Au début des années 1970, le petit village de Cervières, dans les Hautes-Alpes, aurait pu devenir une station de ski. Mais les habitants, principalement bergers et agriculteurs, s’y opposent, menant une lutte de 16 ans contre le projet de SuperCervières. Aujourd’hui, trois skieurs passionnés reviennent sur les lieux. Baptiste Baudry, Baptiste Leprince et Mathis Decroux revisitent cette vallée préservée à travers un film qui interroge son histoire, l’avenir du ski mais aussi notre rapport au milieu. Rencontre avec Mathis, réalisateur du film.
uperCervières, c’est un projet qui aurait pu exister mais qui n’a jamais vu le jour. C’est celui d’un coin de montagne propice à devenir une station de ski à la fin des années 1960, dans l’élan du Plan neige de l’État français. Mais nichée dans les Hautes-Alpes à 1650 mètres d’altitude, à une dizaine de kilomètres de Briançon et au pied du col de l’Izoard, Cervières ne veut pas de ces « grands projets inutiles » comme l’Association pour l’étude et la sauvegarde de Cervières (AESC) appelle les stations de montagne.
Le village des Fonts en contrebas, la montagne préservée autour. ©Luka Leroy / Zag skis
Grâce à ses habitants – principalement bergers et agriculteurs -, Cervières restera une commune du Briançonnais sans remontée mécanique. Une zone naturelle, dépourvue d’aménagement touristique lourd, dédiée à la culture de la terre.
« Les Plans Neige sont décidés de 1964 à 1977, ils ont pour but de créer des stations de sports d’hiver de haute montagne afin d’attirer les devises étrangères. Ils entraînent l’expropriation des habitants des lieux », résume l’association fondée par Raoul Marin et André Gatineau en 1969 pour l’occasion. Elle édite alors le journal Le Paparelle et formule des contre-propositions à cette SuperCervières, « parmi lesquelles la mise en valeur du patrimoine et la protection de la nature qui ne sont pas incompatibles. »
Une révolte qui s’organise en désobéissance civile, mais le projet de la station de sports d’hiver est lancé en parallèle. Située au niveau de la plaine du Bourget à 1850 mètres d’altitude, elle est destinée à être reliée à Montgenèvre. Selon les chiffres de l’époque, ce sont 5350 hectares de terrains communaux et 1150 hectares de terrains privés qui sont menacés, soit la moitié des terrains de la commune.
Après 16 ans de combat, le projet de méga station est avorté
Mathis à l’oeuvre, télécommande de drone et talkie en mains. ©Luka Leroy / Zag Skis
« 22 agriculteurs qui élèvent un millier de vaches et de moutons vont devenir les fers de lance de l’opposition au projet de méga station, témoigne l’AESC. Ils sont rejoints par la population du village, de la vallée, du Briançonnais. » La mobilisation grandit, fait pression sur la préfecture et est très médiatisée. 16 ans plus tard, les militants obtiennent gain de cause et le projet de méga station est avorté.
C’est sur cette histoire que trois skieurs et professionnels de la montagne se sont penchés. En allant explorer la vallée de Cervières, skis de randonnée aux pieds, ils ont fait un bond dans le temps et questionnent le ski d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Accompagné de Baptiste Baudry et Baptiste Leprince, Mathis Decroux a réalisé un film sur le sujet et nous raconte le processus derrière ce projet.
Comment est née l’idée de faire un film sur ce sujet ?
M.D. : L’idée originale revient à Baptiste Baudry, aspirant guide qui a vécu deux ans dans cette vallée très sauvage. Il avait été marqué par l’histoire du coin et a contacté Baptiste Leprince, charpentier-skieur grenoblois, qui était aussi super motivé. Leprince m’en a parlé et ça a raisonné avec mes cours axés sur l’environnement de mon école d’ingénieur. J’ai trouvé ça chouette d’avoir l’occasion de raconter ça en images, maintenant que c’est mon métier. D’utiliser mes images pour raconter un bout d’histoire, passer un message au-delà du ski pur. Mais surtout de réfléchir sur les questions d’actualité de la montagne : l’environnement, l’aménagement.
trois jeunes de la montagne qui s’inquiètent un peu de l’avenir,
qui réfléchissent à comment on pratiquera la montagne demain
Justement : quels messages sont transmis dans le film ?
M.D. : On voulait découvrir cette vallée et son histoire et réfléchir à ce que ça voulait dire pour nous, notre génération. Le fait qu’on soit trois professionnels de la montagne est important parce qu’on baigne dans ce milieu et on a appris à skier grâce aux stations.
Notre point de départ, c’est ça. Rencontrer François, « l’ancien », qu’il nous raconte comment il a vécu ce moment de l’histoire du village, ça a été un choc des générations nécessaire. On a pu poser plein de questions sur le ski du présent, réfléchir à celui de demain, voir comment on percevait ça avant… On ne veut pas donner de leçon de morale ou dire qu’une solution est meilleure que l’autre, mais apporter une bribe de l’histoire des Alpes françaises pour la suite.
François, « l’ancien », présent lors de la révolte contre le méga projet et témoin aujourd’hui. ©Luka Leroy
M.D. : Rapidement, on a réalisé qu’on mettait le doigt dans un engrenage très complexe. C’est pour ça qu’on y va avec notre approche « trois jeunes de la montagne qui s’inquiètent un peu de l’avenir, qui réfléchissent à comment on pratiquera la montagne demain. »
On présente Cervières comme un exemple de ce à quoi auraient pu ressembler les Alpes s’il n’y avait pas les créations des stations de ski dans les années 1960-70. Construire des stations en réaménageant les villages, faire sortir des stations ex-nihilo de nulle part…
Cervières a pu se soulever parce que c’était un lieu d’agriculture vraiment forte comparé à d’autres villages du coin. Ils étaient déjà très bien ancrés, ils voulaient conserver leurs terres, à une altitude vraiment propice à une station. Il n’y aurait pas eu de terrassement à faire, c’était vraiment des montagnes à vaches données aux promoteurs sur un plateau d’argent.
L’objectif n’est pas de faire venir
des gens à Cervières
Mais de connaître cette histoire
M.D. : Avec ce film, on peut montrer la richesse actuelle d’avoir une non-station, avec plein de chouettes plans vidéos de ski. On tenait à skier là-bas, y faire ce qu’on aime faire : des lignes de poudreuses assez classiques et des pentes un peu raides. On aime tous les trois beaucoup pratiquer, avec des types de ski propres à chacun. On peut utiliser le sport pour faire passer des messages qui vont bien plus loin que la performance.
J’aime filmer ça, notre sport nous permet de découvrir des coins plein d’histoire – mais attention ! L’objectif de ces images n’est pas de dire « Venez à Cervières, c’est beau, c’est sauvage. » C’est plutôt de montrer la réalité du ski d’aujourd’hui.
Il y a 10 ans, les skieurs se faisaient déposer en hélicoptère sur des grandes faces de neige fraîche. Aujourd’hui, on pense différemment, on sue un peu plus pour aller chercher des lignes qui, d’ailleurs, parfois, ne passent pas. Et tant mieux. Les belles faces nord du coin étaient magnifiques mais elles étaient tellement chargées qu’on ne s’est pas lancés dedans.
Vous avez fait en sorte de lier l’histoire de la vallée et les pratiques professionnelles ou de loisir du ski.
M.D. : Oui. J’ai grandi avec le half-pipe, les gros runs de ski américain, l’hélicoptère, c’était chouette, c’était beau, c’était visuel. Mais aujourd’hui, ce n’est plus ce qu’on veut. Avec mes films, j’aimerais que le spectateur sorte de la salle de cinéma ou ferme son onglet internet en se disant « oui, c’était beau et rigolo, mais ça m’a fait réfléchir sur tel aspect, ça m’a donné envie de changer telle chose. »
Donc notre trio veut faire évoluer les gens en même temps que nous, ici grâce au cas de Cervières ! Et en toute humilité parce que ça serait vraiment malvenu pour nous d’être moralisateurs alors qu’on peut vraiment faire du ski comme ça aujourd’hui grâce aux cours de ski qu’on a suivis en station. On en a conscience.
une bonne claque dans le visage !
C’est aussi grâce à la marque Zag que vous avez pu créer ce film. Il est indispensable ce sponsoring dans la création aujourd’hui ?
M.D. : C’est ça qui est chouette ! Ils sponsorisent les deux Baptiste et nous ont rapidement soutenus. Ça a coulé de source mais c’est vraiment bien d’avoir le soutien d’une marque quand on fait quelque chose d’un peu différent. Ils soutiennent notre message même si on va un peu « contre » les espaces suraménagés en montagne et que c’est une marque qui fonctionne aussi grâce à ça ! On partage les mêmes valeurs mais aussi les mêmes contradictions.
Encore une fois, on pose des questions, on continue d’ouvrir le débat sur le pourquoi de l’existence des stations, leur fonctionnement, leur impact, leur pérennité, ce qu’elles nous apportent et ce qu’elles détruisent.
Pour les besoins du film, je suis allé chercher des images d’archives auprès de l’asso de protection de la vallée. Je leur ai expliqué notre film et demandé leur avis. La réponse d’une dame de l’asso : ils refusaient de nous fournir des images et de nous soutenir parce qu’on vient y faire du ski et que ça détruit la montagne pour laquelle ils se sont tant battus. Elle n’a pas tort.
C’était une bonne claque dans le visage ! Ça met en lumière les conflits d’usage de la montagne, les différences de points de vue et l’importance d’ouvrir le débat, d’avoir plus de communication, d’essayer de se comprendre les uns les autres.
En addition à cette réponse, elle nous questionnait sur notre pratique, notre façon de voir le monde montagnard. Ça nous a permis d’avoir encore un autre avis sur ce sujet de protection et de conservation de ces espaces… Et c’est l’objectif du film.
Pour aller plus loin
- Le podcast Affaires sensibles (France Inter) a réalisé un épisode sur le sujet : La lutte des bergers de Cervières ou la fin de la ruée vers l’or blanc
- Lire les articles d’archive présentés par l’association.

















