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Depuis dimanche, aucune nouvelle de la cordée de choc composée du prodige anglais Tom Ballard et de l’himalayiste chevronné Daniele Nardi. Partis en plein hiver pour tenter le Nanga Parbat (8126 m) par l’éperon Mummery, encore jamais gravi, le monde de l’alpinisme retient son souffle en attendant le dénouement de l’histoire. Là où la française Elisabeth Revol avait été secourue, c’est une course contre la montre depuis les glaciers du Pakistan jusqu’aux couloirs des ambassades qui s’est engagée. Récit d’une tentative de sauvetage des deux hommes disparus depuis cinq jours.

En décembre 2018, on apprenait le départ de Tom Ballard et Daniele Nardi pour le Nanga Parbat. Le sommet a déjà été gravi en hiver en 2016 par Alex Txikon, Simone Moro et Ali Sadpara. Pour cette cordée d’exception que sont Ballard et Nardi, l’objectif est d’atteindre le sommet, mais pas seulement. Tous deux ont une vision, un rêve en tête : la première en hiver et en style alpin du fameux éperon Mummery, du nom de l’alpiniste anglais Albert F. Mummery, un des premiers à envisager une ascension par cet itinéraire. Lui même disparut en 1895 alors qu’il tentait d’atteindre la brèche de Diama pour contourner le glacier de Rakhiot qui prend sa source sur le Nanga Parbat. 

L’équipe initiale au complet. De gauche à droite, Rahmat Ullah Baig, Kareem Hayat, Tom Ballard et Daniele Nardi.  ©Ballard/Nardi

Daniele Nardi, 42 ans, n’en est pas à son coup d’essai. L’italien connaît bien la zone, et le Nanga Parbat en hiver est devenu son rêve, qui l’obsède depuis plusieurs années. Et pour cause, c’est sa cinquième tentative hivernale ! La première date de 2013, accompagné d’Elisabeth Revol, dont chacun se souvient du sauvetage en janvier 2018 sur les pentes de la même montagne. Outre ses nombreuses tentatives sur le Nanga Parbat, surnommée la « montagne tueuse » par la première expédition allemande de 1953, Daniele Nardi est un habitué de l’Himalaya. Il cumule une liste de course impressionnante, avec l’ascension en été du Nanga Parbat, de l’Everest (8 848 mètres), du Broadpeak (8 047 mètres), du K2 (8 611 mètres), du Shishapangma (8 027 mètres) et du Cho Oyu (8 201 mètres).

Tom Ballard pour sa part est un jeune prodige de l’alpinisme, né pour ainsi dire les crampons aux pieds. En 1988, sa mère, célèbre alpiniste écossaise du nom d’Alison Hargreaves, gravi la face nord de l’Eiger en solitaire… et enceinte de 6 mois ! Deuxième femme à réussir l’ascension de l’Everest en 1995, elle disparaît quelques mois plus tard sur les pentes du K2. Son fils Tom a repris le flambeau maternel. Comme elle, il gravit les six plus grandes faces nord des Alpes en solo (Grand sommet de Lavaredo, Pizzo Badile, Cervin, Grandes Jorasses, Petit Dru et Eiger), mais le fait en un hiver. À 29 ans, le britannique est un des alpinistes les plus doués de sa génération. C’est donc une cordée de choc qui s’est engagée sur le versant Diamir du Nanga Parbat, pour une ouverture placée sous le signe de l’engagement extrême.

Même au Camp 1, à 4800 m, il a fallu pelleter pour retrouver le matériel. ©Ballard/Nardi

Une expé (mal) engagée

« Je ne veux pas perdre ma vie sur cette montagne » 

Kareem Hayat

Sur place début janvier, la cordée Ballard/Nardi est d’abord accompagnée de deux grimpeurs pakistanais, Rahmat Ullah Baig et Kareem Hayat. Ces derniers renonceront à la mi-janvier pour cause de maladie pour Rahmat, et d’abandon pour Kareem. En effet, après avoir atteint l’altitude de 6200 mètres, la neige est tombée sans interruption pendant plusieurs jours, contraignant les hommes à l’immobilité. L’activité principale consiste alors à pelleter pour déblayer la neige qui menaçait d’écraser les tentes. Ces conditions extrêmes ne démoralisent pas Tom Ballard et Daniele Nardi, mais pour Kareem Hayat, c’en est trop. Au camp 3, à 5700 mètres, il annonce à ses coéquipiers avant de redescendre : « Je ne veux pas perdre ma vie sur cette montagne« . D’autant que, profitant d’une accalmie pour remonter vers les camps supérieurs, la cordée Ballard/Nardi n’a pas pu retrouver le stock de matériel enfoui sous plusieurs mètres au camp 3, installé dans une crevasse. Peu importe pour les deux hommes. Dans une interview par messages, Daniele Nardi confirme le bon moral des troupes, malgré la perte d’une partie de leur équipement. Confiants, ils jugent qu’il leur en reste assez pour continuer sur l’éperon Mummery.

Le Nanga Parbat, versant Diamir, avec la progression de la cordée Ballard/Nardi sur l’éperon Mummery.
Photo ©Elisabeth Revol et Infographie Manu Rivaud.

Silence radio, secours en action

Dimanche 24 février. Dernier contact des himalayistes avec le camp de base. Daniele Nardi  téléphonait à son épouse via un téléphone satellite. Il lui annonçait être à 6300 mètres, et en train de redescendre vers les camps inférieurs. Depuis, aucune nouvelle. Les observations aux jumelles depuis le camp de base n’annoncent aucun mouvement et aucune liaison radio n’a été émise ou reçue. Sur place, les pakistanais ont relevé les dernières coordonnées des grimpeurs à l’altitude 6140.  Une altitude relativement faible qui pourrait augmenter la possibilité de rejoindre la zone assez rapidement pour une équipe de secours à pied, même avec des alpinistes moins acclimatés.

Toute la zone alentour est marquée par des restes d’avalanches.

Au matin du 28 février, décision est prise. L’équipe de soutien au camp de base appelle les secours et demande l’intervention héliportée. Deux hélicoptères sont missionnés depuis Skardu et se tiennent prêts à décoller. La mission première est d’effectuer un vol de reconnaissance pour observer des signes des grimpeurs. Les pilotes repèrent une tente à moitié enfouie sous la neige à 5500 mètres, et qui pourrait être celle du camp 3, installé à 5700m. Toute la zone alentour est marquée par des restes d’avalanches, ce qui confirme la dangerosité de l’endroit et favorise l’hypothèse selon laquelle le camp 3 aurait été emporté par une avalanche. Plus tard dans la journée, toutes ces suppositions s’effondrent. Le bout de tente aperçu se trouve en fait dans le couloir de la voie Kinshofer, bien plus à gauche de l’éperon Mummery où les grimpeurs sont censés évoluer. Au camp de base, le grimpeur Ali Sadpara, célèbre himalayiste pakistanais, connaît bien la zone pour avoir gravi trois fois le Nanga Parbat. Il a été déposé sur place en hélicoptère en compagnie des anciens compagnons de cordée de Ballard et Nardi, Rahmat Ullah Baig et Karim Hayat. Ensemble, ils repèrent aux jumelles la tente en question, et les avalanches qui l’entourent. Ali Sadpara, présent dans l’hélicoptère au moment de la reconnaissance aérienne, suggère alors aux pilotes de survoler la voie Kinshofer, d’où il repère cette tente, sans que personne ne sache comment elle a pu arriver là. Fausse alerte donc, mais les trois himalayistes pakistanais se tiennent prêts à monter au secours de la cordée occidentale disparue.

Ali Sadpara dans l’hélicoptère qui le mène au camp de base. ©Ali Sadpara

Au même moment, les hélicoptères ont reçu la permission de voler jusqu’au camp de base du K2 pour récupérer les grimpeurs de l’équipe russo-kazakhes-kirghize qui se tiennent prêts à porter secours à leurs collègues sur le Nanga Parbat. Malheureusement, la météo n’est pas de la partie et contrarie les approches héliportées autour du K2 et du Nanga Parbat. Au Pakistan, la nuit tombe sans nouvelle des himalayistes disparus. Une équipe composée de l’espagnol Alex Txikon et de trois autres grimpeurs, dont un médecin, doit être dépêchée au camp de base du Nanga. De là, ils utiliseront leurs drones pour tenter de repérer la cordée disparue. Si la météo reste maussade, le survol par drones ou hélicoptères reste encore la solution la plus abordable et la plus efficace possible.

La tente à moitié ensevelie sous la neige qui a prêté à confusion. Si personne n’a pu determiné sa provenance, il s’avère qu’elle est située sur l’itinéraire de la voie Kinshofer, assez loin à gauche de l’éperon Mummery où sont supposés être Tom et Daniele.
©Mission de reconnaissance du 28 février

Géopolitique himalayenne

Comme pour le sauvetage d’Elisabeth Revol au Nanga Parbat l’an dernier, l’organisation des secours constitue une course contre la montre avec une logistique lourde qui met en branle une chaîne démesurée d’acteurs, des grimpeurs aux ambassades en passant par les médias, le tout relayé en permanence par les réseaux sociaux, source d’informations plus ou moins connectées à la réalité. En 2018, la française Elisabeth Revol avait pu être secourue grâce à l’intervention des russo-polonais  Denis Urubko et Adam Bielecki, droppés sur zone par un hélicoptère de l’armée pakistanaise.

Une fois de plus, le secours de la cordée Ballard/Nardi mobilise des moyens considérables, avec entre autres le recours aux hélicoptères pakistanais. Le contexte n’est pourtant pas le même, et si les pakistanais ont concédé leurs hélicoptères, le sauvetage des himalayistes est confronté à la situation diplomatique confuse entre Inde et Pakistan. Le 14 février dernier, une voiture chargée de 335 kg d’explosifs a percuté un convoi d’autocars transportant 3000 paramilitaires indiens dans la ville de Pulwama, située dans le Cachemire indien. L’attentat est vite revendiqué par le Jaish-e-Mohammed (JeM), un groupe terroriste islamiste basé au Pakistan. En représailles, l’Inde conduit une opération présentée comme une « frappe préventive » par New Dehli, et menée sur le territoire pakistanais à l’encontre d’un supposé camp d’entraînement du groupe JeM.  La riposte ne se fait pas attendre et les pakistanais annoncent avoir abattu deux avions de chasse indiens au matin du 27 février. Un des pilotes serait retenu prisonnier par les pakistanais, augmentant encore d’un cran la tension entre les deux pays, tous deux détenteurs de l’arme nucléaire. Ces récentes attaques aériennes sont les premières depuis la guerre de 1971 entre Inde et Pakistan au sujet du Cachemire. Une confrontation inédite de par son intensité depuis 20 ans selon The Guardian, dans une des régions les plus militarisées au monde. À la suite de quoi, la conjoncture diplomatique internationale rencontre le petit monde des himalayistes extrêmes lorsque le Pakistan, pays où sont situés le K2 et le Nanga Parbat, annonce la fermeture intégrale de son espace aérien. À l’annonce de la possible disparition de la cordée Ballard/Nardi, c’est donc un duel diplomatique par ambassades interposées qui s’engage. Au final et malgré les tensions qui agitent la zone, l’armée pakistanaise concède une exception mardi 27 février pour porter secours aux himalayistes disparus, avec l’aide de deux hélicoptères modèle Écureuil. Si la solidarité entre les hommes est de mise dans ce genre de situations, le langage diplomatique est moins compatissant. Impossible bien sûr de savoir quelles ont été les négociations, entre le Pakistan et les ambassades anglo-italiennes, mais l’effort pakistanais n’est sûrement pas désintéressé. Dans un contexte de tension internationale, avec des grandes puissances dont les Etats-Unis et la France qui prennent position en faveur de l’Inde, le Pakistan pourrait chercher à se faire ouvrir les portes des ambassades anglaises et italiennes grâce à ce sauvetage de grande envergure, et ce quel qu’en soit le dénouement.

 

[Mise à jour du lundi 04 mars 2019, 11h]
Lundi 4 Mars. Le weekend a passé, toujours sans nouvelles des deux alpinistes. L’équipe espagnole de Txikon arrive juste au camp de base du Nanga Parbat. Initialement prévu dimanche, le vol des hélicoptères n’a cessé d’être repoussé pour cause de mauvais temps, sur le K2 comme sur le Nanga Parbat. Pendant ce temps, les familles des victimes se sont organisées et ont créées une cagnotte pour financer les recherches. En deux jours, plus de 120 000 euros ont été récoltés. Aujourd’hui enfin, une fenêtre météo a permis d’envoyer les secours armés de leurs drones pour fouille les pentes de la montagne. Après 8 jours sans nouvelles, l’espoir de retrouver les deux grimpeurs vivants est considérablement réduit, d’autant qu’au moins une grosse avalanche a pu être observée en train de balayer la face.