bassa Mawem, le frère de Mickael qu’il rejoindra à Tokyo en 2020, grâce à un temps canon sur l’épreuve de vitesse. Pour autant, ce TQO parfaitement organisé par le club FFME local n’a pas été limpide ni pour les spectateurs, ni pour les grimpeurs.

Bassa Mawem et Julia Chanourdie remportent leur ticket pour les JO. ©Jocelyn Chavy

Le bazar Japonais

Chez les hommes, les Japonais sont incroyablement forts : ils ont déjà deux grimpeurs qualifiés par les Championnats du Monde. Or, ils ont envoyé quatre ( !) grimpeurs au TQO, et pas des moindres puisque Koroko Fuji termine médaille d’or du TQO devant Adam Ondra (2e)… et un autre japonais, Meichi Narasaki (3e). Or, le règlement stipule que deux représentants par pays est le chiffre maximum d’athlètes par pays pour les JO : ce qui veut dire que Koroko Fuji, premier du TQO, n’est pas assuré d’aller aux JO. Abradacabrantesque ? Jérôme Meyer, chargé des questions olympiques à l’IFSC, ne peut que regretter l’attitude du Japon : « leur fédération fait le forcing pour imposer un troisième athlète japonais. Or, les règles sont claires : il n’y a que deux places par genre et par pays aux JO ». Les Japonais, eux, espèrent qu’une autre règle l’emportera, à savoir que le pays hôte aurait une place supplémentaire « réservée ». Un raisonnement qui donne des cheveux blancs à tous les autres délégations présentes au TQO : une place de plus pour les Japonais veut dire une place de moins pour les autres. Surtout, on mesure le mépris ou à tous le moins l’indifférence dans laquelle la fédération japonaise semble traiter ses propres athlètes, qui dominent souvent les compétitions – mais qui sont trop nombreux, finalement, à être mutants ! Le résultat ? Le premier, et encore moins le troisième, d’un tournoi de qualification olympique ne sont pas assurés (du tout) de participer aux JO.

Japonais, le premier et encore moins le troisième du tournoi de qualification olympique ne sont pas assurés (du tout) de participer aux JO. Ah bon ?

Brillants, les Japonais Fuji (1er du TQO) et Narasaki (2e, à droite) ne sont même pas assurés d’aller aux JO © Jocelyn Chavy.

Le schmilblick de l’épreuve de vitesse

Ce n’est pas la seule péripétie qui a agité les cerveaux sur ce TQO. Une fois de plus, l’épreuve du combiné montre ses limites : en cause, l’épreuve de vitesse. Si pour les qualifications seul le temps compte, pour les finales c’est un duel. Mais un duel qui privilégie les têtes de série puisque c’est un affrontement au premier tour (des finales, vous suivez) entre le 1er et le 8e, le 2e et le 7e, etc. Cela se défend comme système pour un tournoi de vitesse seule. Par contre il semble que privilégier les têtes de série en vitesse dans un combiné tend à donner un avantage supérieur à ceux et celles qui sont premier ou second en vitesse par rapport à ceux qui sont premier ou second en bloc ou en diff… C’est les limites du système actuel de multiplication (on multiplie les résultats des trois épreuves et le vainqueur est le plus petit chiffre) pour le combiné, par rapport au choix qui aurait pu être fait d’addition, comme l’expliquait ici Caroline Ciavaldini.

Bassa Mawem impérial en vitesse, boudée par Adam Ondra (à droite, en finale de difficulté) ©Jocelyn Chavy

Adam n’aime pas la vitesse ?

En l’occurrence, ce sont les grimpeurs qui essuient les plâtres de ce système, ou qui essaient de le contourner à leur manière : qualifié pour la finale mais dernier de la vitesse au départ de celle-ci, Adam Ondra affronte Mawem et perd le premier duel – le premier tour. Il déclare forfait, dixit les speakers, et n’affronte pas d’autres adversaires en vitesse. « Un comportement anti-sportif » selon Daniel Dulac, l’un des entraineurs de l’équipe de France. Le règlement stipule en effet que tout grimpeur tout effectuer les trois duels de vitesse en finale – et que le forfait est synonyme d’abandon de la compétition (que Ondra a continué par les deux épreuves suivantes bloc et diff). Ondra s’est dit qu’il ne ferait pas mieux que 8e en finale de vitesse et s’est tout simplement économisé à la barbe des autres grimpeurs. Ironie de l’histoire ? La vitesse a été un argument pro-JO pour le CIO, car les duels sont télégéniques, et le meilleur grimpeur du monde (comme on présente Adam Ondra) fait du « no show » en finale… de vitesse.

Reste que le TQO a été un succès avec une salle de 1500 personnes pleine à craquer les quatre jours de l’épreuve, et un paquet d’internautes derrière les retransmissions en live de l’IFSC sur sa chaîne youtube. Et la France sera joliment représentée à Tokyo avec une Julia Chanourdie au top de sa polyvalence, et des frères Mawem rassemblés contre toute attente.

 ©Jocelyn Chavy

©Jocelyn Chavy

Julia Chanourdie, run de finale. ©G. Bouquet des Chaux – FFME

Julia Chanourdie et Yuji Hirayama, représentant japonais et mythe de l’escalade ! ©Jocelyn Chavy