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Ange gardien, enquêteur des airs, flying-ambulance, sauveur tout-court. Réanimateur miracle, tombé du ciel, artiste du posé : sans son aide, adieu mon trail et mon outdoor dominical. Bonjour hypothermie, bienvenue tragédie et solitude éternelle – sur cime. Dans son aéronef, Yannick Herman fait partie de la Guilde des Messies Potentiels : les Secours en montagne. Entre stationnaire et translatif, Yannick Herman se pose pour une rencontre vocation. Le calembour était facile. L’entretien, pédago..

Maitre des rotors au sang-froid obligé, il emmène l’équipe qui vous viendra cueillir. Sans lui, le Peloton serait une paire de jumelles une et cordée. Entre ses différentes missions de sécurité publique et d’aide à la population, quand rien ne va plus, il embarque une équipe de bienfaiteurs. Le temps d’un vol, il dessine au ciel ce que le PGHM réalise tous les jours : aider. Ego au placard, c’est donc un équipier qui observe nos passions montagnardes et leur part de risque…

POUR UN MERCI, OU POUR RIEN. LÀ N’EST PAS LE SUJET. 

Comment et pourquoi décide-t-on un jour d’être pilote d’hélicoptère ? 

Yannick Herman : honnêtement, rien n’a jamais été extrêmement prévu ni calculé. Dès l’âge de 15 ans, attiré par tout ce qui vole, j’ai commencé à pratiquer le vol à voile. Toute la communauté des gens qui pratiquent l’aéronautique semble d’accord pour dire que le planeur est la meilleure école pour débuter, et créer de bonnes bases. Pour moi, c’était simplement le moyen le plus économique de voler. Et en effet, une super école. Ensuite, j’ai poursuivi mes études scientifiques mais sans chercher à m’orienter en « aéro » : je pensais vraiment que le métier de pilote était inaccessible. Je voulais juste continuer à voler en loisirs.
Le vrai virage, c’est 1997, lors de mon service militaire dans la gendarmerie : là, je découvre que dans cette arme il y a…des hélicos ! et surtout, j’ai la chance de rencontrer et de sympathiser avec des équipages (pilotes et mécanos). Je me suis rapidement identifié à certains d’entre eux, qui possédaient le même cursus que moi. Et je me suis décomplexé, j’ai compris que je pouvais accéder à ce métier. Je me suis alors focalisé sur cet objectif, et j’ai réussi à ouvrir, une à une, les portes qui mènent à ce fabuleux métier.

Quand se situe ton virage vers le vol en montagne, et pour quelles motivations ?

YH Je pratiquais la montagne depuis toujours, à travers le VTT, le trail et la randonnée…et j’avoue que j’ai toujours été très rêveur devant les photos de vol en montagne. En 2005, mon brevet de pilote hélico en poche, je suis affecté à DIJON : je fais tout de suite savoir que je souhaite m’orienter vers la montagne. Après quelques années d’expérience, j’ai pu débuter une formation très sélective de pilote montagne (dispensée en interne à la gendarmerie). Le Graal, j’arrive enfin à le décrocher en 2009 : je peux enfin débuter les missions en montagne au Détachement Aérien Gendarmerie de Modane. J’y resterai 6 ans, avant qu’une nouvelle chance m’arrive : on m’affecte pendant 4 années sur l’Ile de La Réunion, où l’activité est importante. La bas, on est le seul aéronef d’état ! On est donc un maillon essentiel au service de la population, dans toutes les missions de services publiques – le secours en montagne en fait partie. La « Run », ça reste un sacré morceau dans mon cœur – mais comme tous ceux qui y passent, je constate. L’Île « intense »…porte bien son nom. Et oui : l’outdoor est aussi actif qu’engagé là-bas. Puis c’est le retour, et depuis aout 2019 je suis basé à la Section Aérienne Gendarmerie de Chamonix. En quelque sorte, Cham’ est l’aboutissement de ce métier en raison de l’intensité des interventions, et de la haute technicité qu’exige le massif du Mont Blanc.

Réunion ou Alpes, voler. © Coll. Yannick Herman

secouristes et pilotes, nous sommes plongés dans le même bain « action-adrénaline-responsabilité ».

S’il fallait résumer l’organisation des secours : Le PGHM ce sont les secouristes. Toi et les pilotes, c’est le véhicule. Correct ? 

YH : Exactement. Mais hormis les puristes, peu de monde fait la différence entre le PGHM et la SAG (NDLR : Section Aérienne Gendarmerie). Pour faire court, les personnels du PGHM (Peloton Gendarmerie Haute Montagne) sont les vrais montagnards. Ils sont à la fois Guides de haute montagne, secouristes et officiers de Police Judiciaire. Ce sont eux qui ont la responsabilité du secours ; et attention, également de l’enquête qui en découle. Pour cela, ils choisissent les moyens dont ils estiment avoir besoin. Et effectivement, dans la majorité des cas, ils font appel à l’hélico de la SAG – à laquelle j’appartiens – pour les transporter sur les lieux et participer aux constatations. Mais du coup, nous pilotes, sommes plongés dans le même bain « action-adrénaline-responsabilité » d’un secours ; à une échelle toute autre bien sûr. L’anxiogène ou la pression, je vais la gérer sur mon pilotage, l’approche, le posé, bref la façon optimale dont je me mets à dispo pour le PGHM.

Les trails sont censés mettre en place leurs propres équipes de secours. Mais concrètement, vous intervenez quand le PGHM est sollicité. Autrement dit, quand le milieu ou les faits l’imposent (inaccessibilité, disparition, enquête judiciaire…) ? 

YH : Tout à fait. Oui, les organisateurs qui sont des organismes privés, doivent mettre en place leur propres secours. Pour cela, ils font appel à des sociétés privées, spécialisées dans la médicalisation d’évènements sportifs. Ainsi, ils sont en mesure d’intervenir très rapidement et de rapatrier les éventuels blessés légers vers des secteurs accessibles par route. Mais dans le cas de disparition, d’inaccessibilité, si le cas est grave ou qu’une enquête s’impose, les moyens d’État doivent être activés. Dans ce cas…nous intervenons.

© Coll. Yannick Herman

Sur quels évènements et à quelle intensité intervenez-vous ?

YH : Dans les Alpes, la saison trail s’étale de mars à novembre. C’est principalement durant les beaux jours que les interventions sont les plus nombreuses. C’est difficile de donner un chiffre, j’ai peu de vision globale sur l’ensemble du massif. Cependant, sur 2019, j’estime à une trentaine le nombre d’interventions en rapport avec le trail, réalisées par la SAG de Chamonix. Bien sûr, nous intervenons aussi hors compétition pour récupérer des trailers blessés à l’entrainement. C’est même plus fréquent qu’en course ! Car cette fois-ci, aucun autre organisme que nous ne peut aller les chercher.

Nous aimons voler. Fondamentalement…presque animal

Quelles sont tes émotions à chaque décollage, ou selon l’échelle de gravité pour laquelle vous partez intervenir ?  

YH : Nous aimons voler. Fondamentalement…presque animal. Donc nous sommes généralement ravis de décoller ! Cependant, tu t’en doutes, l’ambiance n’est pas toujours la même. Si la météo est dure, les marges de sécurité se réduisent, et la concentration devient maximale. Il ne faut pas hésiter à faire demi-tour avant de rendre le vol trop risqué. Il y aura toujours une autre solution. Même si dans notre analyse, nous ne devons pas prendre en compte l’enjeu de la mission, on reste humains : on peut se laisser un peu influencer et « forcer un peu » l’intervention, si on sait d’avance que la pathologie est très grave, ou s’il s’agit d’un enfant, par exemple… Personnellement, il ne m’est encore jamais arrivé de croire que je n’allais pas rentrer.

Quelle part de risque encourrez-vous ?

YH : Chaque vol implique un risque, par définition. C’est inclus dans le job – passionnant ! Mais nous ne sommes pas des casse-cous en manque de sensations. Le risque ? pas plus pour les interventions trail que sur d’autres activités. Je dirais simplement que la météo est souvent le facteur limitant de notre métier. Lorsqu’il fait beau tout paraît simple, mais lorsqu’il y a beaucoup de vent ou des du gros temps, ça devient vite compliqué. Voire Rock&Roll.

RISQUE ? TOUJOURS UNE PART. MAIS il ne m’est encore jamais arrivé de croire que je n’allais pas rentrer.

Combien de personnes en vol : toi, copilote, et plusieurs secouristes ?

YH : Nos équipes et nos machines peuvent effectuer beaucoup de missions différentes…et les configurations sont nombreuses ! Pour tout ce qui est missions de sécurité publique, nous avons du matériel (phares, caméras, jumelles de vision nocturne…. ) et sommes capables d’embarquer des enquêteurs, des équipes d’intervention (GIGN), des autorités… En ce qui concerne les secours, l’équipe standard d’intervention en hélico est composée de 5 personnes : un pilote, un mécanicien de bord treuilliste, deux secouristes et un médecin. C’est un peu la configuration « couteau suisse » du secours en montagne qui nous permet de tout faire… accident de rando, trail, escalade, parapente, alpinisme, ski…Nous pouvons bien sur adapter l’équipe en fonction du besoin.

© Coll. Yannick Herman

Parlons souvenirs d’interventions sur trails. Lesquelles gardes-tu en mémoire, et pourquoi ?

YH : J’ai en mémoire beaucoup de sorties hélico, où j’ai pu constater que les trailers sont capables de puiser très loin dans leur organisme. Certains sont récupérés dans un état d’épuisement extrême. J’ai également le souvenir du secours d’un trailer en haute montagne, qui avait dévissé à 3500m d’altitude dans le couloir Coolidge au Pelvoux (05), sans aucun équipement spécifique. Il avait alors glissé sur le ventre sur plus de 300m… Nous l’avions récupéré rempli de dermabrasions. Il doit en garder un mauvais souvenir… Il me semble que la pratique du trail en haute montagne, après s’être développée, s’est aujourd’hui réduite.

en France, nous avons cette chance inouïe, que le secours soit encore gratuit.

Te souviens-tu de la réaction d’un blessé secouru, en particulier ? 

YH : Même si certains considèrent que tout est dû, la plupart des secourus sont très reconnaissants. Il arrive quelques situations un peu loufoques, où les gens hésitent à se laisser embarquer à bord de l’hélicoptère par crainte de recevoir la facture ! Mais en France, nous avons cette chance inouïe, que le secours soit encore gratuit.

Le PGHM et vous, ne pourriez exister l’un sans l’autre. Ou considères-tu que le Peloton conserve une prépondérance en secours ?

YH : Non, il n’y a pas une unité plus importante que l’autre. Nous sommes une équipe, où chacun possède des savoirs faire très techniques dans son domaine. Nous avons tous nos contraintes. Le défi réside dans le fait d’atteindre les objectifs communs, qui sont de porter assistance et d’établir les responsabilités, en composant avec les contraintes de l’autre – en plus de l’unicité de chaque secours.

Guilde des Veilleurs…© Boussad

En cas d’imprévu, il faut d’abord compter sur soi avant de compter sur les secours.

Ces trailers…prennent-ils assez de précautions aujourd’hui ? 

YH : Il y a de plus en plus de trailers, donc forcement et mathématiquement : davantage d’interventions. C’est ainsi, qu’on le veuille ou non. Mais comme je l’évoquais, j’ai l’impression que certaines pratiques dangereuses (comme le trail en altitude) ont diminué. Dans tous les cas, ne perdons pas une chose de vue : la pratique de la montagne, sous toute forme, nécessite une part d’engagement et une force morale importante. Trop de pratiquants partent en montagne rassurés, simplement en se disant qu’en cas d’imprévus, « un coup de téléphone aux secours et le problème est réglé ». Or, ce secours en montagne est un moyen rare et onéreux qu’il faut préserver. La montagne n’est pas un univers aseptisé comme un stade de foot, ou une salle de sport. La situation peut rapidement dégénérer par une simple petite blessure à la cheville, un aléa météo ou un horaire trop tardif. Les pratiquants doivent tout mettre en œuvre pour se débrouiller seuls d’abord. Il est indispensable d’avoir dans son sac un strap, une frontale, une couverture de survie, à manger…Mais on le répète assez souvent. En cas d’imprévu, il faut d’abord compter sur soi avant de compter sur les secours..

Tu es trailer. Quelle est ta vision de ta pratique, étant donné que tu la connais aussi par ses conséquences (le secours) ? 

YH : En effet, j’aime le trail, c’est un sport outdoor où le plaisir est immédiat. Comme beaucoup, j’ai eu ma période où je recherchais la performance, et m’imposais des séances d’entrainement pas fun du tout. Aujourd’hui je privilégie le plaisir simple, je pratique à l’envie et suis davantage dans la contemplation. Ce qui ne m’empêche pas de relever de beaux challenges ; j’ai écumé pas mal de courses notamment en Savoie et à La Réunion (2 diags), suis en route vers la CCC 2020 (virus à part….). Et j’essaie de m’appliquer les principes de sécu que je prêche pour les autres.

 

TRAILER, je privilégie le plaisir simple. je pratique à l’envie, davantage dans la contemplation.

L’organisation des grands événements te semble-t-elle assez carrée coté secourisme ? Ou peut-on limiter encore plus le risque ? 

YH : Pour les grands rdv, les organisations se sont beaucoup professionnalisées. Coté secours, je pense qu’on a atteint un très bon niveau. Les chiffres parlent d’eux même : le nombre de trailers a explosé et proportionnellement nous n’y intervenons que rarement. Les orgas n’ont pas le choix, s’ils veulent être couverts, ils doivent respecter toutes les exigences de sécurité, très strictes en France. Ce qui explique surement en grande partie les couts d’inscription aux grandes courses, élevés..

 

Quelle intervention de ta part sur un UTMB ou de grandes courses ? 

YH : Arrivé en 2019 à Chamonix, je n’ai encore pas eu l’occasion d’intervenir personnellement sur l’UTMB. Je crois d’ailleurs que notre aéronef n’y est pas intervenu une seule fois sur la dernière édition, preuve que l’organisation est pointue. Néanmoins, il m’est arrivé d’intervenir sur d’autres grands trails. Généralement, c’est de la petite traumatologie type cheville, genou ou épuisement. Il arrive cependant des cas dramatiques : je me souviens notamment d’un malaise sur une course réunionnaise. Lorsque nous sommes arrivés, le coureur a fait un arrêt cardiaque. Il est décédé sur place. C’est aussi ça, notre quotidien, que ce soit sur des interventions liées au trail ou à d’autres activités. Les très bons moments côtoient parfois les plus tragiques.

 

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