@
ABo-15j-gratuits

Oscargo à l’assaut de la plus dure voie de la face sud de la Meije, c’est l’histoire d’une cordée fusionnelle et pas banale. Parce que la cordée affiche une moyenne d’âge de 17 ans et demi. Parce qu’Oscar et Hugo Schmitt (d’où Oscargo) sont deux frères, âgés de 15 et 20 ans, poussés vers la haute montagne par el padre. Un père muet quoiqu’omniprésent dans ce récit d’ascension de la Meije à la journée depuis la Bérarde par la voie Mitchka (ED+, 7a), le 1er août 2019, en vingt heures descente comprise. Vous avez dit « précoces ? »

Depuis tout petits, vacance a été synonyme de montagne, sous toutes ses formes. Les idées vacances des parents, c’était souvent : « Ben on a qu’à faire un mois de camping, on se baladera… ». Alors on se retrouvait souvent entassés dans la Xantia avec un max de bordel pour parer à toutes les éventualités et lubies paternelles. Sur place, on passait nos journées sur des sentiers et parfois on se retrouvait sans s’en rendre compte dans une via ferrata, sur une rando du vertige ou encore sur un glacier. Au fil des années le padre décide de nous emmener en haute montagne dans des projets de plus en plus sérieux et le virus finit par nous prendre. C’est ainsi que la cordée « Oscargo » est née : un mois après qu’Oscar obtienne une place à l’internat en bi qualification montagne et deux jours avant d’apprendre que j’étais reçu in extremis dans la (très) bonne école que je visais, nous nous lancions dans la voie la plus dure de la face sud de la Meije. *

 

Origines paternelles 

Après bien des détours, jusque par la Mauritanie où les sommets étaient rares, c’est au milieu des volcans d’Auvergne qu’ont eu lieu les premiers crapahuts avec Oscar. Très vite, l’animal s’est montré compétiteur, voire agressif, et une concurrence s’est vite installée entre les frangins, surtout pour le meilleur… À chaque escapade l’acquisition de nouvelles compétences était récompensée par les fameux « diplômes du père ». Après la réalisation de randonnées de plus en plus exigeantes, le baptême haute montagne commence pour moi  pendant l’été 2009 avec la dent du Géant. L’année suivante, c’est l’initiation d’Oscar : nous réalisons l’aiguille de l’M à la journée et sans téléphérique depuis Chamonix ; il y a avait trop de monde à la benne. Ce qui nous a fait 2000 m de dénivelé, et un chrono historique, 4h07, qu’on a encore en tête. On en rigole encore : au retour, après l’intermédiaire de l’Aiguille du Midi, Oscar ne tenait plus debout, il venait d’avoir 6 ans.

À cette époque, nous considérions plus la montagne comme une obligation imposée que comme une passion

Après une longue traversée du désert, des années noires sans occasion de pratiquer, une issue apparaît, à la faveur d’une migration vers Grenoble, ville d’adoption. Depuis cette ville, renouveau, les projets s’enchainent.

Quatre ans après nos premières montées en altitude et après la remise en forme du padre, il nous fait découvrir la haute montagne une bonne fois pour toute à l’été 2014. L’année suivante, papa décide de nous entraîner plus sérieusement pour des projets un peu plus ambitieux : dès notre arrivée chez lui, il nous explique que l’on part pour la traversée du Dôme des Écrins par la brèche Lory le soir même. Puis quelques grandes voies à Ailefroide, et le Pelvoux à la journée depuis Ailefroide. C’était le début de ce qui est devenu une habitude : les projets « à la journée », sans assistance qu’elle soit mécanique ou hôtelière. Mais en redescendant, Hugo prend la confiance et se fait une triple entorse de la cheville à 200 mètre de l’arrivée au camping. Dommage. La saison est donc compromise pour lui, mais Oscar et papa réalisent de belles courses dans le massif du Mont Blanc, dont sa traversée depuis le col du Midi jusqu’au Nid d’Aigle. L’été se poursuit par une excursion au Mont Rose qui se solde par un bivouac dans la tempête à 4300 mètres sous la pyramide Vincent : Oscar finit une nuit sans sommeil en gerbant, la tente se déchire… Et finalement, en fin d’été, le padre se plante gravement dans le Breithorn avec Mathilde, sur une erreur stupide ; il aurait dû y rester mais il s’en sort… Les organes se sont mélangés dans son corps et surtout une de ses chevilles est complètement flinguée. Parfois, on en fait trop. Grosse(s) leçon(s).

Hugo et Oscar, en mode fast and light. ©Schmitt

Au vue de l’état de Papa, à l’été 2016, on fait notre première grande voie en autonomie. L’été 2017, comme papa n’est toujours pas en très bon état, on décide de se lancer dans des courses pas trop compliquées, dorénavant on participera de plus en plus à l’élaboration des projets. L’été 2017, c’est aussi l’entrée en classe préparatoire pour Hugo. Deux ans qui lui demanderont beaucoup et qui nécessiteront de mettre la montagne un peu entre parenthèses, l’entraînement du moins… Du côté d’Oscar, pas de temps perdu, les compétitions d’escalade et d’athlétisme s’enchaînent.

Le printemps et l’été 2018 signe la reprise des hostilités pour le padre, malgré son incapacité à courir il peut reprendre la pratique de l’alpinisme. Une belle brochette de courses, tous ensemble, comme dans l’urgence, pour rattraper le temps. Par exemple, ascension de la Grande Rocheuse par le couloir du col Armand Charlet ; Grépon Mer de Glace à la journée depuis Chamonix, l’arête Kuffner au Maudit avec mémorable bivouac sur le glacier du Maudit… Et puis quelques voies d’escalade de plus en plus difficiles, assaisonnées de belles bavantes, comme les sommets de Miage à la journée depuis le Cuchon. On était pas mal préparés !

Face sud de la Meije : la voie Mitchka est une ligne directe vers le Grand Pic. © J. Chavy

La préparation du projet

Lors de l’été 2018, Oscar qui commençait à avoir un niveau plus que correct en escalade avait repéré la voie la plus dure de la face sud de la Meige : Mitchka. Au début c’était une plaisanterie. Mais aussi très vite, une obsession : étude de tous les topos possibles, des options d’itinéraires… Pas une semaine ne passait sans qu’il nous en parle. C’était le projet à abattre. Et comme on ne fait pas les choses à moitié et au vu de nos différentes réalisations « à la journée » l’idée de faire la voie d’une traite depuis la Bérarde commençait à germer. Le projet consistera(it) donc à réaliser la voie et la traversée des arêtes, au départ de la Bérarde et jusqu’à Villar d’arène, d’un coup.

Alors dès la fin des concours de Hugo, on décide de commencer à s’entraîner à fond pour ce projet. Dans nos têtes, entre les conditions du glacier carré et l’ambition du projet, il y a peu de chances qu’une tentative soit possible dans l’été. Le père se moque un peu. Tous les jours, entre deux voies, on discutait du matos qu’on emporterait pour la voie et des timings qu’on devrait respecter (plus ou moins réalistes). En début d’été, on était encore loin d’être suffisamment expérimentés pour ce projet. On avait posé nos premier friends et coinceurs début juin dans la Dibona. L’idée de la préparation était de réaliser un grand nombre de voies dans le même niveau que Mitchka avec une protection plus ou moins équivalente et de n’utiliser aucune remontées pour se mettre en forme. Pour se remettre dans le bain on se lance dans ExLibris, mais la voie étant pleine de monde on décide de se faire une pré fatigue dans « La fin de Babylone » le matin et de se faire « ExLibris » dans l’après-midi. Plus tard dans la semaine on part pour « Ni dieu ni maître » à la Croix de fer puis dans « Charles Éternue » dans Blaitière, un franc succès. On se dirige ensuite vers Ailefroide ou l’on « s’échauffe » dans « la voie des maîtres » puis on part dans « Purée d’astragale », pas gagné entre un gardien de refuge de mauvaise foi et un topo plus du tout à jour ! Pour finir, on va se poser au camping de la Bérarde, mais le temps est vraiment mauvais, il neige même sur les sommets environnants dont la Meije.

 

On avait posé nos premiers friends et coinceurs début juin dans la Dibona.

Pendant quelques jours on est donc bloqués sous la tente, on rumine, on se demande si on ne perd pas tout ce qu’on a gagné en s’entraînant, si on mange trop, si la voie va être en conditions… Mais surtout on prépare la liste de matos que l’on utilisera si tentative il y a, et au gramme près. On apprend le topo de la voie et de la traversée de la Meige par cœur, y compris le nombres de points dans chaque longueur, l’itinéraire, les points à poser… Avec interro mutuelle tous les soirs. Dès que le temps se remet au beau on monte faire « le trésor de Rackam le Rouget » pour se mettre en confiance. Le lendemain on part au pied de la face sud de la Meije pour effectuer une reconnaissance du départ de la voie et finir de préparer la tentative dans les moindres détails, on rencontre une cordée qui nous donne de précieux détails et on va parler à la gardienne du Promontoire. Notre projet était très ambitieux, il nous a demandé de faire des compromis matériel importants. Après des heures et des heures de réflexion, la décision est prise de choisir le matériel le plus minimaliste possible pour ne pas avoir à hisser de sac et ainsi gagner un temps précieux. On part donc avec un piolet ultra léger chacun, une paire de crampons aluminium chacun, une doudoune pour deux, 5 barres chacun. Hugo part avec une paire de chaussures d’approche tandis que Oscar porte des chaussures d’alpinisme très légères, 6 friends, 10 dégaines : le strict strict strict minimum. Oscar décide même de partir en collant short sans aucune couche supplémentaire. Bref, on était sur le fil niveau matos et c’était le seul moyen d’avoir une chance de réussir. La veille, le stress est bien fort mais tout avait été minutieusement préparé depuis longtemps. Les sacs sont prêts, les horaires sont réfléchis, on mange la grosse ration comme prévu, une dernière révision du topo et on se retrouve à 2h pour le départ.

Oscar et Hugo au camping avec le padre, un air (faussement ?) décontracté avant les courses « à la journée ». ©Schmitt

La course (contre le temps)

Quand le réveil sonne, on pense tous les deux à l’énormité du projet qui nous attend, mais on ne dit rien. Chacun est concentré sur ce qu’il a à faire. On part à 2 h 30 du camping, décidés et concentrés. On passe au refuge du Chatelleret dans les temps. Juste après, on avait prévu la pause eau au torrent (on avait décidé d’en prendre au dernier moment), on repart. Un peu avant l’arrivée au névé, Hugo fait une pause technique. On arrive au dernier point d’eau et au début du névé dans les temps pour remplir les poches à eau, manger la première barre et s’équiper. Mais là, on est confrontés au premier souci : c’est le lever du jour et il fait très froid, beaucoup plus que prévu… On n’est pas du tout assez équipés, Oscar prend la doudoune et Hugo se caille sévèrement. Entre le froid et tout ce que l’on a à faire, on prend du retard et on arrive au départ de la voie avec une heure de retard. Deux cordées devant nous sont parties pour la Pierre Allain, ils comptent dormir à l’Aigle le soir. On se lance dans la première partie d’escalade facile (jusqu’au fauteuil) en grosses et avec les gants : on a déjà tous les deux mis toutes les couches de vêtements disponibles.

Dans cette première partie, on avait décidé la veille d’emprunter un passage ouvert quelques jours auparavant pour éviter au maximum les chutes de pierres du glacier carré. Cet itinéraire nous avait été conseillé par une cordée qui avait tenté la voie la veille sans succès. En arrivant au fauteuil, on a rejoint les cordées de la Pierre Allain et nos chemins se séparent. On galère à trouver le départ de la voie, on n’est pas sûr mais on se lance. Il s’avère que l’on se lançait dans « le dossier du fauteuil » une voie plus à droite côtée ED.  On a déjà 1 heure et demi de retard et nous en prenons de plus en plus puisque les longueurs ne correspondent pas au topo. On hésite, on perd encore du temps, on comprend finalement dans quelle voie on est grâce à une capture d’écran sur le téléphone. On a maintenant pris vraiment beaucoup de retard, on est encore très très loin du sommet et même du glacier carré. C’est à ce moment que l’on réalise que le projet était vraiment très ambitieux, le doute s’installe sérieusement. On est au milieu d’une face de 1000 mètres de haut et tellement large, pas de réseau. Maintenant ce n’est plus le doute, c’est la peur… Avec le choix d’équipement léger, on est à la merci des éléments, impossible de passer la nuit dans la montagne, descendre ou monter paraissent deux possibilités compliquées.

Oscar éclate en sanglots dans mes bras, il hurle dans la paroi : « C’est trop dur bordel de merde !!! »

Après délibération, on décide de redoubler d’efforts et de rejoindre le glacier carré par « le dossier du fauteuil » avec le bout de topo que l’on a. Même si tout parait perdu, on tente de mettre le doute de côté et de tout donner. On arrive finalement un peu avant 13 h au glacier carré non sans encombre. Hugo n’a plus aucune motivation. Discussions en mangeant la deuxième barre de la journée. Traverser le glacier carré pour redescendre ou atteindre le sommet par la voie normale ? Impossible, le glacier est trop exposé. Emprunter la Pierre Allain ? La voie est très à droite et on n’a aucun topo. Atteindre le sommet par Mitchka, encore trois 7a(+) et deux 6c(+) ainsi que quelques centaines de mètres d’escalade plus simple. Hugo n’est pas emballé mais on décide de se sortir les doigts et de tout donner pour atteindre le sommet avant la nuit. En haut on pourra sûrement appeler les secours, car l’option est sérieusement envisagée. Oscar part en tête pour les 5 dernières longueurs, des vraies cotations falaise ! La baisse de motivation et la fatigue commencent à sérieusement se faire sentir. On donne tout chacun de notre côté, les longueurs ne sont pas suréquipées, il faut placer du matériel. Des crampes dans les bras deviennent de plus en plus incontrôlables.

À la fin de la 4ème longueur, je rejoins Oscar, il a dû se coincer les mains dans une fissure pour prendre un repos et s’est ouvert la main, il y a du sang partout. Je prends peur. On met du strap directement pour stopper le saignement. Oscar éclate en sanglots dans mes bras, il hurle dans la paroi : « C’est trop dur bordel de merde !!! ». Après 30 secondes d’émotions comme on en expérimente rarement, Oscar me regarde avec des yeux que je n’oublierais jamais, des yeux qui montrent la recherche de forces enfouies plus loin, dans les dernières motivations, le regard à la fois dans le vide et d’une concentration extrême. Il serre les dents, pousse un cri animal et me dit d’un ton affirmé et puissant « Assure moi. ». À ce moment, j’ai vu mon petit frère de 15 ans comme un homme de 30 ans qui allait donner sa vie, c’était un instant d’une force que je n’oublierai jamais. Arrivés en haut de la dernière longueur dure, on remet les grosses, il nous reste quelques centaines de mètres, il se fait tard, on a 6 friends et 2 sangles et la voie n’est plus équipée. On décide de tout faire d’une traite, je prends des anneaux et on fonce.

La cordée Oscargo en parcours d’arête : l’entraînement paie ! ©Schmitt

Oscar me regarde avec des yeux que je n’oublierais jamais. Il serre les dents, pousse un cri animal et me dit d’un ton affirmé « Assure moi. »

On arrive au sommet vers 16 h 30. On voit la vallée, on a du réseau, on mange un bout… Soudain une nouvelle force nous arrive, un petit SMS au padre et on entame la traversée des arêtes que l’on a apprise par cœur. On rejoint très vite la dernière cordée de la Pierre Allain que l’on double juste après la brèche Zsigmondy. Par chance les câbles étaient découverts, les crampons en aluminium et le piolet ont suffi. C’est pendant la traversée que l’on a pu découvrir à quel point notre entrainement avait payé. Les sensations d’aisances physiques et technique sur cette longues arête à près de 4000 mètres étaient incroyables, on pouvait même courir par endroit. Trois petites heures après avoir atteint le sommet, on arrive au refuge de l’Aigle. On finit nos quelques barres, on donne des précisions à Papa sur notre heure d’arrivée et on entame la longue descente vers Villar d’arène que l’on termine à la frontale pour les 45 dernières minutes. L’arrivée au parking et l’accueil du padre ont un goût de rêve d’autant plus qu’il n’était même pas au courant de la voie que l’on avait choisi de faire. 20 heures pile après avoir quitté la tente, nous voilà arrivés… Mission accomplie, on est sur un petit nuage entre rêve et réalité.

On arrive au camping de la Bérarde vers minuit, même pas la force de manger, dodo direct. Le lendemain, après une petite grasse matinée, on se fait 600 grammes de pates à deux puis on lève le camp vers Grenoble avec des souvenirs impérissables en mémoire.

L’alpinisme comme obsession

Même si la montagne a toujours fait partie intégrante de notre vie, on l’a longtemps considéré comme une obligation puis comme un passe-temps comme un autre. Ce n’est que très récemment que notre appétit pour l’alpinisme sous toutes ses formes a explosé. Et on peut bien parler d’explosion puisque à partir d’un certain moment – qui coïncide avec le rapprochement de la fratrie – on s’est mis à ne penser qu’à notre prochain séjour en montagne, jusqu’à ce que ça devienne très rapidement une obsession… À nos yeux, cette belle réalisation marque le début d’une nouvelle période pour cette jeune cordée Oscargo. Avec des bonnes nouvelles côté études, on a toutes les cartes en main pour aller dans la direction qui nous plait. Il faut croire que le padre avait bien préparé le terrain…

 

* Précision : après s’être (un peu) perdus dans le bas de la face sud du Grand Pic de la Meije, ayant emprunté le Dossier du Fauteuil par erreur, la cordée Hugo et Oscar Schmitt ont rejoint Mitchka et ses longueurs les plus dures à partir du glacier Carré. Départ de la Bérarde à 2h30 le 1er août 2019, arrivée au pont de l’Alpe à 22h30.

À lire, la postface de Mathias Schmitt, père d’Hugo et d’Oscar.

Copy link