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Il est parfois impossible de se défaire d’une photo, même pour un photographe qui en prend des milliers chaque année. Mario Colonel, inlassable arpenteur de l’Himalaya, est retourné sur les traces de l’un de ses clichés emblématiques, pour retrouver Dolma, la petite Khampa du Tibet.

« Certains pensent qu’il font le voyage, en fait c’est le voyage qui vous fait ou vous défait« . Nicolas Bouvier racontait ainsi ses périples dans l’usage du Monde, une sorte de viatique pour tout voyageur patenté. Pendant longtemps, comme la plupart d’entre nous j’ai voyagé comme un comptable. Soupesant, calculant, ajoutant à ma liste de sommets et de treks, quelques chiffres bien ronds. Des dizaines bien arrondies divulguées à l’italienne. J’alignais mes doigts comme autant de trophées. Commençant par le majeur, pointé vers le ciel , déclinant l’index ou le pouce comme des valeurs sûres. La collection bien établie, j’épatais la galerie, surtout celle des béotiens restés sur place. Ne réalisant pas que si le corps s’était déplacé, il avait lui aussi utilisé le petit braquet. Plus la pente était raide, l’oxygène rare, plus finalement l’essentiel n’était plus assimilé.

 

©Mario Colonel

A vrai dire, mes neurones avaient toujours tendance à la paresse. Ils avaient décrété depuis longtemps qu’au-delà de 4000m, rien n’y fait. Ils adoptaient donc le rythme des sherpas, surtout ceux restés à Katmandou. La charge lourde, autant donc avancer à pas mesurés. Idem pour les connections. Il a fallu longtemps, une décennie entière, celle de la fougue et des vingt ans, pour leur expliquer que le mot clé, particulièrement en Himalaya, était acclimatation. Un mot magique. Avec ses mystères et ses cabales, ses essais et ses fausses réussites. Mais peu à peu, la neige et les aventures d’en haut, ont été remplacées par les rencontres. Par ces cultures millénaires établies au pied des montagnes, par ces hommes et femmes qui sont devenus mon camp de base. C’est dans les vallées que je suis réellement devenu photographe. Une vie entière consacrée à la photo de montagne. Une vie forcément forcément rattachée à un certain nombres d’images. Certaines d’entre elles vous ramènent à des lumières, à des paysages, à des rencontres. Elles peuplent notre imaginaire d’une manière définitive, bordant les limites de nos expériences, peuplant nos souvenirs, donnant un sens à toute cette vie lumineuse. Il ne faut pas très longtemps, pas plus d’un instant pour savoir si une image va s’inscrire dans la durée. Devenir une émotion puis un souvenir et enfin un témoignage.

C’est dans les vallées que je suis réellement devenu photographe.

©Mario Colonel

©Mario Colonel

Dans cette région du Tibet oriental,
c’était peut-être l’une des premières fois que cette petite fille voyait un occidental.

Je repense souvent à deux photos qui ont ont suivi ce chemin universel. D’abord à celle de Steve Mac Curry, célèbre photographe du National Geographic. En 1985, il photographiait Sharabt Gulla dans un camp de réfugiés au Pakistan. Les cheveux en bataille, couverts d’un voile élimé et troué, avec des yeux intenses, cette Afghane de 13 ans fait la couverture du National Géographic cette année-là. Pendant des années, tout le monde demandera qui se cachait derrière ce visage. Mc Curry mettra finalement 30 ans avant de la retrouver. Dans la même veine, Olivier Follmi, le grand spécialiste de l’Himalaya, a photographié un petite Tibétaine au Jokang au début des années 80. En prière, dans le temple sacré de Lhassa, avec une lampe à Beurre, baignée de lumières et d’émotions, cette photo est devenue symbolique et fut même partagée par le Dalaï Lama…
Bien des années plus tard, j’étais dans l’ancien royaume du Kham, au Tibet. Dans la région de Litang, pour un grand rassemblement. Dans la foule bigarrée, un visage juvénile m’a attiré, celui d’une fillette avec sa mère. Charmé par la beauté de la petite fille habillée d’une ravissante Chuba, je demandais l’autorisation de la photographier. Une alchimie s’est alors produite. Dans cette région du Tibet oriental, bien loin des circuits touristiques, c’était peut-être l’une des premières fois que cette petite fille voyait un occidental. Pourtant au lieu de jouer avec mon appareil photo, la petite fille s’est figée dans une expression très personnelle. J’ai longtemps cherché comment l’exprimer. Etait-elle farouche, timide, apeurée, distante ?
La réponse m’échappait. Puis les mois, des années ont passé, m’emportant vers d’autres régions de la grande chaîne himalayenne. Il a fallu encore des voyages dans cette fabuleuse région du Kham pour comprendre la force de ce portrait. Derrière ces yeux en amande, ces pupilles étincelantes, ce sourire à peine esquissé, j’ai retrouvé la force de ce regard. Je comprenais alors pourquoi ce visage m’avait marqué. Me regardant de face, sans une parcelle de peur ou de crainte, sans cette soumission ou cette distance que peuvent avoir des enfants vis à vis d’un adulte, son regard traduisait à lui seul, la force de ce peuple : rebelle et insoumis.

©Mario Colonel

©Mario Colonel

Cette petite fille qui me fixait depuis des années, reprenait sans le savoir l’attitude de ses ancêtres. D’instinct, elle refusait de se soumettre, à qui que ce soit…Très vite cette photo m’échappa. Peu à peu, l’image glissa du simple portrait de voyage à une forme iconique où l’enfant se révélait être le vecteur d’un message : celui d’un peuple ancré dans ses traditions et ses convictions. Celui des Tibétains qui résistent à leur manière à un monde qui se transforme…
L’idée de la retrouver est donc née naturellement.  Mais comment la retrouver dans cette région grande comme l’Espagne ? Un premier voyage à travers montagnes, monastères, camps nomades ne donna rien. Des miettes d’indices, comme autant de traces pour un petit Poucet. Il a fallu, un hiver complet, un guide perspicace affichant son portrait partout sur la zone pour établir le contact. Quatre ans après, je repris donc le chemin des hauts plateaux. Pour aller vivre dans l’intimité avec une famille de nomades et surtout rencontrer Dolma. Je pouvais enfin mettre un rire sur ce visage, connaître sa famille. Aller traire les yacks avec eux, assister à un mariage comme un ami de la famille, donner à d’autres des parcelles de bonheur. M’impliquer pour le futur de cette enfant.

Mais comment la retrouver dans cette région grande comme l’Espagne ?

©Mario Colonel

Il avait raison Nicolas Bouvier, un voyage peut vous faire. Celui-ci donnait un sens à mes photos. Une image colportée au bout du monde, un portrait fait à la va-vite, presque anonyme, prenait vie. J’avais remonté la route de ces millions de clichés fait par des millions de voyageurs, où l’on oublie les rires, la complicité, les autres. Je remisais les émotions, les belles rencontres sur une simple feuille de papier glacé ou sur un écran d’ordinateur. Avec Dolma, j’ai posé l’ancre du voyage pour passer à l’escale. Une longue escale sur les chemins de l’humanité…

©Mario Colonel

Rencontre

Mario Colonel présente son film dans le cadre des Camps de Base de l’agence Allibert:
Dolma, la petite Khampa. Un film de 52 minutes (co-produit par Ushuaia TV et Camp de Base productions), co-réalisé par  Bertrand Delapierre.
Un voyage dans le Tibet Oriental (Kham) à la recherche d’une enfant mystérieuse.
Il sera présent :

  • Le jeudi  22 mars à Grenoble, Cinéma 6 rex, à 19h30.
  • Le mardi 3 avril à Nice, Espace Magnan à 19h30
  • Le jeudi 5 avril à Marseille, au Cinéma les Variétés à 19h30
  • le 10 avril à Lyon (Lieu à définir) à 19h30.

Réservations (obligatoires) avec Allibert.