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Treks en Himalaya

Après dix ans de procédures, l’alpinisme et l’escalade sont définitivement interdits dans la Réserve Naturelle de Chastreix-Sancy, en Auvergne. Une première en France, qui a consumé énergies locales et études coûteuses, et qui promet aux alpinistes un avenir sombre dessiné par des courants écologistes ignorants de la réalité de la pratique. 

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e couperet est tombé il y a quelques semaines. La pratique de l’alpinisme dans la Réserve Naturelle de Chastreix-Sancy est définitivement interdite. Il le dit lui-même : François Lesca n’a plus l’énergie, après dix ans de démarches dans l’objectif de lever cette interdiction, promulgée lors de la création de la réserve en 2007. Posons d’abord le décor. Au cœur de l’Auvergne, le Puy de Sancy, 1883 m, fait la joie des skieurs du Mont-Dore, mais aussi celle des alpinistes : couloirs, goulottes et cascades se forment régulièrement sur ces montagnes certes modestes mais au climat très rigoureux. Versant Est, il y a la vallée de Chaudefour, lointain mais toujours accessible. Mais les populaires val d’Enfer et val de Courre, de même que tout le versant sud du Puy, font partie de la Réserve Nationale de Chastreix-Sancy. Un terrain de jeu remis en cause dès 2007 puisque l’alpinisme y est alors interdit. Avec le soutiens d’élus locaux et des fédérations, un groupe de travail mené par Roger Boussac et François Lesca, lui-même guide de haute-montagne, s’investit pour trouver des solutions, réouvre le dialogue avec les responsables de la Réserve afin que la pratique de la montagne reste possible, le tout à deux pas de la station de ski. Précisons d’emblée que la chasse et le ski hors-pistes restent autorisés. Penchons-nous sur l’origine du dossier. François Lesca en a publié une tribune sur sa page Facebook, et nous l’avons longuement questionné au téléphone. Ce qui résulte de l’affaire dépasse l’entendement.

L’interdiction de l’alpinisme sur cette montagne peut largement annoncer d’autres interdictions, d’autres dérives.

L’oubli

L’origine de la Réserve Naturelle Nationale (RNN) remonte à 1999, où le dossier scientifique pour la création d’une réserve est bouclé. Une RNN est règlementée par l’article L 332-1 du code de l’Environnement. À l’époque, concernant les activités sportives et touristiques, les menaces qui pèsent sur le site sont décrites, avec notamment « la destruction par le piétinement humain sur les crêtes ou par les travaux liés aux aménagements pour le ski alpin. » En 2007 paraît le décret, qui a force de loi, signant la création de la RNN Chastreix-Sancy. En pratique, tout ce qui est autorisé y figure, et tout ce qui n’y figure pas est de facto interdit. La randonnée pédestre est autorisée dans le décret, bien que le dossier originel la signalait à risques, avec une « sur-fréquentation de certains itinéraires » qui constitue « un des risques majeurs pour la conservation des biotopes sensibles. » La pratique du parapente « avec accès pédestre des pratiquants » sera autorisé. La chasse est aussi autorisée sur l’ensemble de la RNN. À l’époque pas un mot sur l’escalade et l’alpinisme, activités pourtant pratiquées depuis un siècle au Sancy (la section du CAF fut la deuxième de France). François Lesca précise d’ailleurs que « cet oubli est une faute puisque l’article R. 332-6 du code de l’environnement impose de consulter la Commission Départementale des Espaces, Sites et Itinéraires relatifs aux sports de nature (CDESI) lorsque le projet de classement a une incidence sur les sports de nature. En effet la CDESI fournit une liste des activités pratiquées sur le territoire et les porteurs de projet doivent ensuite argumenter une potentielle règlementation ou restriction d’activité. » Or il appraîtra que la CDESI n’a jamais été consultée.

Le versant nord-ouest du val d’Enfer, où sommet duquel trône pourtant l’arrivée du téléphérique, est interdit à l’alpinisme.

Les arêtes du Sancy, c’est fini. © François Lesca.

Une enquête publique bâclée

En 2003, le projet de Réserve Naturelle Nationale est soumis à enquête publique. Les fédérations (CAF à l’époque, FFME) s’inquiètent quant au risque de restriction de l’activité. Mais le rapport du commissaire enquêteur concernant la position du CAF comporte une phrase malheureuse, disant que « le CAF souhaite un développement du ski de rando, de la raquette ainsi que de l’escalade glaciaire ou rocheuse ». Un argumentaire qui ne figure pas du tout dans le courrier originel du CAF, qui souhaitait seulement le maintien des activités ! Un malentendu, à tout le moins, qui en tous cas hérisse les responsables de la future RNN. Cependant le projet de décret paru en 2005 semble satisfaire tout le monde, autorisant l’alpinisme et d’autres activités sous condition de « réglementation » si nécessaire. « Les activités sportives ou touristiques sont interdites à l’exception des activités de découvertes de la réserve, de la randonnée pédestre, équestre, à vélo tout terrain, du ski alpin et nordique, de l’alpinisme ainsi que du parapente, du deltaplane et de la montgolfière qui peuvent être réglementées par le Préfet après avis du comité consultatif de la réserve naturelle» stipulait le projet de décret. L’alpinisme devait bien être autorisé.

Habitant au pied du Sancy, je n’avais jamais entendu parler du projet de Réserve jusqu’en 2007 ! François Lesca.

Coup de tonnerre : l’alpinisme interdit à la création de la Réserve

Le 13 juillet 2007 paraît le décret signant la création de la Réserve Chastreix-Sancy. L’article 12 concernant les activités sportives est identique à celui du projet paru en 2005, à deux exceptions près. L’alpinisme ni le VTT n’y figurent plus. Et sont donc non autorisés. À l’opposé le ski de rando est autorisé, confondu avec le ski alpin… qui se pratique d’ailleurs à quelques mètres puisque la station du Mont Dore est limitrophe au val d’Enfer où se trouvent les itinéraires d’alpinisme désormais interdits. François Lesca témoigne : « habitant pourtant au pied du Sancy, et y travaillant comme guide toute l’année depuis 2005, je n’avais pourtant jamais entendu parler du projet de Réserve avant 2007 ! » La Réserve voisine de Chaudefour existe depuis 1991, et la pratique de l’alpinisme, plus confidentielle, y est autorisée. Autant dire que la création de la RNN Chastreix et l’interdiction implicite de l’alpinisme sont un coup de tonnerre. Mais à ce moment-là, François Lesca pense que rien n’est perdu. Avec le soutien des élus locaux, il va falloir dialoguer, argumenter avec les responsables de la RNN et des services de l’Etat, les convaincre que l’alpinisme, avec ses pratiquants marchant sur un mètre de neige, ne constitue pas un « risque majeur » pour la biodiversité de la réserve.

l Limites actuelles des deux réserves : Chastreix-Sancy créée en 2007 et Chaudefour créée en 1991.

Tentatives de médiation

Il y a 347 réserves naturelles en France, dont une cinquantaine en altitude. Hormis les Réserves intégrales comme celle du Lauvitel dans les Écrins, aucune n’interdit la pratique de l’alpinisme. La RNN de Chastreix inaugure donc un précédent. Mais en 2008 les défenseurs de l’alpinisme tombent sur un premier os : on ne peut modifier un décret, passé deux mois. Il faut annuler et recréer la RNN, à condition de présenter cette fois un solide dossier d’études d’impact présentant l’absence d’incidences sur les espèces et milieux de la RNN, ainsi qu’une étude socio-économique prouvant l’importance de réintroduire ces activités. En 2009 la mobilisation semble porter ses fruits avec le soutien du cabinet du ministre Borloo. En 2010 la communauté de commune signe un chèque de 100000 euros pour financer, avec l’aide du Conseil Régional et d’associations, les études d’impact sur les deux activités : escalade sur les sites équipés l’été, et alpinisme hivernal. Le rocher moyen ne se prête pas à l’alpinisme estival. Au bout de deux ans un dossier de 150 pages produit par le groupe de travail atterrit au Conseil National de Protection de la Nature (CNPN, qui rassemble responsables fonctionnaires des espaces naturels, scientifiques, etc), seul organisme d’État apte à faire modifier le décret. Deux ans de travail pour estimer tout ce que pourrait potentiellement impacter l’escalade et l’alpinisme. « L’étude allait loin : on peut par exemple voir évoqué l’usure prématurée du rocher due aux frottements de la corde, ou le passage répété des grimpeurs qui peut générer un rajeunissement des peuplements lichéniques… » énumère François Lesca.

Les études d’impact stipulent le caractère insignifiant de l’alpinisme sur la biodiversité.

Bilan ? L’impact de l’alpinisme hivernal sur l’environnement présente un « caractère insignifiant » Concernant l’escalade : « la restriction temporaire doit être la piste à privilégier plutôt que l’interdiction ». Le groupe de travail n’a en réalité que peu d’espoir : il sent que le CNPN est sur une ligne dure. Et comprend qu’il va falloir négocier, mais ne sait pas encore à quel point. À savoir abandonner tout ou partie des secteurs d’escalade pour préserver la pratique de l’alpinisme. Ils essayent de sauver le Verrou du Bas, un site école sans équivalent ailleurs dans le département, qui se situe à 500 mètres du parking et à quelques dizaines de mètres du sentier de randonnée. Mais il faut déjà abandonner les autres sites d’escalade équipés. En attendant, le message est passé chez les associations (FFCAM) de ne pas grimper les goulottes du val d’Enfer et du val de Courre.

Le val de Courre assidûment fréquenté par les skieurs l’hiver et les randonneurs l’été, mais les Verrous (à gauche) sont interdits à la pratique de l’escalade. Au second plan, le val d’Enfer, interdit à l’alpinisme, chapeauté par la station de ski du Mont-Dore. 

Un chantage où l’escalade est perdante

Paris, la Défense, 2014. C’est la boule au ventre que François Lesca présente le dossier monté par le groupe de travail au CNPN. Cela se passe plutôt bien au début. Le rapporteur conclut la réunion en estimant recevables les demandes d’autorisation pour l’alpinisme et l’escalade au Verrou du Bas, à condition d’une étude complémentaire et d’une convention entre la FFCAM, la FFME et la RNN, et enfin, ce qui va estomaquer Lesca, qu’une « plus-value » soit accordée à la RNN en échange. « Un chantage en bonne et due forme » estime t-il avec le recul. Il faut déjà repartir pour …quatre ans de travaux et d’études. Et comprendre les arcanes de l’Environnement sauce étatique : ainsi il faut cette fois passer sous les fourches caudines du Comité Scientifique Régional du Patrimoine Naturel (CSRPN), émanation locale du CNPN, avant de s’adresser à celui-ci. Nuits blanches et accumulations de réunions et rendez-vous pour Lesca, qui ne baisse pas les bras. « Nous avons d’abord compris que le dossier ne passerait pas si notre demande contenait l’escalade en été », raconte t-il. Surtout, il va falloir boire le calice jusqu’à la lie. Dans la future demande, l’escalade doit être abandonnée pour espérer « sauver » l’alpinisme. Ensuite, il faut aussi abandonner le versant sud du Puy du Sancy pour espérer sauver le versant nord, où se trouvent les lignes les plus parcourues. Grosso modo, d’une idée de régulation des sites sportifs en 2013 on arrive en 2017 à une interdiction de tous ceux-ci, et seulement d’une demande pour une portion du terrain d’alpinisme hivernal. Ce fameux versant nord du Sancy qui ne représente que 9% de la surface de la RNN, située qui plus est contre le domaine skiable.

Le coup de grâce

Si le CNPN avait approuvé les études d’impact en 2014, le CSRPN les massacrent cette fois, constate les « insuffisances du dossier » et ferme la porte dans un rapport cinglant. Mais le représentant direct de l’État (la DREAL) ne l’entend pas de cette oreille. Lui a pris son poste en 2014 et ne comprend pas l’acharnement de la RNN à interdire la pratique de l’alpinisme tandis que les chasseurs par exemple n’ont aucune restriction. Il rédige une réponse argumentée affirmant « légitime » la demande de modification du fameux décret, et le Préfet soutient la démarche en acceptant de la présenter au niveau national, au CNPN, malgré l’avis défavorable du CSRPN.

Juin 2018. Cette fois, la réunion a lieu par téléconférence, avec un système vidéo en panne et un téléphone au micro grésillant. « Un sketch » affirme François Lesca, « où nous constatons avec effroi que les membres du CNPN récemment renouvelés ne connaissent absolument pas le dossier, ni même la note de la DREAL en notre faveur ». Il témoigne de remarques ahurissantes, où les membres du CNPN s’écrient : « Vous allez avoir besoin de secouristes en cas d’accident ! Et dans ce cas le massif va être survolé par un hélicoptère » semblant ignorer que le secours en montagne existe depuis des années. L’alpinisme ne serait qu’une « occupation privative de la montagne ». Et achèvent la réunion en assénant qu’il est hors de question d’autoriser la pratique du sport dans une Réserve Naturelle… Par 7 voix contre quatre, le CNPN refuse la modification du décret de 2007 et entérine l’interdiction de l’alpinisme dans la Réserve de Chastreix-Sancy. Dix ans de lutte sont enterrées.

Dix ans de lutte sont enterrées, et avec, un siècle de pratique de l’alpinisme.

Le Verrou du Bas, dernier secteur d’escalade du Val de Courre, Interdit pour risque de piétinement, à deux pas du sentier de randonnée.

Situation des différents secteurs d’escalade du val de Courre, tous interdits.

Au pied de la falaise du Verrou du Bas, quand elle était accessible. Les vaches piétinent allègrement la « zone humide », le tout à moins de 500 m du parking. Un site désormais interdit à l’escalade comme le reste de la RNN Chastreix-Sancy. © François Lesca.

Chasseurs en balade sur le versant sud de la Réserve.

Un décision inique

François Lesca souligne qu’aucune autre réserve naturelle n’interdit à 100% les pratiques sportives comme le définit le funeste article 12 de la RNN Chastreix-Sancy. Par exemple dans la Réserve Naturelle des Hauts-Plateaux du Vercors le survol en parapente est autorisé (mais pas le décollage ou atterrissage), l’alpinisme (pratiqué en hiver) et l’escalade (y compris l’ouverture de voies sur équipement à demeure) également. Au Sancy, c’est Ubu Roi. Même si elle présente un « risque majeur » la rando pédestre reste autorisée, de même que la randonnée équestre. « Si la chasse est interdite dans une moitié des Réserves existantes, elle est autorisée ici ! » fulmine François Lesca, qui pointe une « méconnaissance totale de la pratique de l’alpinisme » de la part des responsables environnementaux. « Même la pêche, inexistante, est autorisée… ». Pour préserver l’entente avec des riverains ? Lors de la création des Réserves, les contraintes sont passées sous silence. Les pneus crevés viennent ensuite, quand les élus et habitants réalisent quelle est leur ampleur. François Lesca affirme que les objectifs de la RNN, à savoir éjecter les pratiquants, ont été volontairement tus.

Il n’y a plus possibilité de faire machine arrière.

Une fois le décret paru, il n’y a plus possibilité de faire machine arrière, et l’affaire de Chastreix-Sancy constitue un exemple édifiant. Et Lesca d’alerter : « Les activités de pleine nature ne sont pas irréprochables et tout le monde doit agir en phase avec la protection de celle-ci. Mais il y a un fait réel, confirmé autant par les textes que par des agents travaillant dans des Réserves ou Parcs : la tendance est au durcissement des textes et à « l’encadrement » ou interdiction des activités sportives (…) Depuis le Grenelle de l’environnement, la France est considérée comme en retard par rapport aux objectifs européens de zones de protections. (…)De ce fait, si auparavant la création d’une RN se faisait suite au constat local de nécessité de protection, maintenant c’est l’inverse c’est-à-dire qu’il est demandé aux régions de regarder où on peut mettre des RN (…) Le nombre de réserves est passé d’environ 240 en 2010 à 350 en 2018.  » En 2018 le Congrès des Réserves Naturelles de France avait pour thème : « 500 réserves naturelles en 2030 ? »…

La Goutte au Nez (la Dore), désormais interdite. © Lesca.

Le massif du Puy Sancy avec à droite le Val d’Enfer interdit aux alpinistes. En plein centre, on distingue la barre rocheuse où se situe la cascade de la Dore également interdite, alors qu’en hiver les pistes entourent le lieu (au-dessus et à gauche) et les hors-pistes (à droite). © LESCA

Une écologie aveugle ?

La question est de savoir si la protection des espaces doit aller de pair avec l’interdiction de leur fréquentation par les passionnés. Que se passerait-il demain pour l’escalade si pareille décision était prise dans la Réserve Naturelle des Aiguilles Rouges, par exemple ? On ne peut se dédouaner d’une prise de conscience de l’impact que peut avoir les pratiques alpines : en ce qui concerne les modes d’accès et les chemins d’accès. Le partage du temps et de l’espace sont forcément des pistes pour la cohabitation des activités et la préservation de la biodiversité, en témoigne la convention réussie entre grimpeurs et responsables pour la préservation du gypaète au Bargy (Haute-Savoie). Vouloir préserver des îlots de toute activité humaine alors que des pans entiers de l’environnement alpin, si ce n’est le reste du pays, sont soumis à la pollution ressemble à un aveuglement où l’écologie devient un dogme au lieu d’un étendard. Pour s’en convaincre il suffit de constater l’explosion du transport par route et l’incurie du traitement de la pollution de l’air dans les vallées montagnardes (l’Arve pour n’en citer qu’une).

« Si le problème dans la Réserve de Chastreix-Sancy prouve qu’il est facile d’interdire sans aucune raison et qu’il est impossible de ré-autoriser malgré de bonnes raisons, on ne peut que s’inquiéter de la démultiplication des zones de protection » conclut François Lesca. Interdire la haute montagne : est-ce une priorité quand on ne sait pas comment recycler les treize réacteurs nucléaires définitivement à l’arrêt sur les 58 réacteurs disséminés sur tout le territoire ?