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Puncak Jaya : deux alpinistes en territoires papous

En 1979, Bernard Domenech et Jean Fabre, guide et ancien préfet, sont les premiers français à se hisser au sommet du Puncak Jaya (4884m, Nouvelle-Guinée), le point culminant de l’Océanie. Une réussite impromptue, en pleine clandestinité alors que Papous et Indonésiens sont à couteaux tirés. Écrite par Jean Fabre et publiée aux Éditions du mont-blanc, l’histoire est narrée de la bouche de Bernard Domenech, l’ami disparu. Ascension d’envergure et choc des cultures garanti pour tous.

Le Puncak Jaya (4884 mètres), un récit d’ascension comme tant d’autres ? Un défi d’alpinistes, hommes face à la montagne, deux grimpeurs à mains nus contre le rocher vertical ? Oui, mais pas que. Fort heureusement pour le lecteur, tous ces prérequis montagnards ne suffisent plus à faire un bon récit d’alpinisme, même s’ils restent des ingrédients quasi-indispensables à une bonne histoire. Rajoutez à cela de l’exotisme, un sommet au nom à coucher dehors, une horde de papous nus qui trimballent leurs étuis péniens pages après pages, et les tribulations d’un alpiniste qui fait face à toutes sortes de tracasseries administratives avant de partir clandestinement dans un contexte politique instable : vous avez une histoire forte qui embarque le lecteur loin et bien. Une complétude du récit qui qui va de pair avec son auteur, Jean Fabre. Guide de haute montagne et diplômé de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), tantôt accroché à ses piolets ou en costume de préfet, il promène sa plume passionnée entre la montagne et ce(ux) qu’il y a autour.

Un labyrinthe d’obstacles

Ouvrir une voie directe dans la face nord du Puncak Jaya n’est qu’un exploit parmi d’autres, qui ne fait frissonner que les connaisseurs du milieu vertical au final. Autour de cette flèche rocheuse s’agitent des hommes, des cultures et des intérêts contradictoires : un labyrinthe d’obstacles. L’auteur choisit de conter l’aventure du point de vue de son ami Bernard Domenech, grimpeur désabusé mais tenace, véritable cerveau de l’expédition à l’en croire. Ses pensées, son regard souvent cynique, parfois acide sur son environnement, dépeint une Papouasie en proie à la guérilla entre papous et indonésiens, et aux montagnes grignotées par des projets de mine de cuivre. La modernité qui enfonce les portes de l’âge de pierre. L’escalade de la pyramide Carstensz, l’autre nom du Puncak Jaya, n’est finalement (presque) pas si dure quand on a traversé la jungle en catimini, escorté par des Papous nus comme des vers qui grelottent le soir venu dans la neige.

DERRIÈRE TOUTES CES PIQUES ET CES SARCASMES QUI DÉPEIGNENT LES DÉBOIRES DE L’UN PUIS DE L’AUTRE, C’EST L’ESTIME RÉCIPROQUE, L’AMITIÉ EN SOMME, QUI TRANSPARAÎT.

Embrouillaminis

Choisir le Puncak Jaya, c’est refuser la facilité dès le début. La montagne n’est pas encore en vue, de l’autre côté des océans, que déjà l’expédition s’annonce plus compliquée que prévue. Défection d’équipier, concurrence d’outre-Manche, manigances financières, négociations administratives… Tout est fait pour empêcher le départ, maintes fois repoussé, annulé, puis soudain remis à l’ordre du jour par un concours de circonstances plutôt hasardeux. L’aventure commence loin des montagnes et ne tient souvent qu’à un fil. Entre guérillas papous contre indonésiens et méandres administratifs, le choix de la clandestinité se profile comme étant la meilleure chance d’atteindre, sinon de voir le sommet un jour pour la cordée Fabre/Domenech. Un jeu de chat et de la souris qui n’est pas sans déplaire à la fine équipe, restée fidèle à un idéal d’aventure où l’éthique exploratoire emprunte les chemins les plus tortueux pour arriver à ses fins. Tantôt agacé, tantôt reconnaissant, Bernard Domenech oscille et hésite à prendre son parti. Lui, l’intellectuel, réfléchit trop, il l’avoue. Avec en bout de corde Jean Fabre, « le nain » au biceps musculeux, c’est l’assurance de moins de réflexion mais de plus d’action: un duo plus complémentaire qu’il n’y paraît.

Autodérision

On pourrait craindre qu’en faisant parler son ami décédé, l’auteur en profite pour se dresser un portrait un peu trop mélioratif. Mais non, justement. C’est pour l’écrivain une occasion rêvée de régler ses comptes avec lui-même, comme si au travers de son ami, Jean Fabre vieux remettait en place son jeune alter ego. Dès le début, le narrateur, Bernard Domenech, annonce la couleur : « Il est temps de remettre les pendules à l’heure ; de vous livrer ma version des faits. » Un sentiment jouissif, libérateur pour le lecteur quand le Jean Fabre d’aujourd’hui use de la plume fictive de Bernard pour tancer vertement le Jean Fabre jeune, lui reprochant tous ses faux pas, critiquant sa manière d’être, son manque de jugeote, son caractère impulsif et irréfléchi. L’autodérision est rondement menée, bien que tout le récit ne passe pas à la moulinette de cet humour qui pourrait lasser à la longue. Imaginez un auteur qui ne ferait que se dévaloriser à travers la bouche de son compagnon décédé. Un tantinet glauque, non ? Ce serait à se demander si l’écrivain ne prendrait pas sa narration comme une thérapie, sorte de chemin de croix vers une rédemption que lui seul recherche. Mais non, si Jean Fabre sait se moquer de lui, il se reconnaît aussi des qualités, tout comme Bernard Domenech se reconnait des faiblesses.

Faire parler son propre ami est un pari risqué pour l’écrivain s’il ne sert qu’à dresser son autoportrait. Là où l’auteur nous conquiert, c’est que cette prise de parole détournée lui sert à présenter sans fards, ni détours, mais avec beaucoup d’humour la relation qui l’unissait à son ami. Derrière toutes ces piques et ces sarcasmes qui dépeignent les déboires de l’un puis de l’autre, c’est l’estime réciproque, l’amitié en somme, qui transparaît. C’est la synergie d’une cordée, deux compères qui se sont connus un temps, et dont tous les accrocs sont devenus des souvenirs dont on rigole des années plus tard. Malgré la distance et des chemins de vie différents (la cordée ne se retrouve que 20 ans plus tard, sur le lit de mort de l’un), le Puncak Jaya surgit entre les deux personnages, qui font mine de se haïr cordialement malgré la rude tendresse qu’ils partagent l’un pour l’autre.

Éditions du mont-blanc, 17€