Vas-y petit !

Quand il ne s’agite pas dehors, Cédric Sapin-Defour réfléchit. Parfois les deux mon capitaine. En ressortent des textes ciselés dont la devise pourrait être : ne nous racontons pas d’histoires ! Ces moments de grâce littéraire se produisent notamment lors de son petit café serré du matin… qu’il nous renversera allègrement à l’écran chaque lundi, à l’heure du petit déj’.
Une fois n’est pas coutume, à l’occasion du lancement d’Alpine Mag, Cédric a accepté de boire un petit noir, j’me souviens, un vendredi.

Qui gère les destinées de l’alpinisme ?

C’est à se demander car tout est fait à l’envers.
Pas plus tard que cet été, une équipe de géomètres, experts patentés, a fixé la nouvelle altitude du mont Blanc à 4808,72 mètres. Feu les 4810, le monarque se serait tassé. Sans doute à force de sauter de joie dessus. Mais bougres d’extrait de crétins des Alpes1, c’est ce qu’on appelle se tirer une balle dans la Koflach ! Quel alpiniste un tantinet sensé et au plan de carrière normalement constitué aurait l’idée de remonter au mont Blanc pour y perdre deux mètres ? Aucun, sauf adepte de la décroissance et ils sont rares dans notre monde de l’élévation. Il suffisait de soudoyer à la marge quelques scientifiques – chose aisée compte tenu des salaires de la fonction publique – afin qu’ils étalonnent le sommet à 4813,01 mètres – précisément au hasard – et des cohortes d’alpinistes désireux de faire mieux qu’avant ou qu’un autre se seraient ruées au sommet. N’allez pas vous plaindre d’un alpinisme moribond peinant à faire recette si c’est pour ainsi rater de telles occasions.

Ailleurs, ils se posent moins de tourments. On se gausse délicieusement du retard pris par les pays en voie de développement mais l’himalayisme a été pensé avec davantage d’ingénierie marketing. Vous verrez que l’Everest, dont la révision d’altitude va être prochainement réalisée suite au tremblement de terre de 2015, sera – comme par hasard – mesurée à 8850 mètres. Au bas mot. Feu les 8848, la reine se dresse, trop peur qu’on la confonde. Les charpentiers du Toit du Monde sont plus malins, les moines géomètres plus corruptibles. Demain, des nuées d’aspirants Everester à la prétention haut perchée s’entasseront au camp de base pour ficher deux bons mètres dans la vue des anciens. Du grand art commercial, Himalayan business is booming.

La vérité, comme dirait l’autre, c’est que l’himalayisme s’est d’emblée adapté au désir client.

  1. Il a été inventé loin des Alpes ce qui attise la curiosité quand notre alpinisme s’est sottement implanté à deux pas de nos vies.
  2. Il a d’emblée fait le choix d’une clientèle fortunée, aristocratique disait-on pour faire joli, celle qui confond avantageusement prix et valeur, celle qui ne connaît pas la crise. Nos Alpes en sont devenues toutes discount.
  3. Les sommets himalayens ne se donnent pas facilement, la mousson au goût de reviens-y l’année prochaine empêche, frustre et fidélise quand chez nous, il pleut deux jours et puis c’est bon, ça passe.
  4. Des sommets de plus de 8000 mètres, il y en a 14, chiffre accessible, autrement plus séduisant que notre besogneuse liste de 82 cimes au delà des 4000 mètres. 14 on y croit, c’est juste là, à portée de mains et de doigts qui comptent, on s’accroche malgré les échecs. C’est reparti pour un quatorze disent les Népalais.
  5. Leurs noms fleurent bon l’exotisme à colliers de fleurs, Cho Oyu, Makalu ; les nôtres éructent de consonnes, Finsteraarhorn, Schreckhorn et autres cauchemars de LV2.
  6. Même leurs altitudes ont l’intelligence du juste au-dessus promotionnel : 8027 mètres par ci, 8034 par là quand nos 4000 frappent à la porte des 5000 sans le macaron, des centaines de mètres en sus pour pas un rond.

Rendons-nous à l’évidence, les penseurs de l’himalayisme sont au-dessus, les sahibs peuvent aller se rhabiller.
L’avenir se joue à l’Est, rien de nouveau. Go East.
Même notre mont Blanc l’a compris. Depuis 2003, d’après les mêmes géomètres à l’intégrité déprimante, il se serait décalé de 30 mètres vers l’Himalaya.
Vas-y petit !

1 Capitaine Haddock