Ski et subventions : un mélange des genres peu subtil

La Clusaz est « un symbole ». Ce n’est pas moi qui le dit mais Alexandre Maulin, au congrès de Domaines Skiables de France. Lors de sa réunion annuelle à Lyon, le puissant syndicat des remontées mécaniques a dressé un bilan flatteur de son action, renforcé par les bons résultats des stations l’hiver dernier. Le chiffre d’affaires est en augmentation malgré un contexte propice au « ski bashing » comme le reconnaît DSF, et malgré ses réelles actions pro-environnementales, engagées depuis deux ans. Alors que les stations se posent des questions quant au coût de l’énergie, le sujet de la nouvelle retenue collinaire de la Clusaz ne fait pas débat, pour le président de DSF, lui-même patron des Sybelles.

Le projet de retenue collinaire a été validé par le Préfet, c’est tout ce qui compte. C’est pourtant un non-sens environnemental, un potentiel désastre écologique, et la confiscation de l’eau douce pour faire de la neige de culture. Mais pas un problème pour DSF. « Pourquoi une petite frange de la population [ les zadistes de la Cluzad ] décide, alors que nous respectons les lois, nous n’aurions pas le droit de faire cette retenue ? A partir du moment où on l’on respecte les lois et les règles (…) on ne doit pas reculer » a asséné Alexandre Maulin, devant l’hémicycle de 500 places de l’hôtel de Région à Lyon.

Si l’industrie pharmaceutique française tenait son raoût annuel dans l’hôtel de la Région Rhône-Alpes, que dirait-on ?

Car oui, le congrès de DSF, qui change chaque année de ville, se tenait la semaine dernière au sein même de l’hôtel de région Rhône-Alpes, magnifique bâtiment de verre et d’espace au coeur du quartier Confluence. Un lieu de pouvoir puisque c’est là où sont votées les décisions du conseil régional présidé par Laurent Wauquiez. Si, au hasard, l’industrie pharmaceutique française et ses barons lyonnais tenait son raoût annuel dans l’hôtel de Région Rhône-Alpes, que dirait-on ? Mais quand Laurent Wauquiez, en visio sur très grand écran, accueille les représentants des stations par un « vous êtes ici chez vous ! » il est pris au mot.

En effet, les membres de DSF et des stations sont assis dans le grand hémicycle de l’hôtel de région, devant les pupitres où sont décidées les subventions publiques à l’industrie du ski, « votées ici-même » comme le lâche tranquillement le conseiller régional Gilles Chabert, « monsieur montagne » et conseiller de Laurent Wauquiez à qui DSF doit les 88 millions d’euros de la Région dont 50 millions pour le plan neige (de culture) du premier plan Montagne de la Région (2016-2021). Et toujours plus avec les 100 millions promis du plan montagne II (2022-2028). Rappelons que dans le contexte énergétique actuel, tous les acteurs de l’industrie du ski espèrent un tarif « spécial » pour alléger leur facture énergétique. Les représentants officiels d’EDF et de RTE défilent pour tenter de rassurer, tandis que deux élues, députées de Savoie et de l’Isère, admettent que c’est au niveau européen que le prix de l’électricité va être décidé. Le meilleur est à venir.

Le congrès DSF à l’hôtel de Région AURA. ©JC

Devant l’hémicycle, un autre baron de la montagne prend la parole. « La montagne française, responsable du changement climatique ? Arrêtons de dénigrer un modèle économique qui fonctionne depuis 60 ans ! Un vol Paris Tokyo c’est 20 ans de transport voiture en station, même si vous allez au fond des Pyrénées [rires dans l’hémicycle]. Soyons rationnels. Nous on sait faire à la montagne ! »  s’emporte Jean-Luc Boch, le président de l’Associations Nationale des Maires de Station de Montagne et maire de La Plagne. Boch est soupçonné de prise illégale d’intérêts, dans la vente (illégale selon la justice) de parcelles de la commune dont les travaux ont ensuite été sous-traités par sa propre entreprise de BTP. À propos des délégations de service public, modèle des stations françaises, Boch appelle de ses voeux un modèle « plus vertueux » et ajoute : « Il faut s’affranchir des contraintes d’en haut ! ». Parole de spécialiste ?

Arrêtons de dénigrer un modèle qui fonctionne depuis 60 ans ! Jean-Luc Boch

Autre habitué, Gilles Chabert prend la parole à son tour. « Je pensais qu’on serait sur l’avenir des stations mais là on est sur l’écologie et l’énergie. Est-ce qu’on va reprendre des vaches ? » Rires dans l’hémicycle. Ancien président du Syndicat National des Moniteurs Français pendant 24 ans, Gilles Chabert n’a lâché la direction du syndicat des 17 000 « pulls rouges » qu’en mai 2018. Le même Gilles Chabert a quitté (en mai 2017) le conseil d’administration de la Compagnie des Alpes, qui a bénéficié des larges subventions publiques du plan Montagne I porté par Chabert Gilles, l’année précédente.

« Pendant le covid, dans le Vercors, avec tous les randonneurs il paraît qu’il n’y avait plus de quinoa au supermarché, mais nous, on n’a pas rentré de sous dans la caisse ! Il n’y a qu’un modèle économique, c’est la neige » assène Gilles Chabert. « Pour faire du ski, il faut de la neige, alors j’ai dit à Laurent, faisons de la neige ! ». Et Laurent Wauquiez a effectivement fait pleuvoir des millions d’euros de neige de culture sur les stations de Rhône-Alpes, qui représentent 80% des domaines skiables en France. « Ce qui m’inquiète, poursuit Gilles Chabert, c’est le blocage de la retenue collinaire de la Clusaz, c’est grave parce que ça sert à la population l’été, ça sert aux vaches. » On les garde alors ? « J’ai du mal à comprendre sauf à penser qu’ils veulent qu’on quitte nos vallées pour en faire leur terrain jeu ». 

« Pour faire du ski, il faut de la neige, alors j’ai dit à Laurent, faisons de la neige ! » Gilles Chabert

Ce qui m’inquiète, moi, c’est de voir qu’il n’y a pas eu de contrepoint à ces paroles d’un conseiller régional qui insulte tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Que les députées présentes, Emilie Bonnivard (Savoie) également conseillère régionale et Marie-Nöelle Battistel (Isère) n’aient pas cru bon d’intervenir. Sans doute se sentaient-elles un peu seules dans un hémicycle rempli d’hommes à 98%. Pourtant, parmi eux se trouvent sans doute nombre de directeurs de remontées mécaniques et un paquet d’amoureux du ski alpin qui constatent que l’avenir du ski est du côté des actions concrètes menées par une station comme Serre-Chevalier, qui produit 30 % de sa consommation grâce aux énergies renouvelables. Et pas dans les accents savoisiens de Jean-Luc Boch ou les retenues collinaires « pour les vaches ».

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