Summiter | L’habit fait le moi

Ce matin, Cédric Sapin-Defour est un peu ronchon. Tous ces trailers arborant fièrement un t-shirt finisher brillent tandis que le summiter s’efface. Et ça l’agace. Son café de ce lundi pourrait bien apporter la solution… 

L’alpinisme manque d’imagination. C’est à pleurer.

Ses pionniers sont fautifs. Quelle idée saugrenue a eu cette bande d’aristocrates coupés du monde d’inventer ce jeu loin des foules et des hourrahs, très haut, très loin, trop froid. Qu’on les scruta à la longue vue, qu’on les célébra au loin à timides coups de canons eut dû les alerter. Ils ont tué le commerce dans l’œuf. Le football a été plus intelligent (tiens…un oxymore).
Au XXIème siècle, les leçons n’ont pas été tirées et l’on déplore toujours la confidentialité de nos gesticulations glacées. Regardez les trailers comme ils ont été plus malins (et de deux, décidément c’est la saison). Leur machin sans risque se joue sur des sentiers pour enfants, il n’empêche, la cité célèbre religieusement leur retour, musique à fond, oriflammes et glace deux boules pour des milliers de fans la main tendue vers leurs braves. Notre société moderne a choisi ses héros de proximité, ceux qu’on voit, ceux qu’on touche, ceux qu’on selfise. Dès la mi-juillet, piolets et crampons sont virés sans ménagement des vitrines de Chamonix pour ne laisser entrer que les types à baskets et petits bidons.

Un outil symbolise la domination culturelle du trail sur l’alpinisme : le tee-shirt finisher.

Le type qui a inventé ce parement est un pur génie, un Zuckerberg de la VO2 max. De ces objets impensables hier, indispensables aujourd’hui. C’est sans doute cet esprit brillant qui a eu, aussi, la riche idée des courses open, celles où mon oncle Marcel est sur la même ligne de départ que Kilian Jornet. À la même heure. Du grand art.
Le tee-shirt finisher fait le moine, le graal individuel, le liant communautaire, le signe extérieur de réussite, le tout pour 0,70 dollars de l’heure bangladaise. Qui dit mieux ? La machine à laver le torpillera en six mois, c’est reparti mon rêve en Kiki.
La visibilité est la clef de notre époque, l’invisible est immédiatement suspecté de fourberie. Prenez la terrasse bondée d’un restaurant chamoniard un joli soir d’été. Deux personnes s’y installent séparément. L’une porte un tee-shirt CCC finisher (les trailers ont définitivement choisi entre goût de l’effort et goût vestimentaire, se rendre ainsi vêtu au restaurant constitue leur standard du raffinement, les plus élégants y associant manchons et claquettes. Les grimpeurs suivent le chemin inverse, chemise et jean sont à la mode dans les parois). L’autre revient de l’intégrale de Peuterey, rien de moins ou de plus noble que courir, juste différent. Observez. Les yeux du monde se tourneront immanquablement vers l’estampillé. Que c’est bon les macarons. L’alpiniste anonyme dira qu’il s’en moque de s’être caillé les meules pour pas un regard, qu’il ne fait pas ça pour ça, que l’alpinisme est intimité puis il rentrera fissa à la maison pour compter le nombre de vues de son intégrale sur You Tube. Ronchon et quoi qu’on en dise un peu jaloux de ces trailers illuminés et qui jamais ne meurent.

Au lieu de crier à l’injustice, les alpinistes, secouons-nous le Sirocco et innovons !

S’il le faut inspirons-nous de nos lointains cousins. Depuis le temps qu’on vous le dit : des tee-shirts summiter, la voici la martingale. Mais que fait l’UIAA ? Sur chaque sommet, on devrait pouvoir se procurer un tee-shirt des lieux, célébrant notre réussite. Finisher est malvenu, un tantinet présomptueux, il reste la descente mais summiter s’envisage allègrement. Nous surclasserions sans peine le trail avec une marque déclinable à l’envi. En préfixe, le nom du sommet. En suffixe l’international – er –  et voilà, nous en sommes de l’uniforme qui pose son Homme. Cerviner ! Verter ! Möncher ! Shishapangmer ! Everester ! Pour les plus exigeants, déclinons jusqu’au nom de la voie, Horbeiner, Kuffnerer, Innominater… Le marché du grimper est infini. À nous le sceau textile, le succès lisible et les regards emportés. Enfin. Que la vie va être douce. Le PIB du Bangladesh a de beaux jours devant lui.
Ah si… une suggestion pour ne pas casser d’emblée notre dynamique marketing. Si les vainqueurs du K2 pouvaient se faire un temps discrets et désintéressés, ce serait chouette.
En réfléchissant entre alpinistes (et de trois oxymores !) on s’est dit que K2er, ça faisait un peu tâche.