fbpx
@

« C’est sûr, il va prendre la flasque. Non la compote. Il boite ? Mince. Je lui dis quoi ? Le saucisson, ça il aime bien. flûte, la glaciaire ? ». L’homme qui pense ainsi, attend son coureur. La scène se rêve en Réunion, sous le bambou d’un kilomètre 100. La messe d’octobre bat son plein, la Diag’ tient ses promesses. D’Haene ou Guillon, Girondel ou truc ? Dans la tête de Julien Ardito, la réalité est beaucoup plus maitrisée. Exit l’imaginaire : car l’assistance à la manière Ju, c’est une histoire d’expérience et de rodage. Focus sur un rôle peu connu.

Pour la 3e fois, le voici veilleur de Benoit Girondel : l’assistant. Ou des années d’amitié et de travail – toutes certitude proscrites en ultra. C’est un mélange de chorégraphie, d’anticipation et de logistique : un concentré d’humain, perdu au milieu d’enjeux démesurés. Défi sportif annuel, médias aux aguets, sponsors nez au vent, pression…climax. Mais pour le moment, rien ne compte sauf ça : que se passe-t-il chez mon coureur ? Flashback et plongée intense, dans l’assistance des meilleurs trailers actuels.

Quelles courses as-tu à ce jour suivies en tant qu’assistant ?

Julien Ardito : Une précision avant tout : cette « assistance », je la pratique à ce jour en tant que bénévole, ou lors de missions rémunérées avec la Team ASICS. Avec cette dernière, j’ai eu la chance d’assister de très jolies courses : 3 Grands Raids de La Réunion pour Benoit Girondel (2 victoires en 2017 et 2018, 2019), la CCC de Thomas Angeli (2018) et Benoit (2019), une Transvulcania de Xavier Thévenard (2018), un Trail des Aiguilles Rouges avec Thomas Angeli (4e, 2017), et l’Endurance Trail Templiers en 2016 avec la victoire de Benoit. Coté volontariat, je reste également fondamentalement attaché à la chose, c’est un autre univers sportif dont je me passerai difficilement : principalement avec la Team La Clusaz Raid Aventure, le Raid Salomon Series en 2005 (Australie, Suède, USA, Canada, Suisse).

Le trail ? bin…on a toujours couru dans les chemins, bien avant que l’on nomme ça trailrunning ! 

Une famille sportive, et ton gros parcours…sportif. Reproduction sociale ou Vache Qui Rit : la compétition mène-t-elle à la compétition ? 

JA : Certes, j’ai vite plongé dedans. Dès l’enfance : ski nordique, vélo de route et VTT. Logiquement, j’ai enchainé en Sport Études à Nantua, et poursuivi la compét’ au niveau régional en ski, national en VTT XCO (dont une coupe du monde junior). Le trail ? bin…on a toujours couru dans les chemins, bien avant que l’on nomme ça trailrunning ! Professionnellement j’ai également voulu rester dans l’outdoor, avec un BE de ski nordique, de cyclisme et de kayak, une dizaine d’années d’expérience comme guide de rivière. Bref ! être dehors et actif, tu auras saisi je pense…Aujourd’hui, je suis responsable de l’ESF Nordic de La Clusaz et moniteur cycliste dans les Aravis. Enfin dernier projet qui occupe et aère, l’organisation du Confins Trail and Ski de La Clusaz, que je pilote. J’oubliais : j’interviens pour ASICS sur l’organisation d’events, de l’assistance course, ou des projets marketing. Voilà, je crois que c’est à peu près tout…

Comment en es-tu venu à assister des trailers ?

JA : L’opportunité est apparue grâce au team ASICS : sur certains événements, il y a plusieurs courses, ou formats. Du coup, ça signifie plusieurs athlètes à gérer, même sans forcément parler d’assistance pendant l’épreuve elle-même ; ne serait-ce que la logistique générale de chacun. Mais concrètement oui, on a eu besoin de se répartir le travail, y compris l’aide aux athlètes tout au long de l’épreuve. J’ai débuté ainsi, et le courant est tout de suite bien passé avec Benji (NDLR : Benoit Girondel).

Floutage et second plan, mais même un Thévenard ferait comment sans lui? ©Julien Ardito

une organisation réfléchie en amont avec le coureur, et un seul dialogue entre toi et lui.

Pratiques tu l’assistance à d’autres coureurs ?

JA : En effet, j’ai cette chance, comme on l’évoquait au début. Là encore, des athlètes passés par la team ASICS, et toujours de sacrés champions tels que Sissi (NDLR : Sylvaine Cussot), Xav’ (NDLR : Xavier Thévenard), Thomas Angeli, ou Lambert Santelli. Ce qui est précieux, entre autres, c’est que sont des personnalités hors du commun sportivement, mais qu’en plus elles conservent une vraie décontraction, une popularité authentique. Aucun d’eux ne se force. Et le public ne s’y trompe pas, ce qui est autant rassurant que surprenant. Une sorte d’instinct, de capital humain immédiatement perçu, ressenti.

Côté expériences, il y a le cap de cette Diagonale des Fous 2017. Comment débute cette première aventure Réunionnaise ?

JA : En 2017, le projet est d’emmener deux athlètes – Xavier et Benji – sur le Grand Raid. C’est alors l’un des objectifs majeurs d’une saison ultra, comme pour une grande majorité de Teams. Finalement, Xav’ n’ayant pas récupérer suffisamment de son UTMB*, seul Benji prendra le départ. Travail donc plus simple pour moi, une seule assistance à gérer. Mais à gérer au millimètre, tu t’en doutes… Bilan : sans être convoqué à la présentation des Élites, Benoit met tout le monde d’accord avec une première victoire surprise ! En 2018, c’est une consécration pour lui, avec un doublé et le record de l’épreuve – en arrivant main dans la main avec François D’haene. Là, tu ressens une sacrée fierté, de lui et de notre organisation. Car sur ultra, tout peut déraper en une seconde. Enfin, 2019 est synonyme de frustration : blessure et abandon de Benji au km 30, ce qui signifie gérer une énorme déception, et pas uniquement la sienne.

Outdoor = pratique pérpétuelle. ©Albin Durand

Diag’ 2017 : sans être convoqué à la présentation des Élites, Benoit met tout le monde d’accord avec une première victoire surprise .

Quelles sensations traverses-tu sur une assistance de 24h ?

JA : Toutes ! Mais avec l’expérience, on apprend à relativiser et on intériorise, on temporise un peu plus. On respire ! L’éventail des sentiments y passe : impatience, excitation, libération (au départ), inquiétude, compassion (douleur de l’athlète), attente, satisfaction, frisson, libération BIS (au finish), compréhension…à 72 ou 48h du départ, tu éprouves de l’impatience mais aussi de la pression, parfois de l’agacement lorsqu’il faut gérer toutes les sollicitations du coureur. Ça fait partie du deal.

Est-ce une préparation en amont durant l’année, avec le coureur ?

JA : Tu n’es pas forcément obligé de courir avec l’athlète un an avant…mais cela peut tisser des liens, et être constructif. Déjà, il reste important de connaitre le parcours. Les reconnaissances ensemble et les expériences personnelles passées, permettent de mieux comprendre le ressenti du coureur, aux différents stades de la course. Ensuite, ton rôle implique beaucoup de surveillance, sur qui ne doit pas toucher ou approcher des ravitos, etc… Ce ravitaillement est souvent sorti aux derniers moments, et ça n’est pas un buffet champêtre ! Il n’y a que le nécessaire. Moins il y a de monde, mieux c’est. C’est une organisation réfléchie en amont avec le coureur, et un seul dialogue (encouragement, infos, parcours, écarts, etc) entre toi et lui. Mais surtout pas un staff complet, il lui faut de l’espace, et à toi de lui assurer.

Diagonale des Fous, avec Benoit Girondel. ©Julien Ardito

L’éventail des sentiments y passe : impatience, excitation, libération, inquiétude, compassion, attente…

L’imprévu, y penses-tu, et quel peut-il être ? 

JA : L’ennemi véritable, c’est lui, à coup sûr : le grain de sable. L’incalculé. Et c’est le sujet de longues gamberges…Plus il y a de connaissances, d’expériences, d’anticipation ; et moins il y a d’imprévus. Donc il faut bosser, questionner, communiquer, comprendre pour aider à performer. Prévoir chaque scénario, météo, problème matos, gastrique, mental, blessures… c’est l’imprévu, qui contrecarre toujours la performance. 

Quelles sont la pression et la responsabilité que tu ressens ?

JA : L’envie de bien faire, d’être irréprochable, efficace, de savoir être à l’écoute. Que le coureur ne manque de rien ! Aider à la performance, en somme. Pour de vrai. Benoit est super par rapport à ça, très confiant et qui te donne confiance à son tour. Mais le deal est aussi que je réussisse à ne pas trop me la mettre, cette pression. Ou de l’optimiser, sinon l’assistance n’est pas au mieux. 

il faut bosser, questionner, communiquer, comprendre pour aider à performer.

Comment se projette-t-on d’une Diag’ à l’autre : est-ce un vrai travail d’analyse avec le coureur ?

JA : Totalement. Le besoin d’un bilan de l’édition précédente est la condition d’un progrès – qu’il soit mental ou technique. Analyser ce qui a bien fonctionné, ce que l’on peut améliorer. Et plus l’évènement approche, moins tu dois compter tes heures, l’investissement est total. Mais on n’a pas à se forcer, la passion est là, et le sujet prenant.

Xavier Thévenard, faire vite, et bien. ©Julien Ardito

Quelle serait ta définition de l’ultra, en tant qu’assistant ?

JA : Assez peu originale ? mais fondamentalement : « Préparation, gestion de l’effort, force mentale, résistance à la douleur, dépassement de soi-même ».

Le coureur est dans l’effort, l’émotion, l’euphorie, il a besoin de rationalité, d’objectivité et de soutien.

Si tu devais ‘vendre’ ton rôle, qu’en dirais-tu ?

JA : Je dirais indispensable pour les raisons suivantes : pour aider un athlète à être le plus performant le jour J, pour le partage, pour être au cœur des évènements, pour se retrouver a des heures improbables dans des lieux magiques, pour se charger d’histoires et d’émotions, pour voyager, pour les rencontres.

Quid des subtilités, des difficultés de ta mission ?

JA : Elles sont techniques et humaines. Techniques : la gestion et l’anticipation du matériel nécessaire pour le coureur, avant pendant et après la course. La préparation du matos obligatoire, l’organisation des ravitos, l’étude du parcours, l’analyse des éditions précédentes (par exemple). Humaines : à moi d’utiliser les bons leviers psychologiques pour maintenir bien-être mental et motivation, d’instaurer un dialogue franc et une confiance réciproque, de garder mon sang-froid, de rester objectif pour analyser les différentes situations. Le coureur est dans l’effort, l’émotion, l’euphorie, il a besoin de rationalité, d’objectivité et de soutien !

De toutes ces heures d’assistance, ton pire et ton meilleur ?

JA : LES meilleurs, il y en a. Je revois le lever du soleil a Cilaos, les regards partagés. Je retiens la vitesse affolante de Benji sortant de Mafate (KM 100…), l’étonnante fraicheur que peuvent avoir les athlètes après plusieurs heures de courses. Le pire, tu peux t’en douter : gérer des abandons. Et les bugs de GPS, quand tu perds la position de ton coureur. Ca peut vite partir en vrille, là ! Le projet est simple : organiser pour aider à la performance. Quoi qu’il arrive, tu es nourri d’émotion et de partage. Zéro frustration, au bilan.

*UTMB 2017, ou « l’édition historique » : plateau d’élites relevé comme jamais, et épreuve qui restera l’une des plus éprouvantes. Xavier Thévenard termine 4e, au pied d’un podium de stars.

Copy link